Litterae Encyclicae · Leo PP. XIV · MMXXVI

Magnifica Humanitas

De persona humana tuenda aetate intellegentiae artificialis

Sur la protection de la personne humaine à l'ère de l'intelligence artificielle

Romae, apud Sanctum Petrum · die XV mensis Maii anno MMXXVI

Introduction

Introduction

1. La magnifique humanité créée par Dieu se trouve aujourd’hui face à un choix décisif : ériger une nouvelle tour de Babel ou bâtir la cité où Dieu et l’humanité habitent ensemble. Chaque génération reçoit en héritage la tâche de façonner son époque : faire mûrir l’histoire comme un lieu où la dignité de toute personne est préservée, la justice promue et la fraternité rendue possible. Mais sur chaque époque pèse le risque de construire un monde inhumain et plus injuste. Là où l’humanité court le danger de perdre son visage, nous, chrétiens, nous levons les yeux vers le Dieu qui s’est fait chair, sachant que « le mystère de l’homme ne s’éclaire vraiment que dans le mystère du Verbe incarné ». [1] Cette magnifique humanité devient en Jésus-Christ le Chemin, la Vérité et la Vie, ouvrant à chacun de nous la voie vers la plénitude.

1. Magnifica humanitas a Deo creata hodie ante decretorium electum constituitur: aut novam Babel turrim erigere, aut civitatem aedificare in qua Deus et homines simul inhabitent. Unaquaeque generatio in hereditatem accipit munus aetatem suam conformandi: historiam maturare tamquam locum in quo cuiusque personae dignitas custodiatur, iustitia promoveatur et fraternitas fieri possit. Sed super omnem aetatem imminet periculum mundum inhumanum atque iniustiorem aedificandi. Ubi humanitas in discrimen venit ne vultum suum amittat, nos christiani oculos in Deum levamus qui caro factus est, scientes « mysterium hominis nonnisi in mysterio Verbi incarnati vere clarescere ». [1] Haec magnifica humanitas in Iesu Christo fit Via, Veritas et Vita, viam ad plenitudinem unicuique nostrum aperiens.

2. Fondés sur le Christ, pierre vivante, nous faisons l’expérience de l’action puissante et mystérieuse de l’Esprit Saint, et nous croyons que tout effort humain authentique visant à coopérer avec Lui pour le bien sera béni par le Père céleste en qui nous plaçons notre espérance. C’est pourquoi nous pouvons participer activement à toutes ces initiatives qui construisent un monde plus juste, et nous pouvons appeler d’autres personnes à collaborer avec nous dans la promotion du développement intégral de chaque être humain. Nous souhaitons entrer en dialogue avec tous les hommes et toutes les femmes de notre temps avec lesquels nous partageons les événements, les questions et les aspirations de l’humanité. [2] Nous voulons trouver, avec eux, de nouvelles voies pour le bien commun et la promotion d’une vie digne pour tous. Cette attitude de dialogue fait partie intégrante de la vocation de l’Église, car celle-ci, constituée « dans le Christ, en quelque sorte comme le sacrement […] de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain », [3] reconnaît dans l’histoire le lieu où l’Évangile interpelle et accompagne l’expérience humaine.

2. In Christo, lapide vivo, fundati, potentem et arcanam Spiritus Sancti actionem experimur, et credimus omnem authenticum humanum conatum ad cooperandum cum Eo in bonum a Patre caelesti, in quo spem nostram ponimus, benedicendum esse. Quapropter actuose participare possumus omnibus illis incepta quae mundum iustiorem aedificant, atque alios homines invitare possumus ut nobiscum in promovenda integrali cuiusque hominis progressione cooperentur. Cupimus in dialogum venire cum omnibus huius temporis viris ac mulieribus quibuscum eventus, quaestiones et humanitatis aspirationes communicamus. [2] Volumus, una cum illis, novas vias invenire pro bono communi et pro promotione vitae dignae pro omnibus. Haec dialogi habitudo pars integralis est vocationis Ecclesiae, quae enim, constituta « in Christo veluti sacramentum […] intimae cum Deo unionis totiusque generis humani unitatis », [3] in historia agnoscit locum ubi Evangelium experientiam humanam interpellat et comitatur.

3. C’est dans cet esprit qu’en 1891, Léon XIII a publié l’Encyclique Rerum novarum dont nous célébrons cette année, avec une profonde reconnaissance, le 135 e anniversaire. Par ce document, mon bien-aimé Prédécesseur a donné une impulsion à cette réflexion sur la société, sur l’économie et sur la politique que nous appelons aujourd’hui la Doctrine sociale de l’Église. Et lorsque certains objectaient que l’Église ne devait pas gaspiller son énergie en questions mondaines mais se préoccuper de communiquer un message de vie éternelle, il répondait avec réalisme et sagesse que l’annonce de l’Évangile ne peut oublier la vie concrète des peuples. [4] De nombreuses décennies se sont écoulées depuis, et le Magistère, les pasteurs, les théologiens comme les fidèles ont continué à réfléchir aux questions sociales à la lumière de l’Évangile. Aujourd’hui, la Doctrine sociale de l’Église est un patrimoine de sagesse où nous trouvons des principes pour penser, des critères pour discerner ou juger et des orientations concrètes pour agir. Elle se fonde sur l’Écriture Sainte et sur la Tradition. Ainsi en dialogue avec les sciences, elle nous aide à analyser avec lucidité les défis du présent, en identifiant les voies appropriées pour vivre un témoignage chrétien authentique, dans la joie et au service du monde. Ce n’est pas un ensemble statique de concepts, mais un corpus vivant de vérités qui préserve et interprète la vocation de l’humanité à une vie pleine et juste. À cette tradition vivante, je désire donc ajouter ma voix, en invoquant l’aide de l’Esprit de sagesse qui habite le monde depuis son commencement (cf. Pr 8, 22-31).

3. Hoc spiritu Leo XIII anno MDCCCXCI Litteras Encyclicas Rerum novarum edidit, quarum hoc anno, alta cum gratitudine, centesimum tricesimum quintum anniversarium celebramus. Per hoc documentum dilectissimus Decessor meus impulsum dedit illi reflexioni de societate, de oeconomia et de politica, quam hodie Doctrinam socialem Ecclesiae appellamus. Et cum nonnulli obicerent Ecclesiam non debere vires suas in mundanis quaestionibus profundere, sed nuntio vitae aeternae communicando incumbere, ille realismo et sapientia respondebat Evangelii praedicationem concretam vitam populorum oblivisci non posse. [4] Multa exinde decennia praeterierunt, et Magisterium, pastores, theologi simulque fideles pergunt de quaestionibus socialibus ad lumen Evangelii meditari. Hodie Doctrina socialis Ecclesiae patrimonium est sapientiae in quo invenimus principia ad cogitandum, criteria ad discernendum vel iudicandum et concretas orientationes ad agendum. Fundatur in Sacra Scriptura et in Traditione. Ita, in dialogo cum scientiis, nos adiuvat ut perspicue praesentis temporis provocationes analysemus, identificando vias aptas ad authenticum testimonium christianum vivendum, in gaudio et in mundi servitio. Non est statica conceptuum congeries, sed vivum corpus veritatum quod vocationem humanitatis ad plenam et iustam vitam custodit et interpretatur. Huic vivae traditioni igitur vocem meam addere desidero, invocans auxilium Spiritus sapientiae qui mundum ab initio inhabitat (cf. Prov 8, 22-31).

Les res novae de notre époque

Res novae nostrae aetatis

4. Si, en son temps, Léon XIII parlait de « questions nouvelles » ( rerum novarum ), nous ne pouvons pas aujourd’hui nous contenter de répéter ses précieux enseignements, mais nous devons demander à Dieu la sagesse nécessaire pour interpréter les grandes tendances de notre époque, en particulier les progrès de la technique. Ces dernières années, il est apparu de plus en plus évident combien la numérisation, l’intelligence artificielle (IA) et la robotique sont en train de transformer rapidement et profondément notre monde. La technique ne doit pas être considérée, en soi, comme une force antagoniste par rapport à la personne : au contraire, elle est enracinée dans notre histoire depuis le commencement, en tant que « réalité profondément humaine, liée à l’autonomie et à la liberté de l’homme ». [5] Au fil des siècles, le développement technologique a contribué à une amélioration significative des conditions de vie de l’humanité ; en même temps, chaque étape du progrès a également révélé la face ambiguë d’outils susceptibles de causer du tort lorsqu’ils ne sont pas mis au service du bien. Cependant aujourd’hui, nous sommes confrontés à une situation nouvelle, où la puissance et l’omniprésence des technologies émergentes s’inscrivent dans le tissu de la vie quotidienne, façonnent les processus décisionnels et marquent profondément l’imaginaire collectif. Auparavant, « jamais l’humanité n’avait eu autant de pouvoir sur elle-même ». [6] Les nouvelles technologies ouvrent un horizon étendu vers des directions que, bien qu’intuitives, nous ne pouvons pas encore pleinement prévoir. Cela rend plus complexe l’évaluation de leur impact et de leurs effets à long terme sur la dignité des personnes et sur le bien commun.

4. Si suo tempore Leo XIII de « rebus novis » loquebatur ( rerum novarum ), nos hodie eius pretiosa magisteria iterare contenti esse non possumus, sed a Deo sapientiam necessariam petere debemus ut magnos nostrae aetatis motus interpretari valeamus, praesertim technicae progressus. His proximis annis magis magisque manifestum apparuit quantopere digitalizatio, intelligentia artificialis (IA) et robotica mundum nostrum celeriter et alte transformant. Technica per se non debet considerari tamquam vis hominem oppugnans: contra, in historia nostra inde ab initio radices habet, tamquam « realitas profunde humana, autonomiae et libertati hominis coniuncta ». [5] Per saecula technologicus progressus contulit ad significantem condicionum vitae humanitatis emendationem; simul, unaquaeque progressionis pars revelavit etiam ambiguam faciem instrumentorum, quae nocere possunt cum non ad bonum serviunt. Hodie autem in novam condicionem incidimus, ubi potentia et ubiquitas emergentium technologiarum in cotidianae vitae texturam inseruntur, processus decisionales formant et collectivam imaginationem alte signant. Antea, « numquam humanitas tantam potestatem habuit in se ipsam ». [6] Novae technologiae amplum horizontem aperiunt versus directiones quas, etsi intuitivas, plene praevidere nondum possumus. Hoc reddit magis intricatam aestimationem earum effectuum diuturnorum super dignitatem personarum et super bonum commune.

5. Maintenant c’est à nous de relever avec lucidité et responsabilité les défis de notre époque. Il est nécessaire d’adopter des instruments réglementaires adaptés, capables de préserver la justice et de limiter les effets perturbateurs du pouvoir technologique. Mais la question ne se limite pas à la réglementation. Comme l’a souligné le Pape François, il faut se demander avec réalisme qui détient aujourd’hui ce pouvoir et à quelles fins il l’utilise : « Nous ne pouvons pas ignorer que l’énergie nucléaire, la biotechnologie, l’informatique, la connaissance de notre propre ADN et d’autres capacités que nous avons acquises […] donnent à ceux qui ont la connaissance, et surtout le pouvoir économique d’en faire usage, une emprise impressionnante sur l’ensemble de l’humanité et sur le monde entier ». [7] Par le passé, c’étaient surtout les États qui guidaient et orientaient l’innovation. Aujourd’hui, en revanche, les principaux moteurs du développement sont des acteurs privés, souvent transnationaux, dotés de ressources et de capacités d’intervention supérieures à celles de nombreux gouvernements. Le pouvoir technologique prend ainsi un visage inédit, essentiellement privé, et donc d’autant plus difficile à cerner, à réguler et à orienter vers le bien commun.

5. Nunc nostrum est, cum perspicacitate et responsalitate, aetatis nostrae provocationes suscipere. Necesse est instrumenta normativa apta adhibere, quae iustitiam custodire valeant et perturbantes potestatis technologicae effectus circumscribere. At quaestio ad normationem non restringitur. Quemadmodum Franciscus Papa illustravit, cum realismo interrogandum est quis hodie hanc potestatem teneat et ad quos fines ea utatur: « Non possumus ignorare nuclearem energiam, biotechnologiam, informaticam, nostrae propriae ADN cognitionem aliasque facultates quas acquisivimus […] illis qui scientiam habent, et praesertim oeconomicam potentiam ad eis utendi, impressionantem dominationem super totam humanitatem et super universum mundum praebere ». [7] In praeterito praecipue Status erant qui innovationem dirigebant et moderabantur. Hodie autem praecipui progressionis impulsores sunt operatores privati, saepe transnationales, opibus et facultatibus interventus instructi superioribus illis multorum gubernationum. Potestas technologica vultum inauditum sumit, essentialiter privatum, et idcirco eo difficiliorem ad circumscribendum, regulandum et ad bonum commune dirigendum.

6. C’est pourquoi il faut engager un discernement commun capable de s’enraciner dans les fondements spirituels et culturels des transformations en cours. Si nous nous limitons aux aléas du moment, nous risquons de laisser la succession des urgences décider à notre place de la direction à prendre. Nous vivons une phase de transition rapide, un “tournant historique”, où – tandis que certains se disputent l’avenir des nouvelles technologies et que d’autres s’attachent à y réfléchir – la plupart des personnes restent dans l’expectative, observent de loin et espèrent simplement que tout ira pour le mieux. C’est précisément pour cette raison que des questions décisives s’imposent à notre conscience, questions auxquelles on ne peut plus échapper : où allons-nous ? Vers quel but souhaitons-nous nous orienter ? Quelle direction choisir en tant que communauté humaine et en tant que peuples ?

6. Quamobrem commune discernimentum incohandum est quod in spiritalibus et culturalibus fundamentis transformationum in cursu radicari valeat. Si nos ad momentanea solum casuum restringimus, periculum est ne urgentium successio loco nostri decernat quam directionem capere debeamus. Phasi celeris transitus vivimus, « historico flexu », ubi — dum quidam de futuro novarum technologiarum altercantur et alii in eo meditari student — plurimi homines exspectantes manent, e longinquo observant et simpliciter sperant omnia in melius cessura esse. Hac ipsa de causa quaestiones decretoriae conscientiae nostrae imponuntur, quaestiones quibus amplius effugere non licet: quo imus? Ad quem finem dirigi volumus? Quam directionem ut communitas humana et ut populi eligere debemus?

Deux icônes bibliques

Duae icones biblicae

7. Pour répondre à ces questions et discerner comment vivre de manière responsable à l’ère de l’intelligence artificielle, je voudrais évoquer deux images bibliques : la construction de la tour de Babel (cf. Gn 11, 1-9) et la reconstruction des murs de Jérusalem (cf. Ne 2-6). Dans le livre de la Genèse, le récit de Babel se situe aux origines de l’humanité, juste après les généalogies des fils de Noé. Les êtres humains, une fois établis dans la plaine de Sennaar, décident de construire une ville et une tour « dont le sommet pénètre les cieux » ( Gn 11, 4). Ils veulent ainsi s’assurer stabilité et pouvoir, et surtout se faire un nom, craignant d’être dispersés sur la terre. L’entreprise semble colossale : une seule langue, une seule technologie, une seule direction. Cependant, le projet cache un piège profond : c’est une œuvre conçue sans référence à Dieu, soutenue par une uniformité qui élimine la diversité et, au lieu de la communion, choisit l’homogénéisation. Lorsque la cité est construite sur l’orgueil et la prétention à se suffire à elle-même, la communication se dégrade, les langues se confondent et les êtres humains ne se comprennent plus. Le résultat n’est pas l’unité, mais la dispersion. Babel révèle ainsi la limite de toute construction qui, aussi grandiose soit-elle, naît de l’absolutisation de l’humain et de sa prétention à l’autosuffisance, sacrifie la dignité des personnes à l’efficacité et aspire à atteindre le ciel sans la bénédiction de Dieu.

7. Ad has quaestiones respondendas et ad discernendum quomodo responsabiliter in aetate intelligentiae artificialis vivere debeamus, duas imagines biblicas evocare velim: aedificationem turris Babel (cf. Gen 11, 1-9) et reaedificationem murorum Ierusalem (cf. Neh 2-6). In libro Genesis, narratio de Babel collocatur in originibus humanitatis, statim post genealogias filiorum Noe. Homines, postquam in campo Sennaar sederunt, decernunt civitatem aedificare ac turrim « cuius culmen pertingat ad caelum » ( Gen 11, 4). Ita sibi stabilitatem et potestatem assecurare volunt, et praesertim nomen sibi facere, timentes ne dispergantur super faciem terrae. Inceptum colossum videtur: una lingua, una technologia, una directio. At inceptum profundum laqueum celat: opus est sine ulla ad Deum relatione conceptum, ab uniformitate sustentatum quae diversitatem eliminat et, loco communionis, homogeneizationem eligit. Cum civitas super superbiam et praetensionem sibi sufficiendi aedificatur, communicatio degenerat, linguae confunduntur et homines amplius inter se non intellegunt. Exitus non est unitas, sed dispersio. Babel ita revelat limitem omnis aedificationis quae, etiamsi magnifica, ex absolutizatione humani nascitur eiusque praetensione sibi sufficiendi, dignitatem personarum efficaciae immolat et caelum attingere aspirat sine Dei benedictione.

8. Le livre de Néhémie, quant à lui, s’ouvre sur un moment de grande vulnérabilité dans l’histoire de l’antique Israël. Après l’exil babylonien, une partie du peuple est revenue à Jérusalem, mais la ville est encore en ruines, les murs se sont effondrés et les portes ont été brûlées (cf. Ne 1-2). Néhémie, un juif au service du roi perse Artaxerxès, apprend l’état désastreux de la ville de ses pères. Avant d’agir, il jeûne, prie, intercède pour le peuple ; puis il demande au roi la permission de retourner à Jérusalem et, une fois sur place, il examine en silence les lieux détruits. Il n’impose pas de solutions venues d’en haut. Il convoque les familles, confie à chacune un tronçon de mur à reconstruire, écoute les craintes, coordonne les efforts, fait face aux oppositions. Le récit montre comment la ville renaît non pas grâce à l’initiative d’une seule personne, mais grâce à la responsabilité partagée de tout le peuple : prêtres, artisans, chefs de famille, femmes et jeunes. C’est une œuvre qui a Dieu au centre et qui rétablit les liens avant même de poser les pierres. L’ancienne Jérusalem retrouve ainsi un langage commun, non pas celui de l’uniformité, mais celui de la communion : l’harmonie naît lorsque chacun assume son rôle et que tout le peuple reconnaît sa force comme venant du Seigneur.

8. Liber autem Nehemiae aperitur momento magnae vulnerabilitatis in historia antiqui Israel. Post exsilium babylonicum, pars populi Ierusalem reversa est, sed civitas adhuc in ruinis iacet, muri corruerunt et portae igne consumptae sunt (cf. Neh 1-2). Nehemias, Iudaeus in servitio Artaxerxis regis Persarum, calamitosum statum civitatis patrum suorum discit. Antequam agat, ieiunat, orat, pro populo intercedit; deinde a rege facultatem petit Ierusalem revertendi et, ubi adest, silentio loca destructa lustrat. Solutiones desuper non imponit. Familias convocat, unicuique tractum muri reaedificandum committit, timores auscultat, conatus coordinat, oppositionibus obviam it. Narratio ostendit quomodo civitas renascatur non unius personae incepto, sed compartita totius populi responsalitate: sacerdotes, artifices, capita familiarum, mulieres et iuvenes. Opus est cuius centrum est Deus et quod nexus restituit antequam lapides ponantur. Antiqua Ierusalem ita communem linguam recuperat, non uniformitatis, sed communionis: harmonia oritur cum unusquisque suum munus suscipit et totus populus suam vim a Domino venire agnoscit.

9. À la lumière de ces deux icônes, l’Esprit Saint nous interpelle aujourd’hui sur notre rapport à la technique et à la révolution numérique en cours. Les découvertes scientifiques sont un talent confié à l’humanité afin qu’elle le fasse fructifier (cf. Mt 25, 14-30). La technologie peut soigner, relier, éduquer, protéger la Maison commune ; mais elle peut aussi diviser, rejeter, engendrer de nouvelles injustices. En théorie, elle n’est pas en soi une solution aux problèmes de l’humanité, tout comme elle n’est pas en soi un mal ; mais concrètement, elle n’est pas neutre, car elle prend le visage de ceux qui la conçoivent, la financent, la régulent et l’utilisent. C’est pourquoi le premier choix ne se situe pas entre un “oui” ou un “non” à la technologie, mais entre bâtir Babel ou reconstruire Jérusalem ; entre un pouvoir qui prétend dominer le ciel et un peuple qui, en présence de Dieu, se met à travailler de manière unie pour relever les murs de la cohabitation fraternelle.

9. Sub lumine harum duarum iconum, Spiritus Sanctus nos hodie interpellat de nostra cum technica et cum digitali revolutione in cursu relatione. Inventiones scientificae sunt talentum humanitati commissum ut illud fructificare faciat (cf. Mt 25, 14-30). Technologia curare, coniungere, educare, Domum communem tutari potest; sed etiam dividere, repellere, novas iniustitias generare. In theoria, ipsa per se non est solutio humanitatis problematum, sicut neque per se est malum; sed in concreto non est neutralis, quia vultum sumit illorum qui eam concipiunt, finantiant, regulant et adhibent. Quamobrem prima electio non sita est inter « sic » vel « non » technologiae, sed inter Babel aedificare vel Ierusalem reaedificare; inter potestatem quae caelum dominari praetendit, et populum qui, in praesentia Dei, ad opus accingitur ut concorditer muros fraternae cohabitationis erigat.

10. Évitons donc le “syndrome de Babel” : l’idolâtrie du profit qui sacrifie les plus faibles, l’uniformité qui gomme les différences, la prétention d’un langage unique – y compris numérique – capable de tout traduire, même le mystère de la personne, en données et en performances. C’est là le risque de la déshumanisation – construire l’avenir en excluant Dieu et en réduisant l’autre à un moyen –, une tentation ancienne et toujours nouvelle qui prend aujourd’hui aussi un visage technique. Choisissons plutôt la “voie de Néhémie” mettant en évidence la valeur du travail partagé pour rendre sûre la cité de Dieu pour les exilés de retour. Reconstruire aujourd’hui, c’est reconnaître que, dans la pluralité des voix et des visions rappelant parfois la dispersion des langues, il existe néanmoins une possibilité lumineuse : celle de bâtir ensemble, en transformant la diversité en ressource et en faisant de l’écoute comme du dialogue le terrain d’entente sur lequel faire grandir la justice et la fraternité. Au sein de cette œuvre commune, les chrétiens trouvent leur propre manière de construire : orienter l’action vers Dieu afin que, à sa lumière, le pluralisme ne se disperse pas dans le désordre, mais devienne, dans l’exercice de la synodalité, l’espace où l’humanité retrouve ses fondements solides et sa fin ultime. Dans l’Apocalypse, Jean voit la nouvelle Jérusalem « qui descendait du ciel, de chez Dieu » ( Ap 21, 2) comme un don pour toute l’humanité. Et cette vision de grâce est pour nous, chrétiens, un appel à œuvrer ensemble, en cultivant une vie commune pacifique, juste et digne dans les “cités” d’aujourd’hui.

10. Cavemus igitur « Babel syndromen »: idololatriam lucri quae infirmiores immolat, uniformitatem quae differentias delet, praetensionem unicae linguae — etiam digitalis — quae omnia translata reddere valeat, etiam ipsum personae mysterium, in data et in « performantias ». Hoc est periculum dehumanizationis — futurum aedificare Deum excludendo et alterum ad medium reducendo —, antiqua semperque nova tentatio quae hodie etiam vultum technicum sumit. Eligamus potius « viam Nehemiae », quae valorem laboris compartiti illustrat ad reddendam tutam civitatem Dei pro exsulibus reversis. Reaedificare hodie est agnoscere quod, in pluralitate vocum et visionum quae interdum linguarum dispersionem revocant, exsistit nihilominus luminosa possibilitas: simul aedificandi, diversitatem in opem transformando et auscultationem ac dialogum facientes solum concordiae super quo iustitia et fraternitas crescant. Intra hoc opus commune, christiani modum proprium aedificandi inveniunt: actionem ad Deum dirigere ita ut, in eius lumine, pluralismus non in confusione dispergatur, sed fiat, in synodalitatis exercitatione, spatium ubi humanitas firma sua fundamenta et ultimum suum finem recuperet. In Apocalypsi, Ioannes videt novam Ierusalem « descendentem de caelo a Deo » ( Apc 21, 2) tamquam donum pro tota humanitate. Et haec visio gratiae est nobis christianis vocatio ad simul operandum, vitam communem pacificam, iustam et dignam in hodiernis « civitatibus » colendo.

Édifier dans le bien

Aedificare in bono

11. Construire une ville fondée sur le bien commun exige donc, avant tout, de bâtir sur le roc de la relation avec Dieu ; reconnaître que la vérité de son amour nous appelle à une vie « en abondance » ( Jn 10, 10) et à la communion avec Lui. À l’instar de saint Augustin, nous pouvons nous aussi dire : « Vous nous avez faits pour vous, et notre cœur est inquiet jusqu’à ce qu’il repose en vous ». [8] Dieu, en effet, a inscrit dans notre cœur un désir de bonheur qui embrasse toutes les dimensions de la vie et dans le dialogue avec les hommes et les femmes de notre temps, l’Église ressent l’urgence de préserver et d’orienter cette aspiration vers sa vérité la plus profonde.

11. Civitatem in bono communi fundatam aedificare exigit igitur, ante omnia, aedificare super petram relationis cum Deo; agnoscere quod veritas eius amoris nos vocat ad vitam « abundantem » ( Io 10, 10) et ad communionem cum Eo. Sicut sanctus Augustinus, et nos dicere possumus: « Fecisti nos ad te, et inquietum est cor nostrum donec requiescat in te ». [8] Deus enim in corde nostro inscripsit beatitudinis desiderium quod omnes vitae dimensiones complectitur, et in dialogo cum viris ac mulieribus nostri temporis Ecclesia urgentiam sentit hanc aspirationem custodiendi et ad eius profundissimam veritatem dirigendi.

12. Par ailleurs, édifier dans le bien signifie accepter les limites et la fragilité de l’humanité sans les considérer comme une erreur à corriger. Aujourd’hui, le désir de plénitude de l’être humain risque d’être détourné vers des objectifs trompeurs : l’illusion d’une technique promettant de nous libérer de toute fragilité ou des modèles de bien-être qui laissent de côté des peuples entiers. Il n’est pas rare que nous placions notre espoir dans un développement illimité, dans des formes de progrès susceptibles d’exacerber les inégalités ou dans des solutions immédiates incapables de panser les blessures des peuples. Ainsi, tandis que certains poursuivent le rêve chimérique d’une affirmation de soi sans limites, beaucoup se retrouvent privés du nécessaire. D’une voix humble mais ferme, l’Église rappelle que la véritable réalisation ne naît pas de la suppression des fragilités, mais d’une croissance harmonieuse : là où la liberté et la responsabilité vont de pair avec une attention mutuelle et une véritable solidarité, et où le progrès se mesure à la lumière de la dignité de chacun et du bien des peuples.

12. Praeterea, in bono aedificare significat accipere limites et fragilitatem humanitatis sine eis tamquam erratum corrigendum reputandis. Hodie hominis plenitudinis desiderium periclitatur ne ad fallaces fines deflectatur: in illusionem technicae quae a omni fragilitate nos liberare promittit, vel in modela bene-esse quae integros populos seponunt. Non raro spem nostram ponimus in illimitatam progressionem, in formas progressus quae inaequalitates exacerbare possunt, vel in immediatas solutiones populorum vulnera curare non valentes. Ita, dum quidam chimaericum somnium sui ipsius affirmationis sine limitibus persequuntur, multi necessario privantur. Humili sed firma voce Ecclesia commemorat veram realizationem non nasci ex suppressione fragilitatum, sed ex harmonica crescentia: ubi libertas et responsalitas iuxta procedunt cum mutua sollicitudine et vera solidarietate, et ubi progressus sub lumine cuiusque dignitatis et boni populorum mensuratur.

13. En troisième lieu, construire un monde où chacun peut s’épanouir exige une coresponsabilité courageuse. Aucune main ne suffit, à elle seule, à supporter le poids des défis pesant sur le monde ; et aucune n’est si faible qu’elle ne puisse apporter sa contribution : « La puissance se déploie dans la faiblesse » ( 2 Co 12, 9). À chacun sa partie du mur : scientifiques et chercheurs, entrepreneurs et travailleurs, éducateurs et législateurs, société civile, mouvements populaires et communautés de foi. Telle est la logique de la subsidiarité qui valorise la coopération entre les générations, entre les peuples, entre les disciplines et les cultures comme voie royale pour favoriser la stabilité, la prospérité et la paix. Les tensions et les divergences ne doivent pas faire peur : elles peuvent devenir des énergies créatives lorsqu’elles sont guidées par une responsabilité partagée.

13. Tertio loco, mundum aedificare in quo unusquisque florescere possit exigit fortem corresponsalitatem. Nulla manus per se sola sufficit ad pondus provocationum mundo incumbentium sustinendum; et nulla tam debilis est ut non possit suam conferre contributionem: « Virtus in infirmitate perficitur » ( 2 Cor 12, 9). Unicuique pars sua muri: scientifici et investigatores, fautores rei oeconomicae et operarii, educatores et legislatores, civilis societas, motus populares et fidei communitates. Talis est logica subsidiarietatis quae cooperationem inter generationes, inter populos, inter disciplinas et culturas valorat tamquam viam regiam ad stabilitatem, prosperitatem et pacem fovendam. Tensiones et divergentiae non sunt timendae: energiae creatrices fieri possunt cum a compartita responsalitate diriguntur.

14. Enfin, édifier dans le bien exige un langage évangélique. Évitons les mots qui humilient ou opposent. Choisissons la lumière qui éclaire et la franchise qui ouvre des voies. Ne bénissons pas des enthousiasmes naïfs, n’alimentons pas des peurs stériles. Indiquons plutôt des critères de discernement – dignité de la personne, destination universelle des biens, option pour les pauvres, soin de la Maison commune, paix – et traduisons-les en pratiques : une approche responsable, des évaluations d’impact humain et social, l’inclusion des plus fragiles, une alphabétisation numérique, une recherche et une industrie orientées vers la justice et la paix.

14. Tandem, in bono aedificare exigit linguam evangelicam. Vitemus verba quae humiliant aut opponunt. Eligamus lumen quod illustrat et candorem qui vias aperit. Ne benedicamus naivos enthusiasmos, ne alamus steriles timores. Indicemus potius criteria discernimenti — dignitatem personae, universalem bonorum destinationem, optionem pro pauperibus, curam Domus communis, pacem — eaque in praxim transferamus: responsalem accessum, aestimationes impactus humani et socialis, fragiliorum inclusionem, alphabetizationem digitalem, investigationem et industriam ad iustitiam et pacem directas.

Rester humains

Manere humani

15. Lors du récent Jubilé ordinaire de 2025, nous avons cheminé comme des pèlerins d’espérance et nous avons été comblés de grâces. Forts de ces dons, nous pouvons avancer avec un cœur confiant face aux tâches ardues et aux défis exigeants qui se profilent à l’horizon. À l’ère de l’intelligence artificielle où la dignité humaine risque d’être éclipsée par de nouvelles formes de déshumanisation, nous avons le devoir urgent de rester profondément humains, en préservant avec amour cette magnifique humanité qui nous a été donnée et manifestée dans sa plénitude dans le Christ, mais qu’aucune machine ne pourra jamais remplacer dans sa splendeur. Le véritable progrès naît toujours d’un cœur ouvert à l’autre, d’une intelligence disposée à l’écoute, d’une volonté qui cherche ce qui unit plutôt que ce qui sépare.

15. In recenti Iubilaeo ordinario anni MMXXV peregrinati sumus tamquam spei peregrini et gratiis cumulati sumus. His donis robustati, possumus corde fidenti procedere ante ardua munera et exigentes provocationes quae in horizonte profilantur. In aetate intelligentiae artificialis, ubi humana dignitas periclitatur ne novis dehumanizationis formis obscuretur, urgens nobis incumbit officium profunde humani manendi, cum amore custodientes hanc magnificam humanitatem nobis donatam et in sua plenitudine in Christo manifestatam, quam nulla machina umquam in sua claritate substituere poterit. Verus progressus semper nascitur ex corde alteri aperto, ex intelligentia ad audiendum disposita, ex voluntate quae quaerit quod unit potius quam quod separat.

16. À tous les fidèles catholiques, à tous les chrétiens, à tous les hommes et à toutes les femmes de bonne volonté, j’adresse un appel vibrant : ne craignons pas de nous salir les mains sur le chantier de notre époque. Comme Néhémie, prions, planifions avec sagesse, travaillons avec persévérance en replaçant Dieu à l’horizon de notre action et l’être humain au centre de nos choix. Alors, les pierres rejetées – les pauvres, les malades, les migrants, les petits – deviendront la pierre angulaire, et sur la terre s’élèvera une demeure commune solide et accueillante, où finalement l’amour et la vérité se rencontrent, la justice et la paix s’embrassent (Cf. Ps 85, 11). Telle est la bénédiction que nous implorons de Dieu et la tâche qui nous attend : être des bâtisseurs de communion et non des architectes de Babel ; des serviteurs du Royaume à venir et non des maîtres de donjons voués à s’effondrer. Et, avec l’âme d’un pasteur et d’un père, je demande à tous d’arrêter le chantier d’une énième Babel et d’unir nos forces pour édifier le bien, afin que l’humanité ne perde jamais sa beauté et que le monde puisse reconnaître une fois encore au cœur de l’être humain, le lieu où Dieu désire habiter.

16. Omnibus fidelibus catholicis, omnibus christianis, omnibus viris ac mulieribus bonae voluntatis vibrantem voco invitationem: ne timeamus manus nostras inquinare in fabrica nostrae aetatis. Sicut Nehemias, oremus, sapienter consilia ineamus, perseveranter operemur, Deum in horizonte nostrae actionis et hominem in centro nostrarum electionum reponentes. Tunc lapides reiecti — pauperes, infirmi, migrantes, parvuli — fient lapis angularis, et in terra exsurget mansio communis solida atque accipiens, ubi tandem misericordia et veritas obviabunt sibi, iustitia et pax osculabuntur (cf. Ps 84, 11). Talis est benedictio quam a Deo imploramus et munus quod nos manet: aedificatores communionis esse, non architecti Babel; ministri Regni venturi, non domini arcium ad ruinam destinatarum. Et, animo pastoris et patris, omnes rogo ut fabricam alterius Babel desistant et vires nostras coniungant ad bonum aedificandum, ne humanitas umquam pulchritudinem suam amittat et ut mundus iterum agnoscere possit in corde hominis locum ubi Deus inhabitare desiderat.

Une Pensée Dynamique Fidèle À L’Évangile

Cogitatio Dynamica Evangelio Fidelis

17. Dans ce premier chapitre, j’entends retracer, de manière synthétique, le cheminement par lequel la Doctrine sociale de l’Église a pris forme dans le Magistère récent des Papes et du Concile Vatican II , afin de mettre en lumière son caractère dynamique. À chaque époque, en effet, les res novae invitent cet enseignement à se confronter aux questions de l’histoire à la lumière de la Vérité révélée. C’est pourquoi l’intelligence artificielle doit être comprise non pas comme un thème annexe ni comme une urgence à gérer, mais comme une transformation qui interpelle de l’intérieur les catégories de la Doctrine sociale et en réclame un développement supplémentaire dans la fidélité à l’Évangile.

17. In hoc primo capite intendimus synthetice repetere iter, quo Doctrina socialis Ecclesiae in recenti Magisterio Summorum Pontificum atque Concilii Vaticani II formam accepit, ut eius indoles dynamica in lucem proferatur. Singulis enim aetatibus res novae hanc doctrinam invitant ut quaestionibus historiae sub luce Veritatis revelatae se conferat. Quapropter intellegentia artificialis non tamquam thema accessorium vel urgens negotium gerendum existimanda est, sed tamquam transformatio quae intrinsecus categorias Doctrinae socialis interpellat atque ulteriorem evolutionem in Evangelii fidelitate postulat.

18. Cependant, ce parcours ne serait pas vraiment compréhensible si, avant de nous attarder sur la contribution de chaque Pape et sur les documents les plus importants, nous ne clarifiions pas certaines convictions fondamentales concernant la manière dont l’Église s’inscrit dans l’histoire et se rapporte au monde. Sans cette précision, la Doctrine sociale risquerait d’apparaître comme une ingérence indue dans les questions temporelles ou comme un code éthique externe à appliquer d’en haut. En réalité, elle émane d’une Église qui chemine avec l’humanité, reconnaît l’autonomie des réalités terrestres, comme la distinction entre communauté ecclésiale et communauté politique et, précisément pour cette raison, aspire à servir le bien commun.

18. Attamen, hoc iter non plene intellegeretur, nisi, antequam in singulorum Pontificum contributionem ac potissima documenta nos demittamus, quasdam fundamentales persuasiones illustraremus de modo quo Ecclesia historiae inseritur et cum mundo se gerit. Sine hac explicatione, Doctrina socialis tamquam indebita intrusio in res temporales aut tamquam externus codex ethicus a summo imponendus apparere posset. Reapse ex Ecclesia profluit quae cum humanitate incedit, autonomiam rerum terrestrium agnoscit, sicut distinctionem inter communitatem ecclesialem et politicam, et propter hanc ipsam rationem ad bonum commune serviendum aspirat.

Une Église en marche dans l’histoire de l’humanité

Ecclesia in itinere per historiam humanitatis

19. Présente dans le monde comme signe d’unité pour toute la famille humaine, l’Église reconnaît dans les questions et les défis du temps actuel le cadre dans lequel exercer sa vocation à l’écoute, au dialogue et au service, en se laissant interpeller par tout ce qui touche à l’existence des hommes et des femmes d’aujourd’hui. Cette imbrication de vie avec les peuples lui fait comprendre de plus en plus que sa mission revêt une portée historique et implique une responsabilité vis-à-vis de la manière dont se tissent les relations sociales. C’est pourquoi elle ne peut se considérer comme étrangère aux dynamiques qui façonnent le visage de la société. Au contraire, elle participe activement aux processus par lesquels la société même se développe et s’organise, apportant sa contribution à la mise en place d’une coexistence plus juste et plus fraternelle. Le Pape François a rappelé avec force cette dimension historique de la mission ecclésiale en affirmant que « personne ne peut exiger de nous que nous reléguions la religion dans la secrète intimité des personnes, sans aucune influence sur la vie sociale et nationale, sans se préoccuper de la santé des institutions de la société civile, sans s’exprimer sur les événements qui intéressent les citoyens ». [9]

19. In mundo praesens tamquam signum unitatis totius familiae humanae, Ecclesia in quaestionibus et provocationibus huius temporis agnoscit ambitum in quo suam vocationem ad audiendum, dialogandum et serviendum exercet, se permittens interpellari ab omnibus quae vitam virorum et mulierum hodiernorum tangunt. Haec vitae cum populis complexio facit ut magis magisque intellegat suam missionem historicam portionem habere atque responsabilitatem implicare circa modum quo relationes sociales contexuntur. Quamobrem ipsa non potest se alienam reputare a dynamicis quae vultum societatis effingunt. Immo, processibus quibus societas ipsa evolvitur et ordinatur active participat, contributum suum afferens ad iustiorem fraterniorisque convictum instituendum. Pontifex Franciscus hanc historicam dimensionem missionis ecclesialis fortiter recoluit affirmans nullum a nobis posse exigere ut religionem in secreta personarum intimitate recludamus, sine ullo influxu in vitam socialem et nationalem, sine sollicitudine de salute institutionum societatis civilis, sine vocis significatione super eventus qui cives tangunt. [9]

20. L’appel et l’engagement à cheminer avec l’humanité dans la réalité concrète de l’histoire conduisent l’Église à reconnaître que les réalités terrestres possèdent une consistance et un ordre qui leur sont propres. Le Concile Vatican II a exprimé ce principe avec une grande précision dans la Constitution pastorale Gaudium et spes , dont nous avons célébré avec reconnaissance le 60 e anniversaire, le 7 décembre 2025 : « Si, par autonomie des réalités terrestres, on veut dire que les choses créées et les sociétés elles-mêmes ont leurs lois et leurs valeurs propres […] une telle exigence d’autonomie est pleinement légitime ». [10] Cette mise en évidence montre que la création porte en elle une bonté originelle que le regard humain doit préserver, cultiver et faire mûrir. Dans cette perspective, l’Église apparaît comme une présence qui aide à lire la réalité en profondeur, en soutenant avec une humble fermeté les choix favorisant la dignité de chaque personne, la cohésion des communautés et le bien de tous. Ainsi se place-t-elle aux côtés du monde sans s’y superposer, afin que dans chaque événement humain puisse germer la promesse de justice et de paix que l’Esprit Saint continue de susciter au cœur de l’humanité.

20. Vocatio et officium cum humanitate ambulandi in concreta historiae realitate Ecclesiam ducunt ad agnoscendum res terrestres propriam habere consistentiam et ordinem. Concilium Vaticanum II hoc principium magna cum praecisione expressit in Constitutione pastorali Gaudium et spes, cuius sexagesimum anniversarium die septima decembris anno bismillesimo vicesimo quinto cum gratiarum actione celebravimus: « Si autonomiae rerum terrenarum nomine intelligitur res creatas et ipsas societates propriis legibus valoribusque gaudere […] talis autonomiae exigentia plene legitima est ». [10] Haec illustratio ostendit creationem in se ferre originalem bonitatem quam humanus aspectus conservare, colere et maturare debet. Hac perspectiva, Ecclesia tamquam praesentia apparet quae adiuvat ut realitas in profunditate legatur, humili firmitate sustinens electiones quae dignitatem cuiusque personae, communitatum cohaesionem et omnium bonum fovent. Sic mundo adstat, ei non se superponens, ut in quolibet humano eventu germinare possit promissio iustitiae et pacis quam Spiritus Sanctus in humanitatis corde suscitare pergit.

21. Reconnaissant que Dieu accompagne la liberté des êtres humains dans le déroulement de l’histoire, le Concile Vatican II affirmait la distinction entre communauté ecclésiale et communauté politique, soulignant comment chacune d’elles doit agir en toute autonomie. La présence de l’Église dans le monde s’exprime également dans ses relations avec la société civile et les institutions publiques. Dans son dialogue avec elles, l’Église reconnaît la valeur des réalités sociales et politiques et respecte leur responsabilité propre en soutenant tout ce qui protège la vie des personnes et renforce les fondements du tissu social. Elle ne prétend pas assumer les fonctions qui relèvent de l’État ; au contraire, elle apprécie son service du bien commun et reconnaît avec conviction la responsabilité exercée par les institutions civiles dans la société. En même temps, la mission qui lui est confiée l’incite à ne pas rester indifférente face aux souffrances concrètes des hommes et des femmes de notre temps. Sa proximité ne découle pas d’une volonté de se substituer aux institutions ni d’une critique implicite de leur action, mais de la charité évangélique qui la pousse à s’approcher des blessures de l’humanité lorsque celles-ci se manifestent avec plus de gravité. Lorsqu’elle intervient, elle le fait en imitant le bon Samaritain, avec discrétion et proximité, consciente que ce qui naît d’une nécessité immédiate ne peut devenir la norme ni se substituer aux responsabilités institutionnelles propres à la communauté civile.

21. Agnoscens Deum libertatem hominum in historiae cursu comitari, Concilium Vaticanum II distinctionem inter communitatem ecclesialem et politicam affirmavit, perspiciens utramque sua autonomia agere debere. Ecclesiae praesentia in mundo etiam in eius cum societate civili et institutionibus publicis relationibus exprimitur. In dialogo cum his, Ecclesia rerum socialium et politicarum valorem agnoscit eorumque propriam responsabilitatem fovet, sustinens quaecumque vitam personarum tuentur et tessellae socialis fundamenta firmant. Non praetendit officia quae ad Statum spectant suscipere; immo, eius ministerium pro bono communi aestimat et cum convictione responsabilitatem ab institutionibus civilibus in societate gestam agnoscit. Eodem tempore, missio sibi commissa eam impellit ne indifferens maneat coram concretis virorum mulierumque nostrae aetatis afflictionibus. Eius propinquitas non oritur ex voluntate institutionibus substituendi neque ex implicita critica eorum actionis, sed ex caritate evangelica quae eam impellit ut humanitatis vulneribus appropinquet, cum haec gravius manifestantur. Cum intervenit, id agit Samaritani boni instar imitans, cum discretione et propinquitate, conscia ea quae ex necessitate immediata oriuntur normam fieri non posse neque substituere responsabilitates institutionales communitatis civilis proprias.

22. À partir de cette double reconnaissance – l’autonomie des réalités terrestres et la distinction des compétences entre la communauté ecclésiale et la communauté politique –, il est plus facile de comprendre l’orientation que le Concile Vatican II a donnée à l’Église dans ses relations avec le monde. Gaudium et spes rappelle qu’il « revient à tout le Peuple de Dieu, notamment aux pasteurs et aux théologiens, avec l’aide de l’Esprit Saint, de scruter, de discerner et d’interpréter les multiples langages de notre temps et de les juger à la lumière de la Parole de Dieu, pour que la Vérité révélée puisse être sans cesse mieux perçue, mieux comprise et présentée sous une forme plus adaptée ». [11] L’écoute des différents langages n’est pas une simple attention sociologique mais implique un discernement spirituel dans lequel, avec l’aide de l’Esprit, le peuple de Dieu reconnaît dans les transformations culturelles et sociales non seulement les signes de la présence du Christ qui vient et guide l’histoire vers son accomplissement mais aussi les dérives qui en obscurcissent le visage. Ainsi, la Vérité révélée n’est pas modifiée dans son essence, mais explicitée et assumée comme critère vivant pour orienter des choix concrets, inspirer des chemins de conversion personnelle et communautaire, promouvoir des réformes de structures et soutenir de nouvelles formes de témoignage évangélique dans la vie publique. L’histoire est donc l’un des lieux où l’Église se laisse instruire par l’Esprit sur la portée humanisante de l’Évangile et apprend à développer son enseignement au service de la dignité de chaque personne et du bien des peuples.

22. Ex hac duplici agnitione – autonomia rerum terrestrium et competentiarum distinctione inter communitatem ecclesialem et politicam – facilius intellegitur orientatio quam Concilium Vaticanum II Ecclesiae in relationibus cum mundo dedit. Gaudium et spes commemorat « toti Populo Dei, praesertim pastoribus et theologis, Spiritu Sancto opitulante, incumbit varios loquendi modos nostri temporis perscrutare, discernere et interpretare eosque sub luce Verbi Dei diiudicare, ut revelata Veritas semper penitius percipi, melius intellegi aptiusque proponi possit ». [11] Auditus diversorum linguagiorum non est sola attentio sociologica sed implicat discretionem spiritualem in qua, Spiritus auxilio, populus Dei in transformationibus culturalibus et socialibus agnoscit non solum signa praesentiae Christi venientis et historiam ad suam consummationem ducentis, verum etiam deviationes quae eius vultum obscurant. Sic Veritas revelata in sua essentia non mutatur, sed explicatur et assumitur tamquam criterium vivum ad orientandas concretas electiones, ad inspirandas vias personalis et communitariae conversionis, ad promovendas structurarum reformationes et ad sustinenda nova evangelici testimonii genera in vita publica. Historia ergo unus est ex locis ubi Ecclesia se permittit a Spiritu instrui de humanizante portione Evangelii et discit suam doctrinam ad cuiusque personae dignitatem et populorum bonum servandum evolvere.

La sagesse de la Parole et le dialogue avec les sciences humaines

Sapientia Verbi et dialogus cum scientiis humanis

23. L’Église considère comme compagnons de route tous ceux qui cherchent sincèrement « la vérité, la bonté, la beauté », en les considérant comme « de précieux alliés » [12] dans la défense de la dignité de chaque personne et dans la sauvegarde de la création. En adoptant le style pastoral du Concile Vatican II invitant à écouter, discerner et interpréter les signes des temps, et éclairée par la sagesse de la Parole, l’Église ne craint pas la rencontre avec le savoir humain. La Parole de Dieu offre des critères fiables pour orienter les chemins de la justice et ouvrir des voies de réconciliation et de paix entre les êtres humains. Lorsqu’il s’agit d’appliquer ces critères aux situations complexes de notre temps, la contribution de la philosophie et des sciences humaines et sociales s’avère essentielle, car elles aident à comprendre et à analyser plus en profondeur les dynamiques culturelles, économiques et politiques. Saint Jean-Paul II rappelait que l’Église accueille la contribution des sciences sociales « afin d’en tirer des indications concrètes dans l’accomplissement de ses tâches magistérielles ». [13] La confrontation avec ces savoirs n’affaiblit pas la force de l’Évangile ; au contraire, elle permet de discerner avec plus de lucidité ce qui favorise réellement la vie des personnes et des communautés. Dans la continuité de cette perspective, le Pape François soulignait que l’Église ne prétend pas offrir « une parole définitive » [14] sur de nombreuses questions spécifiques, mais elle reconnaît l’importance d’écouter la recherche scientifique et de favoriser un dialogue sérieux et loyal entre les chercheurs tout en accueillant la diversité des opinions.

23. Ecclesia tamquam comites itineris omnes considerat qui sincere quaerunt « veritatem, bonitatem, pulchritudinem », eos « pretiosos socios » [12] reputans in dignitatis cuiusque personae defensione et creationis custodia. Adoptans stilum pastoralem Concilii Vaticani II quod invitat ad audiendum, discernendum et interpretandum signa temporum, et a sapientia Verbi illuminata, Ecclesia non timet occursum cum humano sapere. Verbum Dei certa criteria praebet ad orientandas vias iustitiae et aperiendas vias reconciliationis et pacis inter homines. Cum agitur de his criteriis applicandis complexis nostri temporis condicionibus, philosophiae et scientiarum humanarum et socialium contributus necessarius evadit, quia adiuvant ad altius intellegendas et analysandas dynamicas culturales, oeconomicas et politicas. Sanctus Ioannes Paulus II commemorabat Ecclesiam accipere contributum scientiarum socialium « ut concretas indicationes inde hauriat in suis magisterialibus muneribus implendis ». [13] Confrontatio cum his scientiis vim Evangelii non debilitat; immo, sinit ut clarius discernatur quid revera vitam personarum et communitatum foveat. In huius perspectivae continuitate, Pontifex Franciscus extollebat Ecclesiam non praetendere offerre « definitivum verbum » [14] de multis quaestionibus specificis, sed agnoscere momentum scientificae investigationis audiendae et serii lealisque dialogi inter investigatores fovendi, dum diversitas opinionum accipitur.

24. Nourrie par ce dialogue fécond entre l’Évangile et les savoirs humains, l’Église a progressivement approfondi sa Doctrine sociale, faisant mûrir au fil du temps un patrimoine de sagesse doté d’une cohérence théologique et anthropologique enracinée dans la vision chrétienne de la personne. Précisément parce qu’il naît de la foi et de sa compréhension de la réalité, ce patrimoine ne se traduit pas en répertoire de solutions techniques ni en modèle économique ou politique à opposer à d’autres : il appartient à un registre différent, [15] celui des principes qui orientent la lecture des événements et soutiennent une interprétation évangélique des processus historiques comme des choix qu’ils impliquent. C’est de là que découle la fonction propre de la Doctrine sociale qui ne prétend pas se substituer aux responsabilités de la politique et des institutions, mais s’offre comme soutien au discernement commun, en aidant à reconnaître et à promouvoir ce qui sert la dignité des personnes, la vitalité des communautés et le bien de tous.

24. Nutrita ab hoc fecundo dialogo inter Evangelium et humana sapientiae, Ecclesia paulatim suam Doctrinam socialem altius perscrutata est, tempore decurrente maturare faciens patrimonium sapientiae coherentia theologica et anthropologica praeditum, in visione christiana personae radicatum. Praecise quia ex fide oritur eiusque comprehensione realitatis, hoc patrimonium non se vertit in repertorium solutionum technicarum neque in oeconomicum vel politicum exemplar aliis opponendum: ad diversum registrum pertinet, [15] illud principiorum quae lectionem eventuum orientant et evangelicam interpretationem processuum historicorum eorumque electionum sustinent. Hinc fluit propria functio Doctrinae socialis quae non praetendit substituere responsabilitatibus politicae et institutionum, sed se offert ut adiumentum communis discretionis, adiuvans ad agnoscendum et promovendum id quod dignitati personarum, vitalitati communitatum et bono omnium servit.

La Doctrine sociale comme discernement communautaire

Doctrina socialis tamquam discretio communitaria

25. La compréhension de la vérité, comme un don à partager et non comme une possession à revendiquer, libère l’Église de la tentation de regretter des formes de présence fondées sur le pouvoir. Saint Jean-Paul II invitait à porter un regard sincère sur les temps où l’on a cédé à « des méthodes d’intolérance et même de violence dans le service de la vérité », [16] afin de retrouver la voie évangélique de l’annonce douce et de la vérité qui ne s’impose pas. Dans le même esprit, j’ai réaffirmé que l’Église « ne veut pas lever l’étendard de la possession de la vérité », [17] car la vérité n’est pas un territoire à défendre, mais un bien à partager. Cette même perspective a été résumée par le Pape François dans ses fameuses paroles selon lesquelles « le temps est supérieur à l’espace » : [18] il ne s’agit pas avant tout d’occuper des espaces de pouvoir ou de défendre des bastions culturels, mais d’engager des processus de bien et de les laisser mûrir. Ainsi, la vérité de l’Évangile ne s’impose pas d’en haut, mais grandit au fil du temps, au cœur de l’articulation concrète de la vie, des communautés et des cultures. C’est une vérité qui ne craint pas la diversité, mais l’accueille et l’ordonne ; elle n’élimine pas les conflits, mais les transfigure ; elle recompose ce que l’histoire tend à disperser. D’où également l’image du polyèdre, une figure aux multiples faces dans lesquelles se reflète sous différents angles la même vérité de l’Évangile. [19]

25. Comprehensio veritatis tamquam doni participandi et non tamquam possessionis vindicandae Ecclesiam liberat a tentatione formarum praesentiae in potestate fundatarum desiderandi. Sanctus Ioannes Paulus II invitabat ad sincerum aspectum proiciendum super tempora in quibus cessum est « methodis intolerantiae et etiam violentiae in servitio veritatis », [16] ut evangelica via annuntiationis suavis et veritatis quae non se imponit recuperetur. Eodem spiritu, reaffirmavi Ecclesiam « vexillum possessionis veritatis erigere nolle », [17] quia veritas non est regio defendenda, sed bonum participandum. Eadem perspectiva a Pontifice Francisco resumpta est in suis celeberrimis verbis quibus « tempus superius est spatio »: [18] non agitur primum de spatiis potestatis occupandis vel propugnaculis culturalibus defendendis, sed de processibus boni inchoandis eosque maturare sinendis. Ita veritas Evangelii non a summo imponitur, sed tempore crescit, in corde concretae articulationis vitae, communitatum et culturarum. Est veritas quae diversitatem non timet, sed eam accipit et ordinat; conflictus non eliminat, sed transfigurat; recomponit quae historia dispergere tendit. Hinc etiam imago polyhedri, figurae multifariae cuius in faciebus eadem Evangelii veritas variis modis refulget. [19]

26. Cette attitude d’ouverture à la vérité, à la fois une et multiforme, exprime en profondeur la catholicité de l’Église qui englobe toute la famille humaine et, en même temps, vit immergée dans les réalités concrètes des peuples et des cultures. Le Concile Vatican II rappelle que, précisément en vertu de cette catholicité, « chacune des parties apporte aux autres et à toute l’Église le bénéfice de ses propres dons », [20] de sorte que, dans son ensemble et dans chaque communauté, elle grandit grâce à un échange réciproque et à un effort commun vers une communion toujours plus pleine. Il s’ensuit que le peuple de Dieu n’est pas seulement constitué de nombreux peuples, mais qu’il est tissé en son sein de fonctions, de vocations, de cultures et de traditions diverses, appelées à se soutenir et à s’enrichir mutuellement. Dans cette perspective, compte tenu de la grande diversité des situations historiques, saint Paul VI reconnaissait qu’il n’est pas réaliste de penser que la Doctrine sociale puisse proposer une réponse unique et valable pour tous les contextes ; [21] c’est pourquoi il invitait chaque communauté chrétienne à analyser avec lucidité et responsabilité la réalité de son propre pays. La tension féconde entre l’universalité de la mission et l’enracinement local appartient intimement à la vie de l’Église : celle-ci porte en son sein l’horizon du monde entier, mais elle assume les questions de chaque contexte comme lieu réel où l’Évangile prend corps.

26. Haec habitudo apertae erga veritatem, unam simul ac multiformem, in profundo catholicitatem Ecclesiae exprimit quae totam familiam humanam complectitur et simul in concretis populorum et culturarum realitatibus immersa vivit. Concilium Vaticanum II commemorat, ex hac ipsa catholicitate, « singulae partes proprium suum donum aliis partibus et toti Ecclesiae afferunt », [20] ita ut in suo complexu et in qualibet communitate crescat per mutuam commutationem et communem nisum ad communionem semper pleniorem. Hinc sequitur populum Dei non solum ex multis populis constare, sed in se contextum esse muneribus, vocationibus, culturis et traditionibus diversis, ad mutuum se sustentandum et locupletandum vocatis. Hac perspectiva, attenta magna diversitate historicarum condicionum, sanctus Paulus VI agnoscebat non esse realisticum putare Doctrinam socialem unicum responsum proponere posse omnibus contextibus validum; [21] quapropter unamquamque communitatem christianam invitabat ut suae patriae realitatem cum lucidate et responsabilitate analysaret. Tensio fecunda inter universalitatem missionis et radicationem localem intime ad vitam Ecclesiae pertinet: haec in se gerit horizontem totius orbis, sed quaestiones uniuscuiusque contextus assumit tamquam locum realem ubi Evangelium corpus accipit.

27. À la lumière de ce qui a été dit jusqu’ici, la Doctrine sociale de l’Église apparaît sous son jour le plus authentique : non pas un recueil de principes et de normes à appliquer, mais un chemin de discernement communautaire. Elle naît de la rencontre entre la vérité éternelle de l’Évangile et les questions de l’histoire, elle se laisse interroger par les signes des temps ; elle se nourrit de la contribution des sciences, des cultures et des expériences humaines. C’est pourquoi, lorsque la dignité des frères est bafouée, lorsque la politique ne répond pas aux drames de l’humanité, lorsque l’économie se retourne contre la personne ou que la science dépasse les limites de sa méthode, [22] l’Église – avec les autres confessions chrétiennes et les croyants d’autres religions – doit faire entendre sa voix, non pour dominer, mais pour servir la communion. Ainsi comprise, la Doctrine sociale devient une théologie de la communion dans l’histoire, un lieu où la Parole devenue chair continue à se faire dialogue, mémoire et prophétie.

27. Sub luce eorum quae hucusque dicta sunt, Doctrina socialis Ecclesiae in suo authentiore lumine apparet: non collectio principiorum et normarum applicandarum, sed iter discretionis communitariae. Oritur ex occursu inter aeternam Evangelii veritatem et quaestiones historiae, se permittit interrogari a signis temporum; nutritur contributu scientiarum, culturarum et experientiarum humanarum. Quamobrem, cum dignitas fratrum conculcatur, cum politica humanitatis tragoediis non respondet, cum oeconomia contra personam vertitur aut scientia limites suae methodi excedit, [22] Ecclesia – cum aliis confessionibus christianis et credentibus aliarum religionum – vocem suam audiri facere debet, non ut dominetur, sed ut communioni serviat. Ita intellecta, Doctrina socialis fit theologia communionis in historia, locus ubi Verbum caro factum se facere pergit dialogum, memoriam et prophetiam.

L’évolution du Magistère social de Léon XIII à nos jours

Evolutio Magisterii socialis a Leone XIII ad nostros dies

28. Après avoir rappelé la manière dont l’Église s’inscrit dans l’histoire et dialogue avec le monde, je voudrais maintenant me pencher sur le développement de la Doctrine sociale dans le Magistère qui a accompagné les grandes transformations sociales du XIX e siècle à nos jours. Je ne pourrai évidemment pas rendre compte de toute la richesse de cet enseignement dont les principes fondamentaux sont présentés dans le Compendium de la Doctrine sociale de l’Église et par la suite approfondis dans le Magistère récent. Je ne pourrai pas non plus reprendre de manière systématique ce qui a été élaboré dans les Encycliques de mes vénérés Prédécesseurs, en particulier dans Laudato si’ et dans Fratelli tutti . J’entends toutefois rappeler quelques lignes essentielles, afin de montrer que ce que j’écris s’inscrit dans la continuité de cette tradition. Je veux en même temps souligner comment, au sein de celle-ci, le noyau stable des vérités révélées sur la personne et la vie en communauté s’entremêle avec une capacité sans cesse renouvelée à écouter les situations historiques et à se laisser interpeller par les questions qui émergent du présent. Je retracerai donc quelques étapes décisives de cette évolution, en commençant par la période ouverte par l’Encyclique Rerum novarum .

28. Postquam commemoravimus modum quo Ecclesia in historiam se inserit et cum mundo dialogat, nunc evolutionem Doctrinae socialis in Magisterio attendere velim, quae magnas transformationes sociales saeculi undevicesimi ad nostros dies comitata est. Profecto totam huius doctrinae ubertatem reddere non potero, cuius principia fundamentalia in Compendio Doctrinae socialis Ecclesiae proponuntur ac dein in recenti Magisterio approfunduntur. Neque systematice repetere potero quae in Encyclicis venerandorum Praedecessorum meorum, praesertim in Laudato si’ et in Fratelli tutti, elaborata sunt. Volo tamen quasdam essentiales lineas in memoriam revocare, ut ostendam ea quae scribo huius traditionis continuitati inscribi. Simul illustrare cupio quomodo, intra eam, stabile nucleum veritatum revelatarum de persona et de vita in communitate intexitur cum capacitate semper renovata audiendi historicas condiciones et se permittendi interpellari a quaestionibus quae ex praesenti emergunt. Quasdam ergo decisivas huius evolutionis aetates repetam, incipiens a periodo quam Encyclica Rerum novarum aperuit.

Les premiers pas de la Doctrine sociale de l’Église

Prima passus Doctrinae socialis Ecclesiae

29. Ce que nous appelons aujourd’hui la “Doctrine sociale de l’Église” n’est pas apparue soudainement à l’époque contemporaine, mais rassemble et organise une longue tradition de réflexion ecclésiale sur la vie sociale puisant ses sources dans l’Écriture Sainte, les Pères de l’Église, les élaborations théologiques et juridiques du Moyen Âge comme de l’époque moderne. L’expression “Doctrine sociale de l’Église” a été employée pour la première fois par Pie XII en 1950, [23] mais le contenu qu’elle recouvre, compris comme un corpus organique d’enseignements sociaux, a commencé à se dessiner avec l’Encyclique Rerum novarum de Léon XIII. Face aux « questions nouvelles » de son époque – le conflit entre le capital et le travail, la question ouvrière, les transformations économiques et sociales – Léon XIII ne s’est pas contenté de constater le malaise, mais a considéré ces situations comme lieu de la mission pastorale de l’Église, les a soumises à un discernement rigoureux et a mis en évidence les causes et les issues possibles à la lumière de l’Évangile et d’une vision intégrale de la personne créée à l’image de Dieu. Saint Jean-Paul II a vu dans cette manière de procéder un « paradigme permanent » [24] de la Doctrine sociale : une pratique exemplaire par laquelle l’Église, face aux transformations historiques, exerce son droit et devoir d’examiner les réalités sociales, de se prononcer à leur sujet et d’indiquer des voies de solution juste. Ainsi, les contenus pérennes de la foi et de la sagesse ecclésiale ancestrale s’articulent en une doctrine vivante qui, tout en restant fidèle à l’Évangile, s’enrichit au contact des « questions nouvelles » de chaque époque.

29. Quod hodie « Doctrinam socialem Ecclesiae » vocamus non subito apparuit aetate contemporanea, sed longam traditionem reflexionis ecclesialis super vitam socialem colligit et ordinat, suas fontes in Scriptura Sancta hauriens, in Patribus Ecclesiae, in elaborationibus theologicis et iuridicis aetatis Mediae sicut aetatis modernae. Locutio « Doctrina socialis Ecclesiae » primum a Pio XII anno millesimo nongentesimo quinquagesimo adhibita est, [23] sed contentus quem complectitur, tamquam corpus organicum doctrinarum socialium intellectus, delineari coepit cum Encyclica Rerum novarum Leonis XIII. Coram « quaestionibus novis » suae aetatis – conflictu inter capitale et laborem, quaestione opificum, transformationibus oeconomicis et socialibus – Leo XIII non solum incommodum constatare voluit, sed has condiciones tamquam locum missionis pastoralis Ecclesiae habuit, eas rigorosae discretioni subiecit et causas atque possibiles exitus sub luce Evangelii et integrae visionis personae ad Dei imaginem creatae illustravit. Sanctus Ioannes Paulus II in hoc procedendi modo vidit « paradigma permanens » [24] Doctrinae socialis: praxim exemplarem qua Ecclesia, coram transformationibus historicis, suum ius et officium exercet examinandi res sociales, de iis se pronuntiandi et vias solutionis iustae indicandi. Sic, contenta perennia fidei et sapientiae ecclesialis maiorum se articulant in doctrinam vivam quae, Evangelio fidelis manens, ditatur ex contactu cum « quaestionibus novis » singularum aetatum.

30. L’Encyclique Rerum novarum de Léon XIII constitue un jalon dans l’évolution du Magistère social. Le document place au centre de sa réflexion la dignité du travail et de l’ouvrier, affirme le droit à un salaire juste pour soi-même et pour sa famille,reconnaît dans les personnes une valeur essentielle prioritaire par rapport au capital et au profit, défend la propriété privée ainsi que sa fonction sociale indispensable, apprécie les associations de travailleurs et propose des formes de collaboration entre les différentes composantes de la société comme alternative à la logique de la lutte des classes. Il n’est donc pas étonnant que Pie XI ait pu la qualifier de « Grande Charte » [25] de l’action sociale des chrétiens. Dans Rerum novarum , la sagesse séculaire de l’Église sur la personne et la vie en société prend une forme nouvelle, capable de s’adapter à l’ère industrielle et d’offrir le premier grand cadre systématique de cette Doctrine sociale que les décennies suivantes allaient davantage développer. Bien que bon nombre des conditions historiques décrites par Léon XIII aient changé, deux principes au moins restent d’une grande actualité : la primauté du travail humain sur toute logique purement productive ou financière, avec l’attention qui en découle pour les personnes et les familles les plus exposées à l’exploitation, et le lien indissociable entre l’annonce évangélique et la recherche d’un ordre social plus juste. Ainsi, Rerum novarum continue à nous rappeler qu’il n’y a pas d’évangélisation authentique qui ne touche pas également les structures de la vie en société.

30. Encyclica Rerum novarum Leonis XIII miliarium constituit in evolutione Magisterii socialis. Documentum in centro suae reflexionis ponit dignitatem laboris et opificis, ius affirmat ad iustum salarium pro se ipso et familia sua, in personis agnoscit valorem essentialem priorem prae capitali et lucro, defendit proprietatem privatam atque eius functionem socialem indispensabilem, aestimat opificum consociationes et proponit formas collaborationis inter diversa societatis elementa tamquam alternativam logicae luctationis classium. Non ergo mirum est si Pius XI eam « Magnam Chartam » [25] actionis socialis christianorum appellare potuit. In Rerum novarum, sapientia saecularis Ecclesiae de persona et vita socialitatis novam formam accipit, aptam ad aetatem industrialem accomodandam et ad primum magnum cadrum systematicum offerendum huius Doctrinae socialis quam sequentia decennia ulterius evolvenda erant. Quamvis plures historicae condiciones a Leone XIII descriptae mutatae sint, duo saltem principia magnam actualitatem retinent: primatus laboris humani super omnem logicam mere productivam vel financialem, cum attentione quae inde fluit erga personas et familias maxime exploitationi expositas, et indissolubile vinculum inter annuntiationem evangelicam et inquisitionem iustioris ordinis socialis. Sic Rerum novarum commemorare pergit non dari authenticam evangelizationem quae structuras vitae socialis non tangat.

31. L’Encyclique Quadragesimo anno de Pie XI, publiée en 1931 à l’occasion du 40 e anniversaire de Rerum novarum et en pleine crise économique mondiale, franchit une nouvelle étape dans le développement du Magistère social. Elle ne se contente pas de reprendre la question ouvrière, mais élargit son regard à la configuration générale de l’ordre économique et politique. Elle dénonce la concentration du pouvoir économique entre les mains d’une minorité ; elle critique tant la concurrence sans limites que les projets collectivistes annulant la liberté et la responsabilité des personnes ; elle rappelle avec force le droit d’association des ouvriers et réaffirme l’exigence que le salaire soit proportionné non seulement à la prestation, mais aussi aux besoins de l’ouvrier et de sa famille. Dans ce contexte, elle formule de manière systématique le principe de subsidiarité, destiné à devenir l’un des repères constants de la Doctrine sociale, selon lequel ce qui peut être accompli par les personnes, les familles, les organismes intermédiaires et ou les communautés locales ne doit pas être absorbé par des instances supérieures. Parallèlement à ces contributions, Pie XI rappelle clairement la fonction sociale de la propriété et, à travers diverses interventions de son Magistère – depuis les Encycliques Non abbiamo bisogno et Mit brennender Sorge jusqu’à Divini Redemptoris – dénonce les totalitarismes qui bafouent la dignité de la personne, étouffent la vie sociale, exaltent l’État au-delà de sa juste valeur et recourent à la catégorie discriminatoire de race. Au moins trois idées de son enseignement social restent particulièrement d’actualité aujourd’hui : la prise de conscience que les injustices ne concernent pas seulement les comportements individuels mais aussi les structures économiques et institutionnelles ; la valeur du principe de subsidiarité qui invite à renforcer le tissu associatif et communautaire, en évitant de nouvelles concentrations de pouvoir ; et le lien entre la dignité du travail, une rémunération juste et la possibilité réelle pour les familles de mener une vie décente.

31. Encyclica Quadragesimo anno Pii XI, anno millesimo nongentesimo tricesimo primo edita quadragesimo anniversario Rerum novarum recurrente et in media crisi oeconomica mundiali, novum gradum transcendit in evolutione Magisterii socialis. Non se contentat solum quaestionem opificum repetere, sed aspectum suum ampliat ad generalem configurationem ordinis oeconomici et politici. Concentrationem potestatis oeconomicae in manibus minoritatis denuntiat; tam concurrentiam sine limitibus quam consilia collectivistica libertatem et responsabilitatem personarum annihilantia critice respicit; firmiter ius associationis opificum commemorat et exigentiam reaffirmat ut salarium proportionatum sit non solum praestationi, sed etiam necessitatibus opificis et familiae eius. In hoc contextu, systematice principium subsidiaritatis enuntiat, destinatum ut fiat unum ex constantibus referentibus Doctrinae socialis, secundum quod ea quae a personis, familiis, organismis intermediis vel communitatibus localibus perfici possunt, ab instantiis superioribus absorberi non debent. Una cum his contributis, Pius XI clare commemorat functionem socialem proprietatis et, per varias interventiones sui Magisterii – ab Encyclicis Non abbiamo bisogno et Mit brennender Sorge usque ad Divini Redemptoris – totalitarismos denuntiat qui personae dignitatem conculcant, vitam socialem suffocant, Statum ultra suum iustum valorem extollunt et ad discriminatricem categoriam stirpis recurrunt. Saltem tres ideae eius doctrinae socialis hodie particulariter actuales manent: conscientia iniustitias non solum singulorum comportamenta sed etiam structuras oeconomicas et institutionales tangere; valor principii subsidiaritatis quod invitat ad tessellam associativam et communitariam roborandam, novas concentrationes potestatis vitantes; et vinculum inter laboris dignitatem, iustam remunerationem et realem possibilitatem familias decentem vitam degendi.

32. Dans le contexte dramatique de la Seconde Guerre mondiale et des années de reconstruction, le Magistère de Pie XII apporte une contribution significative au développement de la Doctrine sociale, notamment à travers ses Messages radiophoniques de Noël dans lesquels il esquisse les contours d’un ordre international fondé sur la reconnaissance de la dignité humaine, la justice et la paix. À ces occasions, le Pape propose un dialogue avec la société en partant d’un rappel exigeant du droit naturel, compris comme un ensemble de principes objectifs qui précèdent les intérêts des individus et des États et doivent régir la vie interne des nations ainsi que leurs relations mutuelles. Pie XII attribue en outre un rôle décisif aux associations professionnelles, aux syndicats de travailleurs et aux divers corps intermédiaires de la vie économique et sociale, reconnaissant dans ces formes organisées de la société un rempart essentiel pour l’équilibre civil et la sauvegarde du bien commun.Il défend la nécessité d’un État de droit solide pour prévenir les abus de pouvoir et considère la démocratie un instrument susceptible de favoriser un exercice correct de l’autorité. En même temps, il met en garde contre toute prétention de fonder le droit sur l’utilité ou la force, rappelant qu’un ordre international fondé sur l’avantage des plus forts expose les peuples les plus faibles à l’oppression et mine la confiance entre les nations. Il identifie enfin, dans les profonds déséquilibres économiques entre pays, l’un des facteurs alimentant les conflits. [26] À notre époque, marquée par de nouvelles formes de pouvoir mondial et par des inégalités croissantes, trois orientations restent particulièrement importantes : la nécessité de faire passer le droit avant l’intérêt, la prise de conscience que les disparités économiques constituent un terrain fertile pour les tensions et les violences, et la valeur d’un maillage associatif capable de jouer un rôle de médiateur entre l’individu et l’État. Elles continuent d’offrir à la Doctrine sociale des critères importants pour interpréter les dynamiques de la mondialisation et pour promouvoir un ordre international plus juste et pacifique.

32. In dramatico contextu Secundi Belli Mundialis et annorum reaedificationis, Magisterium Pii XII significans contributum praebet evolutioni Doctrinae socialis, praesertim per suos Nuntios radiophonicos Nativitatis in quibus contornos delineat ordinis internationalis fundati in agnitione humanae dignitatis, iustitiae et pacis. His occasionibus, Pontifex dialogum cum societate proponit incipiens ab exigente commemoratione iuris naturalis, intellecti tamquam complexus principiorum obiectivorum quae interesses singulorum et Statuum praecedunt et vitam internam nationum sicut eorum mutuas relationes regere debent. Pius XII insuper decisivum munus tribuit consociationibus professionalibus, sodalitatibus opificum et variis corporibus intermediis vitae oeconomicae et socialis, in his organizatis societatis formis essentiale propugnaculum agnoscens pro civili aequilibrio et boni communis custodia. Defendit necessitatem solidi Status iuris ad praecavendos abusus potestatis et democratiam considerat instrumentum aptum ad fovendum rectum exercitium auctoritatis. Eodem tempore, monet contra omnem praetensionem ius super utilitate vel vi fundandi, commemorans ordinem internationalem in commodo fortiorum fundatum populos debiliores oppressioni exponere et fiduciam inter nationes minuere. Demum, in profundis aequilibriis oeconomicis inter nationes, unum factorum identificat conflictus alentium. [26] Nostra aetate, novis formis potestatis mundialis et crescentibus inaequalitatibus signata, tres orientationes particulariter momentum servant: necessitas ius prae commodo ponendi, conscientia disparitatum oeconomicarum esse terrenum fecundum tensionibus et violentiis, et valor textus associativi capacis medii muneris inter individuum et Statum. Doctrinae sociali pergunt offerre criteria magni momenti ad interpretandas dynamicas mundializationis et ad promovendum iustiorem et pacificum ordinem internationalem.

Les années du Concile Vatican II

Anni Concilii Vaticani II

33. Avec saint Jean XXIII s’ouvre une nouvelle étape du Magistère social marquée par une attention plus explicite à la dimension mondiale des questions sociales et au langage des droits. Dans Mater et magistra , il présente la foi chrétienne comme une lumière capable de relier le ciel et la terre, rappelant que l’Église, bien qu’ayant pour mission première la sanctification et l’annonce des biens éternels, ne néglige pas pour autant les exigences concrètes de la vie quotidienne des personnes, mais s’intéresse à tout bien humain authentique. [27] Partant de cette vision unitaire de l’humain, il souligne que la vie sociale exige un équilibre entre l’initiative des citoyens et des groupes, appelés à s’auto-organiser et à collaborer, et l’action de l’État qui doit coordonner et soutenir sans étouffer la liberté et la responsabilité des individus ; d’où l’attention à la juste rémunération du travail, à la participation des ouvriers et aux disparités croissantes entre les pays. Quelques années plus tard, dans Pacem in terris , s’adressant pour la première fois non seulement aux fidèles mais à tous les hommes de bonne volonté, Jean XXIII relie de manière organique la dignité de la personne à la reconnaissance des droits et devoirs fondamentaux et propose un ordre de vie en société – y compris au niveau international – fondé sur la vérité, la justice, l’amour et la liberté. [28] La portée universelle de son appel, la référence aux droits de l’homme comme grammaire commune et la conviction que la paix durable passe par des institutions et des relations entre les peuples inspirées par la dignité de chaque personne restent particulièrement significatives pour notre époque marquée par des conflits et de nouvelles formes d’interdépendance généralisés.

33. Cum sancto Ioanne XXIII nova aetas Magisterii socialis aperitur, signata attentione magis explicita ad dimensionem mundialem quaestionum socialium et ad linguam iurium. In Mater et magistra, fidem christianam praesentat tamquam lucem capacem caelum et terram nectendi, commemorans Ecclesiam, quamvis primaria missione sit sanctificatio et annuntiatio bonorum aeternorum, non propterea negligere concretas exigentias vitae cotidianae personarum, sed omni vero humano bono interesse. [27] Ex hac unitaria visione humani exorsus, extollit vitam socialem aequilibrium exigere inter initiativam civium et coetuum, ad sese ordinandos et collaborandos vocatos, et actionem Status qui coordinare et sustinere debet sine libertate et responsabilitate singulorum suffocandis; hinc attentio ad iustam laboris remunerationem, ad participationem opificum et ad crescentes disparitates inter nationes. Paucis post annis, in Pacem in terris, primum sese dirigens non solum fidelibus sed omnibus hominibus bonae voluntatis, Ioannes XXIII organice nectit personae dignitatem cum agnitione iurium et officiorum fundamentalium et proponit ordinem vitae socialis – etiam internationalis gradu – in veritate, iustitia, amore et libertate fundatum. [28] Universalis portio eius appellationis, referentia ad iura hominis tamquam communem grammaticam et persuasio pacem stabilem transire per institutiones et relationes inter populos dignitate cuiusque personae inspiratas, particulariter significantes manent pro nostra aetate conflictibus et novis formis interdependentiae generalizatae signata.

34. Le Concile Vatican II a marqué un tournant dans l’auto-compréhension de l’Église dans le monde contemporain. Dans la Constitution pastorale Gaudium et spes , il nous a donné l’image d’une Église qui se fait proche de l’humanité, engagée dans le monde, et déterminée à réfléchir non à partir de schémas abstraits, mais à partir de la réalité concrète des situations historiques. Le texte aborde les grandes questions du mariage et de la famille, de la vie économique et sociale, de la communauté politique, de la guerre et de la paix, en insistant sur le fait que les structures économiques et institutionnelles sont justes uniquement dans la mesure où elles servent le développement intégral de la personne et favorisent la participation responsable de tous. [29] L’importance de ce document conciliaire pour la Doctrine sociale de l’Église réside non seulement dans le fait qu’il a ouvert des perspectives de réflexions thématiques, mais aussi dans le fait qu’il a fourni une méthode de discernement invitant à lire les transformations historiques avec un regard évangélique et une compétence humaine. Ce style montre que le dialogue avec le monde n’est pas pour l’Église une option tactique, mais une forme concrète de sa mission, car l’Évangile tel un levain peut transformer de l’intérieur les structures de la cohabitation et ouvrir des voies vers une plus grande humanité. C’est dans cette perspective que s’inscrit également la Déclaration Dignitatis humanae dans laquelle le Concile reconnaît que la liberté religieuse est un droit fondamental enraciné dans la dignité de la personne qui doit être garanti par l’ordre juridique afin que nul ne soit contraint d’agir contre sa conscience ou empêché de rechercher ou de professer la vérité en privé et en public. [30] Ce principe, d’une grande importance pour notre époque, continue d’offrir à la Doctrine sociale des critères décisifs pour la protection de la personne et pour la construction de sociétés pluralistes et pacifiques.

34. Concilium Vaticanum II conversionem signavit in autocomprehensione Ecclesiae in mundo contemporaneo. In Constitutione pastorali Gaudium et spes, nobis imaginem dedit Ecclesiae quae humanitati propinqua fit, in mundo agitur, et determinata est non a schematibus abstractis sed a concreta condicionum historicarum realitate cogitare. Textus magnas quaestiones tractat matrimonii et familiae, vitae oeconomicae et socialis, communitatis politicae, belli et pacis, instans structuras oeconomicas et institutionales iustas esse tantum quatenus integro personae progressui serviunt et participationem responsabilem omnium fovent. [29] Momentum huius conciliaris documenti pro Doctrina sociali Ecclesiae non solum positum est in eo quod perspectivas reflexionum thematicarum aperuit, sed etiam in eo quod methodum discretionis praebuit invitantem ad transformationes historicas legendas aspectu evangelico et competentia humana. Hic stilus ostendit dialogum cum mundo non esse pro Ecclesia optionem tacticam, sed concretam suae missionis formam, quia Evangelium sicut fermentum potest ab intus structuras convictus transformare et vias aperire ad maiorem humanitatem. Hac in perspectiva inscribitur etiam Declaratio Dignitatis humanae in qua Concilium agnoscit libertatem religiosam esse ius fundamentale in dignitate personae radicatum quod a iuridico ordine garantiri debet ut nemo cogatur contra conscientiam suam agere vel impediatur a veritate privatim et publice quaerenda vel profitenda. [30] Hoc principium, magni momenti pro nostra aetate, decisiva criteria pergit offerre Doctrinae sociali pro persona protegenda et pro societatibus pluralisticis et pacificis aedificandis.

35. Sous le Pontificat de saint Paul VI émerge une conception de la paix qui ne se réduit pas à l’absence de guerre, mais qui prend forme dans le cheminement vers un développement humain intégral. Dans Populorum progressio , il décrit le développement comme un passage de conditions de vie moins humaines à des conditions plus humaines et le conçoit comme un processus qui concerne tout homme et tout l’homme, [31] c’est-à-dire toutes les dimensions de la personne et tous les peuples, sans exception. Sur cette base, Paul VI peut affirmer qu’un développement ainsi conçu est en réalité « le nouveau nom de la paix », [32] car il vise à éliminer les racines de l’injustice et du conflit et à ouvrir des espaces de vie plus dignes pour tous. La création de la Commission pontificale Iustitia et Pax doit également être lue dans cette optique comme une tentative de donner à cette intuition une forme stable, au niveau ecclésial et international, en maintenant vivante la conscience du fossé croissant entre pays riches et pays pauvres et de la nécessité de politiques favorisant des conditions de vie réellement plus humaines pour tous.

35. Sub Pontificatu sancti Pauli VI emergit conceptio pacis quae non reducitur ad absentiam belli, sed formam accipit in itinere versus integrum humanum progressum. In Populorum progressio, progressum describit tamquam transitum a condicionibus vitae minus humanis ad humaniores eumque concipit tamquam processum qui omnem hominem et totum hominem tangit, [31] id est omnes personae dimensiones et omnes populos, sine exceptione. Hac fundamenta, Paulus VI affirmare potest progressum sic conceptum re vera esse « novum nomen pacis », [32] quia radices iniustitiae et conflictus eliminare intendit et spatia vitae digniora omnibus aperire. Institutio Pontificiae Commissionis Iustitia et Pax etiam hac optica legenda est tamquam conatus huic intuitioni formam stabilem dandi, gradu ecclesiali et internationali, vivam servans conscientiam crescentis hiatus inter divites et pauperes nationes et necessitatis politicarum foventium condiciones vitae vere humaniores omnibus.

36. Dans l’ Octogesima adveniens écrite à l’occasion du 80 e anniversaire de Rerum novarum , Paul VI transpose cette perspective dans la société post-industrielle, marquée par des transformations urbaines, de nouvelles formes de pauvreté, des changements dans le travail et des mutations culturelles rapides remettant en question l’avenir des personnes et des communautés. Pour Paul VI, l’Évangile, bien qu’il ait été « annoncé, écrit, vécu » [33] dans un contexte historico-culturel très différent du nôtre, n’est pas un message dépassé, mais une vision de la personne humaine, des relations, de l’autorité et du bien commun capable d’orienter encore aujourd’hui les choix économiques, politiques et culturels. En d’autres termes, l’Évangile reste d’actualité car il fournit les critères permettant de reconnaître ce qui humanise ou déshumanise, ce qui libère ou opprime au sein de situations sans cesse renouvelées. Pour la Doctrine sociale de l’Église, l’héritage le plus exigeant de Paul VI est précisément celui-ci : tant qu’il y aura dans le monde des peuples exclus d’un développement digne de l’être humain, la communauté chrétienne ne pourra se contenter de proclamer la paix de manière abstraite, mais devra laisser l’Évangile juger ces structures économiques et politiques à partir de ceux qui en sont écartés. Celles-ci, comme devait le rappeler Jean-Paul II, peuvent devenir de véritables « structures de péché », [34] afin qu’aucune personne ni aucun peuple ne soit traité comme sacrifiable dans les processus de développement.

36. In Octogesima adveniens scripta occasione octogesimi anniversarii Rerum novarum, Paulus VI hanc perspectivam transponit in societatem post-industrialem, signatam transformationibus urbanis, novis paupertatis formis, mutationibus in labore et culturalibus mutationibus rapidis quae futurum personarum et communitatum in dubium vocant. Pro Paulo VI, Evangelium, quamvis « annuntiatum, scriptum, vixerit » [33] in contextu historico-culturali a nostro valde diverso, non est nuntius desuetus, sed visio personae humanae, relationum, auctoritatis et boni communis capax adhuc hodie orientandi electiones oeconomicas, politicas et culturales. Aliis verbis, Evangelium actuale manet quia criteria praebet quibus agnoscere licet quid humanizet vel dehumanizet, quid liberet vel opprimat intra condiciones semper renovatas. Pro Doctrina sociali Ecclesiae, exigentissima Pauli VI hereditas haec ipsa est: quamdiu in mundo erunt populi a progressu digno homine exclusi, communitas christiana non poterit se contentari pacem abstracte proclamare, sed Evangelio permittere debebit ut illas structuras oeconomicas et politicas iudicet ab his qui ab eis exclusi sunt. Hae, sicut Ioannes Paulus II commemoraturus erat, fieri possunt verae « structurae peccati », [34] ut nulla persona neque ullus populus tamquam sacrificabilis tractetur in processibus progressus.

Le Magistère récent

Recens Magisterium

37. Le fécond Magistère social de saint Jean-Paul II se situe à la croisée de la crise des grands systèmes idéologiques du XX e siècle et des débuts de la mondialisation économique. Dans l’Encyclique Laborem exercens , rédigée quatre-vingt-dix ans après la publication de Rerum novarum , il ouvre une nouvelle piste de réflexion sur le travail. Le juste salaire y est présenté comme une vérification concrète de l’équité de l’ensemble du système socio-économique, dans la mesure où il montre si le travailleur est traité comme une personne ou comme un simple coût de production. [35] Le travail n’est pas seulement considéré comme un problème à gérer ou un moyen pour obtenir un revenu, mais un bien fondamental pour la personne, principe de l’activité économique et élément clé de toute la question sociale. En lui, l’être humain met en jeu sa liberté, sa créativité et sa capacité à coopérer, contribuant ainsi à l’élévation culturelle et morale de la société. [36] À la lumière de cela, les différentes formes de précarité, la fragmentation des parcours professionnels et l’automatisation ne peuvent être évaluées uniquement en termes d’efficacité, mais à partir de la dignité du travailleur, du droit à une rémunération suffisante et de la possibilité effective de participer à la vie sociale.

37. Fecundum Magisterium sociale sancti Ioannis Pauli II in confinio collocatur crisis magnorum systematum ideologicorum saeculi vicesimi et initiorum mundializationis oeconomicae. In Encyclica Laborem exercens, nonaginta annis post editionem Rerum novarum redacta, novam viam reflexionis super laborem aperit. Iustum salarium ibi praesentatur tamquam concreta verificatio aequitatis totius systematis socio-oeconomici, quatenus ostendit utrum opifex ut persona an ut merus productionis sumptus tractetur. [35] Labor non solum consideratur tamquam problema gerendum vel medium ad reditum obtinendum, sed bonum fundamentale pro persona, principium activitatis oeconomicae et elementum praecipuum totius quaestionis socialis. In eo, homo suam libertatem, creativitatem et cooperandi capacitatem in ludum mittit, sic conferens ad culturalem et moralem elevationem societatis. [36] Sub hac luce, variae formae precariarietatis, fragmentatio itinerum professionalium et automatio non solum aestimari possunt sub specie efficientiae, sed ex dignitate opificis, ex iure ad sufficientem remunerationem et ex effectiva possibilitate participandi vitae sociali.

38. À l’occasion du 20 e anniversaire de Populorum progressio , dans l’Encyclique Sollicitudo rei socialis , Jean-Paul II revient sur le fléau du sous-développement. Il reconnaît l’échec de nombreuses tentatives visant à combler le retard économique des peuples pauvres et à accompagner leur industrialisation, constatant la persistance et parfois l’aggravation du fossé entre le Nord et le Sud. [37] Il dénonce en outre les mécanismes économiques, financiers et commerciaux qui, gérés par les pays les plus puissants, favorisent structurellement leurs intérêts ou étouffent les économies les plus faibles, et demande qu’ils soient soumis à un jugement éthique sérieux, et non seulement technique. [38] Dans ce contexte, la solidarité est comprise comme une coresponsabilité concrète entre les personnes, les peuples et les nations, une forme d’amitié sociale ou de charité politique orientée vers la « civilisation de l’amour » invoquée par Paul VI. [39]

38. Occasione vicesimi anniversarii Populorum progressio, in Encyclica Sollicitudo rei socialis, Ioannes Paulus II revertitur ad pestem subprogressionis. Insuccessum multorum conatuum agnoscit qui ad explendam oeconomicam moram populorum pauperum et ad eorum industrializationem comitandam tendebant, perseverantiam et nonnumquam aggravationem hiatus inter Septemtrionem et Meridiem constatans. [37] Praeterea denuntiat mechanismos oeconomicos, financiarios et commerciales qui, a nationibus potentioribus gesti, structuraliter eorum interesses favent vel debiliores oeconomias suffocant, et postulat ut serio ethico iudicio, non solum technico, subiciantur. [38] Hoc in contextu, solidaritas intellegitur tamquam concreta corresponsabilitas inter personas, populos et nationes, forma amicitiae socialis vel caritatis politicae versus « civilizationem amoris » a Paulo VI invocatam directa. [39]

39. À l’occasion du centenaire de Rerum novarum , l’Encyclique Centesimus annus offre enfin un discernement sur l’effondrement du système soviétique et l’affirmation de la démocratie et de l’économie de marché. Saint Jean-Paul II réitère le message de Pie XII selon lequel l’Église peut apprécier la démocratie dans la mesure où elle garantit la participation effective des citoyens, permet de choisir et de remplacer pacifiquement les dirigeants et empêche que le pouvoir ne soit monopolisé par des élites restreintes motivées par des intérêts particuliers ou idéologiques. [40] De même, elle reconnaît le potentiel positif du marché et de l’initiative privée uniquement s’ils restent soumis à la loi morale et guidés par le principe de solidarité, sans sacrifier les plus faibles à la logique du profit. [41] La Doctrine sociale de l’Église laisse ainsi un héritage particulièrement actuel : l’affirmation du lien entre dignité du travail, solidarité entre les peuples et évaluation critique de la démocratie et de l’économie de marché continue à offrir des critères pour juger les nouvelles formes d’exploitation, d’exclusion et de crises de la représentation politique.

39. Occasione centenarii Rerum novarum, Encyclica Centesimus annus tandem discretionem offert super collapsum systematis sovieticae et affirmationem democratiae et oeconomiae mercatus. Sanctus Ioannes Paulus II reiterat nuntium Pii XII secundum quem Ecclesia democratiam aestimare potest quatenus effectivam participationem civium garantit, sinit pacifice eligere et mutare moderatores et impedit ne potestas monopolizetur ab elitis restrictis a particularibus vel ideologicis interessibus motis. [40] Pariter, agnoscit positivum potentiale mercatus et iniziativae privatae tantum si legi morali subiecta manent et a principio solidaritatis directa, sine debilioribus logicae lucri sacrificandis. [41] Doctrina socialis Ecclesiae ita hereditatem particulariter actualem relinquit: affirmatio vinculi inter dignitatem laboris, solidaritatem inter populos et criticam aestimationem democratiae et oeconomiae mercatus pergit offerre criteria ad iudicandas novas formas exploitationis, exclusionis et crisium repraesentationis politicae.

40. Dans son Encyclique sociale Caritas in veritate , le Pape Benoît XVI a souhaité reprendre et approfondir le concept de développement présenté dans Populorum progressio , en le replaçant dans le contexte de la mondialisation. Il rappelle que ce développement devrait se traduire par « une croissance réelle, qui s’étende à tous et soit concrètement durable », [42] c’est-à-dire par un progrès économique véritablement inclusif et respectueux des limites de la création. Il constate toutefois que, dans les pays riches, de nouvelles catégories de pauvres apparaissent et que des formes inédites d’exclusion se multiplient, tandis que, dans les régions plus pauvres, de petits groupes vivent dans un bien-être consumériste qui cohabite avec des situations de misère déshumanisante. [43] Il observe en outre que le nouveau système économique et financier mondial, caractérisé par une grande mobilité des capitaux et des moyens de production, a réduit le pouvoir politique des États ainsi que leur capacité à orienter les processus économiques. [44] C’est pourquoi il réaffirme que l’activité économique ne peut prétendre résoudre les problèmes sociaux en élargissant simplement la logique du marché, mais qu’elle doit être ordonnée au bien commun, envers lequel la communauté politique porte une responsabilité propre et irremplaçable. [45]

40. In sua Encyclica sociali Caritas in veritate, Pontifex Benedictus XVI conceptum progressus in Populorum progressio praesentatum repetere et profundius investigare voluit, eum in contextu mundializationis reponens. Commemorat hunc progressum vertere debere in « veram crescentiam, quae ad omnes extendatur et concrete sustinibilis sit », [42] id est in progressum oeconomicum vere inclusivum et limites creationis observantem. Constatat tamen, in nationibus divitibus, novas categorias pauperum apparere et formas ineditas exclusionis multiplicari, dum, in regionibus pauperioribus, parvi coetus in bene-esse consumismi vivunt qui cum condicionibus miseriae dehumanizantis cohabitat. [43] Insuper observat novum systema oeconomicum et financiarium mundiale, magna mobilitate capitalium et mediorum productionis signatum, potestatem politicam Statuum atque eorum capacitatem orientandi processus oeconomicos minuisse. [44] Quamobrem reaffirmat activitatem oeconomicam non posse praetendere problemata socialia solvere amplificando simpliciter logicam mercatus, sed ordinari debere bono communi, erga quod communitas politica propriam et insubstituibilem responsabilitatem fert. [45]

41. Benoît XVI place la charité au cœur de cette relecture, affirmant qu’elle « est la voie maîtresse de la Doctrine sociale de l’Église », [46] à condition qu’elle soit toujours unie à la vérité ; et il constate avec inquiétude que, précisément dans les domaines social, juridique, politique et économique, on tend à déclarer son insignifiance morale. La nouveauté de sa contribution réside dans le fait de montrer que le développement, la justice, les institutions et le marché ne sont pas des réalités neutres, mais des lieux où la charité dans la vérité doit prendre une forme historique. Pour l’époque actuelle, marquée par des inégalités croissantes, la pression des marchés financiers, la crise environnementale et la méfiance envers la politique, cet enseignement reste d’actualité car il invite à juger chaque modèle de développement sur sa capacité à être inclusif et durable, à recomposer la relation entre économie et politique autour du bien commun et à reconnaître à la charité un rôle critique et générateur dans la vie publique.

41. Benedictus XVI caritatem in centro huius relectionis ponit, affirmans eam « esse viam magistram Doctrinae socialis Ecclesiae », [46] dummodo semper cum veritate sit unita; et cum sollicitudine constatat, in ambitu sociali, iuridico, politico et oeconomico, ad declarandam eius insignificantiam moralem propendi. Novitas eius contributus in eo posita est quod ostendit progressum, iustitiam, institutiones et mercatum non esse realitates neutras, sed loca ubi caritas in veritate formam historicam accipere debet. Pro hodierna aetate, crescentibus inaequalitatibus, pressione mercatuum financiariorum, crisi ambientali et diffidentia erga politicam signata, haec doctrina actualis manet quia invitat ad iudicandum unumquodque progressus exemplar super eius capacitate essendi inclusivum et sustinibile, ad recomponendam relationem inter oeconomiam et politicam circa bonum commune et ad agnoscendam caritati criticum et generantem munus in vita publica.

42. Le magistère social du Pape François s’inscrit dans la lignée de Gaudium et spes qui invite à considérer l’histoire à partir des blessures et des espoirs des personnes et à les mettre en dialogue avec l’Évangile. Cette orientation transparaît avec une particulière clarté dans Evangelii gaudium , où il est affirmé que l’annonce chrétienne possède une dimension sociale intrinsèque et où est invoquée une Église capable d’écouter le cri des pauvres, des migrants ou des victimes des nouvelles formes d’esclavage. C’est dans cette perspective que s’inscrit également l’insistance de François sur une Église synodale, une Église qui “marche ensemble”, cherche à lire les signes des temps à la lumière de l’Évangile et se laisse évangéliser par les pauvres avec lesquels elle partage son histoire. [47]

42. Magisterium sociale Pontificis Francisci in linea Gaudium et spes inscribitur quae invitat ad considerandam historiam ex vulneribus et spe personarum eaque cum Evangelio in dialogum mittere. Haec orientatio cum particulari claritate apparet in Evangelii gaudium, ubi affirmatur annuntiationem christianam intrinsecam dimensionem socialem possidere et invocatur Ecclesia capax audiendi clamorem pauperum, migrantium aut victimarum novarum formarum servitutis. Hac in perspectiva inscribitur etiam Francisci instantia in Ecclesiam synodalem, Ecclesiam quae “simul incedit”, signa temporum sub luce Evangelii legere quaerit et a pauperibus, cum quibus suam historiam communicat, se evangelizari sinit. [47]

43. Avec Laudato si’ , François propose la première grande analyse systématique de la crise environnementale dans une Encyclique sociale, en montrant qu’il ne s’agit pas d’une question sectorielle, mais de l’aspect écologique de la crise socio-économique contemporaine. Sa proposition d’écologie intégrale associe la sauvegarde de la Maison commune et l’option préférentielle pour les pauvres et affirme avec force que « tant la clameur de la terre que la clameur des pauvres » [48] ne peuvent être séparées. Dans cette optique, reviennent au premier plan la destination universelle des biens, la critique d’un paradigme technocratique prétendant tout réduire à un objet de domination, la défense du travail humain menacé par la logique du rejet, l’exigence d’une justice entre les générations et l’appel à un véritable dialogue entre politique et économie, afin qu’aucune des deux ne s’enferme dans son autoréférentialité.

43. Cum Laudato si’, Franciscus primam magnam analysim systematicam crisis ambientalis in Encyclica sociali proponit, ostendens non agi de quaestione sectoriali, sed de aspectu ecologico crisis socio-oeconomicae contemporaneae. Eius propositio ecologiae integralis coniungit custodiam Domus communis et optionem praeferentialem pauperum atque firmiter affirmat « tam clamorem terrae quam clamorem pauperum » [48] separari non posse. Hac optica, in primum planum redeunt destinatio universalis bonorum, critica paradigmatis technocratici praetendentis omnia in obiectum dominationis reducere, defensio laboris humani logica reiectionis minati, exigentia iustitiae inter generationes et appellatio ad verum dialogum inter politicam et oeconomiam, ut neutra sese in sua autoreferentialitate concludat.

44. Face à la désagrégation du tissu social, à la « guerre mondiale par morceaux », à la mondialisation individualiste et aux conséquences de la pandémie de Covid-19 sur les liens communautaires, François relance dans Fratelli tutti le rêve d’une humanité capable de choisir l’amitié sociale et la fraternité universelle. Il propose la culture de la rencontre, une « politique meilleure » capable de rechercher le bien commun, des chemins de réconciliation et un monde qui assure « une terre, un toit et un travail pour tous ». [49] Enfin, avec Dilexit nos , il montre que ces grands engagements sociaux ne peuvent être séparés de la relation personnelle avec le Christ : en revenant à la Parole de Dieu, il rappelle que la réponse la plus authentique à l’amour du Cœur de Jésus est l’amour concret pour les frères et affirme qu’« il n’y a pas d’acte plus grand que nous puissions offrir pour Lui rendre amour pour amour ». [50]

44. Coram disgregatione tessellae socialis, « bello mundiali per frusta », mundializatione individualistica et consequentiis pandemiae Covid-decem novem in vincula communitaria, Franciscus in Fratelli tutti renovat somnium humanitatis capacis eligendi amicitiam socialem et fraternitatem universalem. Proponit culturam occursus, « politicam meliorem » capacem quaerendi bonum commune, vias reconciliationis et mundum qui « terram, tectum et laborem omnibus » assecuret. [49] Demum, cum Dilexit nos, ostendit haec magna social impegna separari non posse a relatione personali cum Christo: ad Verbum Dei revertens, commemorat authenticissimum responsum amori Cordis Iesu esse concretum amorem pro fratribus et affirmat « non esse actum maiorem quem Ei amorem pro amore reddendo offerre possimus ». [50]

Une lecture de l’histoire à la lumière de la foi

Lectio historiae sub luce fidei

45. En considérant ce parcours dans son ensemble, on comprend que la Doctrine sociale de l’Église n’est pas le fruit d’un projet élaboré derrière un bureau, mais le résultat d’un processus patient, dans lequel chaque pape – avec le Concile Vatican II – offre une contribution originale à la lumière des « questions nouvelles » de son temps. Chacun, en relevant les défis de son époque et en interprétant les changements historiques à la lumière de l’Évangile, a fait ressortir différents aspects d’un patrimoine unique : la dignité de la personne, la valeur du travail, la destination universelle des biens, la solidarité et la subsidiarité, la sauvegarde de la création, la centralité de la paix et de la fraternité. Il en résulte un développement harmonieux, mais pas toujours linéaire, marqué par des accents différents, des approfondissements progressifs et, parfois, des changements de perspective qui ne tranchent pas avec ce qui précède, mais en font mûrir les implications. Si nous pouvons aujourd’hui parler d’un corpus de principes et de critères partagés, c’est parce que cette lecture de l’histoire à la lumière de la foi ne s’est jamais interrompue et a su se laisser interpeller par les questions de chaque génération. C’est sur ce noyau central – les grands principes de la Doctrine sociale guidant le discernement des croyants dans leur vie personnelle et publique – que je voudrais maintenant porter l’attention, afin d’en mieux saisir la cohérence interne et la force génératrice pour notre temps.

45. Considerantes hoc iter in suo complexu, intellegimus Doctrinam socialem Ecclesiae non esse fructum consilii post mensam elaborati, sed exitum patientis processus, in quo unusquisque Pontifex – cum Concilio Vaticano II – originalem contributum offert sub luce « quaestionum novarum » sui temporis. Quisque, suscipiens provocationes suae aetatis et interpretans mutationes historicas sub luce Evangelii, diversos aspectus unius patrimonii evidentes reddidit: dignitatem personae, valorem laboris, destinationem universalem bonorum, solidaritatem et subsidiaritatem, custodiam creationis, centralitatem pacis et fraternitatis. Hinc resultat evolutio harmonica, sed non semper linearis, signata diversis accentibus, progressivis approfundimentis et, interdum, mutationibus perspectivae quae non praecedentia secant, sed earum implicationes maturare faciunt. Si hodie loqui possumus de corpore principiorum et criteriorum communicatorum, hoc est quia haec lectio historiae sub luce fidei numquam interrupta est et se permisit interpellari a quaestionibus cuiusque generationis. Super hoc nucleo centrali – magnis principiis Doctrinae socialis credentium discretionem in vita personali et publica dirigentibus – nunc attentionem ferre velim, ut melius eorum internam coherentiam et vim generantem pro nostra aetate percipiamus.

Fondements Et Principes De La Doctrine Sociale De L’Église

Fondements Et Principes De La Doctrine Sociale De L’Église

46. La Doctrine sociale de l’Église est une réalité vivante, en dialogue avec l’histoire, les cultures et les sciences, tout en conservant un noyau de vérité qui ne passe pas. C’est pourquoi elle peut être considérée comme une forme de sagesse capable d’orienter encore aujourd’hui la vie personnelle et sociale des croyants. Dans ce deuxième chapitre, je désire m’attarder sur certains fondements et principes de la Doctrine sociale qui aident à lire les « questions nouvelles » de notre temps, à la lumière de la dignité fondamentale de la personne humaine. J’estime qu’aujourd’hui, pour préserver la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle, nous devons revenir à une réflexion sur le bien commun, la destination universelle des biens, la subsidiarité, la solidarité et la justice sociale. Je suis convaincu que la relation harmonieuse entre ces principes exige qu’ils soient considérés conjointement, afin qu’apparaisse clairement comment ils se rapportent entre eux et s’éclairent mutuellement.

46. Doctrina socialis Ecclesiae viva quaedam est realitas, cum historia, culturis ac scientiis colloquens, nucleum tamen veritatis quae non transit servans. Quapropter veluti sapientiae forma haberi potest, quae adhuc hodie vitam personalem ac socialem credentium dirigere valet. In hoc altero capite quibusdam fundamentis ac principiis Doctrinae socialis immorari cupimus, quae ad « quaestiones novas » nostri temporis legendas adiuvant, sub luce dignitatis fundamentalis personae humanae. Existimamus hodie, ad personam humanam aetate intellegentiae artificialis tuendam, ad meditationem de bono communi, de universali bonorum destinatione, de subsidiarietate, de solidarietate ac de iustitia sociali revertendum esse. Persuasum habemus harmonicam inter haec principia relationem postulare ut coniunctim considerentur, ita ut aperte appareat quomodo inter se referantur et mutuo se illuminent.

47. En proposant ces réflexions, je désire avant tout aider les fidèles laïcs, tous les hommes et toutes les femmes de bonne volonté à redécouvrir leur mission : mettre en pratique, dans la vie quotidienne, dans les relations familiales, au travail et dans la vie sociale, les principes que je m’apprête à rappeler, en se laissant animer par l’intention d’incarner l’amour de Dieu dans le cours concret de l’histoire. En même temps, je voudrais encourager les académies et les universités à donner un nouvel élan à ces principes, en les repensant d’une manière adaptée à notre époque et efficace pour faire face à la révolution numérique. De cette manière, la recherche théologique et philosophique pourra approfondir et soutenir le cheminement pastoral de l’Église, en contribuant à la mission du Magistère qui consiste à éclairer la conscience des croyants et à orienter leur engagement pour rendre plus juste et plus fraternelle la vie de nos sociétés.

47. Has meditationes proponentes, in primis fidelibus laicis omnibusque viris ac mulieribus bonae voluntatis adiumentum praebere cupimus ut suam denuo missionem detegant: ad effectum scilicet adducere, in vita cotidiana, in relationibus familiaribus, in opere et in vita sociali, principia quae mox in memoriam revocabimus, animati intentione amorem Dei in concreto historiae cursu incarnandi. Simul academias et universitates hortari volumus ut his principiis novum impulsum tribuant, ea modo nostrae aetati aptato et ad revolutionem digitalem affrontandam efficaci recogitantes. Hoc modo investigatio theologica ac philosophica iter pastorale Ecclesiae altius scrutari ac sustinere poterit, conferens ad missionem Magisterii, quae in illuminanda conscientia credentium et in dirigendo eorum officio consistit ad reddendam iustiorem ac fraterniorem vitam societatum nostrarum.

Les fondements de la Doctrine sociale

Fundamenta Doctrinae socialis

L’être humain, image du Dieu trinitaire

Homo, imago Dei trinitarii

48. La Doctrine sociale de l’Église nous ramène au cœur même de notre foi : le mystère du Dieu vivant, révélé en Jésus-Christ comme communion de Personnes, Père, Fils et Saint-Esprit, amour en relation qui se donne réciproquement et se communique au monde. [51] Comme le rappelle le Concile, la personne humaine est invitée à la communion avec Dieu et ne peut « pleinement se trouver que par un don désintéressé d’elle-même » : [52] sa vocation la plus profonde est d’entrer dans le mouvement trinitaire de l’amour reçu et partagé.

48. Doctrina socialis Ecclesiae ad ipsum cor fidei nostrae nos reducit: ad mysterium Dei vivi, in Iesu Christo revelati ut communio Personarum, Patris, Filii et Spiritus Sancti, amor in relatione qui mutuo se donat et mundo se communicat. [51] Sicut Concilium memorat, persona humana ad communionem cum Deo invitatur nec « plene seipsam invenire potest nisi per sincerum sui ipsius donum »: [52] altissima eius vocatio est in trinitarium motum amoris accepti et participati intrare.

49. Si le mystère du Dieu-Amour est la source de la Doctrine sociale, c’est en Jésus-Christ, Verbe incarné, que nous en contemplons le visage le plus concret. En se faisant homme, le Fils de Dieu entre dans notre histoire et dans notre chair, en y apportant l’amour qui l’unit au Père et au Saint-Esprit. En Lui, « le mystère de l’homme trouve sa véritable lumière », [53] car son humanité est pleinement libre, ouverte aux autres, capable de construire des relations solidaires et belles, vouée au don total de soi. Celui qui croit en Lui est associé à la grande œuvre de renouveau inaugurée par le mystère de sa passion, de sa mort et de sa résurrection, et coopère à l’édification du Royaume de Dieu, en apprenant à accueillir chaque homme et chaque femme comme un frère ou une sœur, enfants d’un seul Père. Ainsi, tant l’annonce que l’expérience chrétienne, guidées par l’action de l’Esprit Saint, tendent à générer des conséquences sociales dans le monde. [54]

49. Si mysterium Dei-Amoris fons est Doctrinae socialis, in Iesu Christo, Verbo incarnato, vultum eius maxime concretum contemplamur. Homo factus, Filius Dei in historiam nostram et in carnem nostram ingreditur, amorem qui eum Patri et Spiritui Sancto coniungit eo apportans. In Ipso « mysterium hominis veram lucem suam invenit », [53] quia eius humanitas plene libera est, aliis aperta, capax aedificandi relationes solidales atque pulchras, toti sui ipsius dono devota. Qui in Eum credit, magno renovationis operi quod ab eius passionis, mortis et resurrectionis mysterio initum est sociatur, et ad Regni Dei aedificationem cooperatur, discens unumquemque virum et unamquamque mulierem ut fratrem sororemve excipere, filios unius Patris. Ita tum annuntiatio tum christiana experientia, ab actione Spiritus Sancti directae, ad consequentias sociales in mundo gignendas tendunt. [54]

50. Au cœur de la vision chrétienne de l’être humain se trouve la grande affirmation selon laquelle l’homme et la femme sont créés à l’image et à la ressemblance du Dieu trinitaire (Cf. Gn 1, 26-27). Destinée par nature à la relation, chaque personne est conçue et voulue par Dieu pour entrer dans une histoire de communion avec Lui, avec les autres et avec la création. Sa dignité ne dépend pas des capacités qu’elle possède, de ses richesses ou du rôle qu’elle occupe, des choix justes ou erronés qu’elle pose, mais elle est un don, qui la précède et la dépasse, placé par Dieu comme expression de son amour qui ne fait jamais défaut. C’est pourquoi la personne humaine reste toujours « la route de l’Église » [55] et le cœur de tout cheminement authentique vers le développement humain intégral. [56]

50. In corde visionis christianae hominis magna affirmatio invenitur secundum quam vir et mulier ad imaginem et similitudinem Dei trinitarii creati sunt (Cf. Gn 1, 26-27). Natura ad relationem destinata, unaquaeque persona a Deo concepta et volita est ut in historiam communionis cum Eo, cum aliis et cum creatione ingrediatur. Eius dignitas non pendet a facultatibus quas possidet, a divitiis eius vel a munere quod tenet, neque a rectis vel erratis electionibus quas peragit, sed donum est, quod eam praecedit eamque excedit, a Deo positum ut expressio amoris eius qui numquam deficit. Quamobrem persona humana semper manet « via Ecclesiae » [55] et cor cuiuscumque authentici itineris ad integralem humanam progressionem. [56]

L’égale dignité de tous les êtres humains

Aequa dignitas omnium hominum

51. Saint Jean-Paul II affirmait que « le sens le plus aigu de la dignité de la personne humaine et de son unicité, comme aussi du respect dû au cheminement de la conscience, constitue une acquisition positive de la culture moderne ». [57] Cette affirmation s’inscrit dans la lignée déjà tracée par le Concile Vatican II qui avait constaté une prise de conscience croissante de la dignité sublime de chaque personne, de sa valeur supérieure aux choses et de ses droits et devoirs universels et inviolables. [58] Il est important de veiller à ce que cette prise de conscience croissante de la dignité humaine ne soit pas occultée sous la pression de nouvelles idéologies ou de certains intérêts très puissants dans le monde d’aujourd’hui. Parmi ces idéologies, je considère comme particulièrement insidieuse celle qui laisse entendre que chaque personne devrait mériter ou justifier sa propre valeur, au point d’attribuer un plus grand prix à celles qui sont les plus efficaces et les plus performantes. Dans une telle perspective, la personne finit par être réduite à un moyen pour obtenir des résultats, à une ressource à utiliser ou à exploiter, et n’est plus reconnue comme une fin en soi, jamais à instrumentaliser. Or la valeur de la personne ne dépend pas de ce qu’elle réalise ou produit, et il existe des droits qui sont dus à tous du simple fait d’être des personnes. Aucun pouvoir humain ne peut légitimement les nier ou les limiter arbitrairement. [59]

51. Sanctus Ioannes Paulus II affirmavit « acutiorem sensum dignitatis personae humanae eiusque unicitatis, sicut et observantiae debitae itineri conscientiae, esse positivam culturae modernae acquisitionem ». [57] Haec affirmatio in lineam iam tractam a Concilio Vaticano II inscribitur, quod crescentem conscientiam sublimis dignitatis cuiusque personae, eius valoris rebus superioris atque iurium et officiorum universalium et inviolabilium constataverat. [58] Magni interest curare ne haec crescens conscientia humanae dignitatis sub pressione novarum ideologiarum aut quorundam interessium valde potentium in hodierno mundo obscuretur. Inter has ideologias praesertim insidiosam considero illam quae innuere videtur unamquamque personam suum valorem mereri vel iustificare debere, ita ut maior pretium iis tribuatur quae efficaciores et meliores sunt. In tali prospectu persona tandem ad medium ad effectus obtinendos reducitur, ad opem utendam vel exploitandam, neque amplius ut finis in se ipsa, numquam ad instrumentum redigenda, agnoscitur. At valor personae non pendet ab eo quod efficit vel producit, et exsistunt iura quae omnibus debentur eo ipso quod personae sunt. Nulla humana potestas ea legitime negare vel arbitrarie limitare potest. [59]

52. Quand nous parlons de dignité, nous n’utilisons pas toujours ce mot de la même manière : nous faisons parfois référence à la dignité morale, c’est-à-dire à la manière dont une personne oriente ses choix et ses actes ; d’autres fois, nous pensons à la dignité sociale, c’est-à-dire aux conditions de vie de la personne et au respect concret que la société lui accorde ; dans d’autres cas encore, nous faisons référence à la dignité existentielle, c’est-à-dire à la manière dont une personne perçoit la valeur d’elle-même et de sa propre vie. Ces dimensions de la dignité peuvent croître ou diminuer. Au-delà de ces significations, cependant, il existe un niveau plus profond, le plus important qui consiste en la dignité ontologique. C’est la dignité qui appartient à chaque être humain du simple fait qu’il existe, qu’il a été voulu, créé et aimé par Dieu : [60] aucun péché, aucun échec, aucune humiliation, aucune exclusion ne peut porter atteinte à la valeur profonde d’une vie humaine que Lui-même a voulue et appelée à l’existence. [61]

52. Cum de dignitate loquimur, non semper eodem modo hoc verbo utimur: aliquando ad dignitatem moralem referimus, scilicet ad modum quo persona suas electiones et actiones dirigit; alias ad dignitatem socialem cogitamus, id est ad condiciones vitae personae et ad concretum respectum quem societas ei tribuit; aliis adhuc casibus ad dignitatem exsistentialem referimus, scilicet ad modum quo persona valorem sui ipsius et propriae vitae percipit. Hae dimensiones dignitatis crescere vel decrescere possunt. Ultra has tamen significationes, profundior gradus exsistit, maximi momenti, qui in dignitate ontologica consistit. Haec est dignitas quae unicuique homini competit eo ipso quod exsistit, quod a Deo volitus, creatus et amatus est: [60] nullum peccatum, nulla defectio, nulla humiliatio, nulla exclusio profundo valori vitae humanae detrimentum afferre potest, quam Ipse voluit et ad exsistentiam vocavit. [61]

53. C’est pourquoi la dignité fondamentale de chaque personne ne s’acquiert pas, ne se mérite pas et n’a pas besoin d’être démontrée. La récente Déclaration Dignitas infinita a offert une synthèse des convictions de l’Église sur ce point : « Une dignité infinie, qui repose de manière inaliénable sur son être même, appartient à chaque personne humaine, au-delà de toute circonstance et quel que soit l’état ou la situation dans laquelle elle se trouve », [62] c’est-à-dire toujours et de manière inéluctable. Cette dignité de chaque être humain peut être qualifiée d’infinie, comme l’a fait saint Jean-Paul II, [63] pour deux raisons : parce que l’amour de Dieu qui l’appelle à l’amitié avec Lui est infini, et parce qu’elle est absolument inconditionnelle, en ce sens que, même en cherchant à l’infini, on ne trouvera jamais rien qui puisse la supprimer ou la réfuter.

53. Quamobrem dignitas fundamentalis cuiusque personae non acquiritur, non meretur, neque demonstrari oportet. Recens Declaratio Dignitas infinita synthesim praebuit convictionum Ecclesiae hac de re: « Dignitas infinita, quae in ipso esse modo inalienabili nititur, cuilibet personae humanae competit, ultra omnem circumstantiam et quaecumque sit status vel condicio in qua versatur », [62] id est semper et modo inelutabili. Haec cuiusque hominis dignitas infinita appellari potest, sicut sanctus Ioannes Paulus II fecit, [63] duas ob rationes: quia amor Dei qui eum ad amicitiam cum Ipso vocat infinitus est, et quia absolute incondicionata est, eo sensu quod, etiamsi in infinitum quaeritur, numquam aliquid invenietur quod eam tollere vel refutare valeat.

La valeur suprême des droits de l’homme

Summus valor iurium hominis

54. L’Église reconnaît avec gratitude que « le mouvement vers l’identification et la proclamation des droits de l’homme est l’un des efforts les plus importants pour répondre efficacement aux exigences irréductibles de la dignité humaine ». [64] Et, comme l’a affirmé Jean-Paul II, la Déclaration universelle des droits de l’homme, proclamée par les Nations Unies le 10 décembre 1948, continue à être aujourd’hui l’une des plus hautes expressions de la conscience humaine. [65] Elle est « une pierre milliaire sur le chemin du progrès moral de l’humanité ». [66] C’est pourquoi, dans la perspective chrétienne, les droits de l’homme ne sont pas un ajout extérieur à la personne, mais une traduction historique de sa dignité intrinsèque que la communauté internationale est appelée à protéger et à promouvoir.

54. Ecclesia cum gratitudine agnoscit « motum ad agnoscenda et proclamanda iura hominis unum esse e potissimis conatibus efficaciter respondendi exigentiis irreductibilibus dignitatis humanae ». [64] Et, sicut Ioannes Paulus II affirmavit, Declaratio universalis iurium hominis, a Nationibus Unitis die 10 decembris 1948 proclamata, hodie quoque una ex altissimis expressionibus conscientiae humanae manet. [65] Est « lapis miliarius in itinere progressionis moralis humanitatis ». [66] Quamobrem, in prospectu christiano, iura hominis non sunt additio extrinseca personae, sed historica translatio dignitatis eius intrinsecae, quam communitas internationalis vocatur tueri et promovere.

55. Les droits de l’homme sont inviolables, car « inhérents à la personne et à sa dignité ». [67] Par conséquent, ils sont universels et inaliénables. [68] Précisément parce qu’ils sont fondés sur la dignité commune de chaque homme et de chaque femme, ils ont des conséquences pratiques et des effets juridiques, car « il serait vain de proclamer des droits, si l’on ne mettait en même temps tout en œuvre pour assurer le devoir de les respecter, par tous, partout, et pour tous ». [69] Parmi eux, le premier droit humain est le droit à la vie, de sa conception à son terme naturel, [70] sans lequel il est impossible d’exercer aucun autre droit. Lorsque ce droit fondamental est nié, comme c’est le cas pour l’avortement provoqué, pour le meurtre d’innocents et pour l’euthanasie, on se trouve face à des choix que l’Église juge gravement illicites. [71]

55. Iura hominis inviolabilia sunt, quia « inhaerentia personae et eius dignitati ». [67] Itaque universalia et inalienabilia sunt. [68] Praecise quia communi dignitate cuiusque viri et cuiusque mulieris fundantur, consequentias practicas atque effectus iuridicos habent, quia « vanum esset iura proclamare, nisi simul omnia adhiberentur ut officium ea observandi ab omnibus, ubique et erga omnes praestaretur ». [69] Inter ea primum ius humanum est ius ad vitam, a conceptione usque ad eius naturalem terminum, [70] sine quo nullum aliud ius exerceri potest. Cum hoc ius fundamentale negatur, sicut in abortu provocato, in necibus innocentium et in euthanasia, ante electiones nos invenimus quas Ecclesia graviter illicitas iudicat. [71]

56. En considérant notre époque, nous ne pouvons ignorer que la protection des droits de l’homme est aujourd’hui exposée à deux risques particulièrement graves. Le premier est celui d’une déclaration purement formelle de ces droits alors que, parallèlement au progrès technologique, les violations de la dignité humaine se répandent ouvertement ou de manière dissimulée. Le second, qui est en réalité à l’origine du premier, est celui de ne plus pouvoir reconnaître le fondement de leur universalité, parce qu’on a renoncé à la « recherche des fondements les plus solides de nos options ainsi que de nos lois ». [72] Le Pape François invitait à ne pas sous-estimer ce dernier problème. Il rappelait que lorsque la raison se laisse sérieusement interroger sur la nature humaine, elle est capable de découvrir des valeurs qui s’appliquent à tous, car elles découlent de celle-ci. Si ce travail de recherche venait à être abandonné, il pourrait advenir que des droits aujourd’hui considérés comme intouchables finissent par être remis en question ou niés dans le futur par ceux qui détiennent le pouvoir, éventuellement après avoir obtenu un consentement seulement apparent de la part de populations effrayées ou manipulées. [73]

56. Nostram aetatem considerantes, ignorare non possumus tutelam iurium hominis hodie duobus periculis praesertim gravibus expositam esse. Primum est declarationis pure formalis horum iurium, dum, parallelo progressui technologico, violationes dignitatis humanae aperte vel occulte diffunduntur. Alterum, quod re vera primi origo est, eo consistit quod fundamentum eorum universalitatis amplius agnoscere non possumus, quia renuntiatum est « inquisitioni fundamentorum solidiorum nostrarum electionum atque legum ». [72] Papa Franciscus monebat ne hoc ultimum problema minoris aestimaretur. Memorabat quod, cum ratio serio de natura humana interrogari sinit, valores omnibus applicabiles detegere valet, quia ex ea oriuntur. Si haec investigatio derelinqueretur, fieri posset ut iura hodie intangibilia habita in posterum a potestatem habentibus in dubium vocentur vel negentur, fortasse postquam consensum modo apparentem a populis territis vel manipulatis obtinuerint. [73]

57. Parallèlement à une prise de conscience accrue de la valeur de chaque personne humaine et de ses droits, la reconnaissance des droits des minorités s’est également développée. Il reste encore pourtant beaucoup à faire pour que partout dans le monde les droits d’un grand nombre, à savoir ceux des femmes, soient véritablement garantis de manière égale. C’est un fait, « doublement pauvres sont les femmes qui souffrent des situations d’exclusion, de maltraitance et de violence, parce que, souvent, elles se trouvent avec de plus faibles possibilités de défendre leurs droits ». [74] Il ne suffit donc pas d’affirmer en paroles que hommes et femmes ont la même dignité et les mêmes droits ; il faut que cela se traduise par des choix concrets, dans des lois, dans l’accès au travail, à l’éducation, aux responsabilités sociales et politiques, dans la manière dont la société écoute et valorise la contribution des femmes. Tant que cet écart persistera, nous ne pourrons pas dire que la société reconnaît véritablement, sans réserve, que les femmes ont la même dignité que les hommes.

57. Parallele cum auctiore conscientia valoris cuiusque personae humanae eiusque iurium, etiam agnitio iurium minoritatum evoluta est. Multum tamen restat ut ubique in mundo iura magni numeri, scilicet feminarum, vere modo aequali garantiantur. Hoc certum est: « duplici modo pauperes sunt mulieres quae situationibus exclusionis, malae habitationis et violentiae patiuntur, quia saepe minores possibilitates habent sua iura defendendi ». [74] Non sufficit igitur verbis affirmare viros et mulieres eandem habere dignitatem et eadem iura; oportet ut hoc in electiones concretas vertatur, in leges, in accessum ad opus, ad educationem, ad responsabilitates sociales ac politicas, in modum quo societas auscultat et valorat contributionem feminarum. Quamdiu hoc discrimen perseverabit, dicere non poterimus societatem vere ac sine reservatione agnoscere mulieres eandem dignitatem ac viros habere.

58. Ce sont les personnes concrètes qui comptent, chacune, ainsi que leurs familles. Les mouvements sociaux, les grandes déclarations politiques en faveur du peuple et les idéologies communautaires ne servent à rien si elles ne s’orientent pas vers la promotion des personnes – hommes et femmes – avec leurs droits inaliénables. De même, il ne suffit pas de vanter la liberté individuelle ou l’initiative privée si l’on accepte ensuite qu’une multitude de personnes continue à vivre sans un travail décent, sans protection, sans accès aux biens fondamentaux.

58. Personae concretae sunt quae numerantur, unaquaeque, simul cum suis familiis. Motus sociales, magnae declarationes politicae pro populo et ideologiae communitariae nihil prosunt si ad promotionem personarum – virorum et mulierum – cum eorum inalienabilibus iuribus non diriguntur. Item, non sufficit libertatem individualem vel initium privatum laudare si deinde acceptatur multitudinem personarum pergere vivere sine decenti opere, sine tutela, sine accessu ad bona fundamentalia.

Les principes de la Doctrine sociale

Principia Doctrinae socialis

Le principe du bien commun

Principium boni communis

59. Reconnaître que chaque homme et chaque femme porte en soi une dignité inaliénable et a des droits qu’aucun pouvoir humain ne peut léser ou annuler, exige de façonner la manière dont nous vivons ensemble, nos choix économiques et politiques, ainsi que le visage concret de nos villes. De là naît le premier grand principe de la Doctrine sociale que je désire rappeler : le bien commun. Nous pouvons le décrire comme la forme sociale de la dignité reconnue à chacun. Lorsque Benoît XVI a évoqué les valeurs non négociables que l’Église doit toujours défendre, il a inclus parmi celles-ci « la promotion du bien commun ». [75] Pour un chrétien, en effet, sortir du petit monde de ses propres intérêts et s’engager, dans la mesure de ses possibilités, pour le bien commun est une valeur non négociable, tout comme l’est la promotion de la vie.

59. Agnoscere unumquemque virum et unamquamque mulierem in se ferre dignitatem inalienabilem ac iura habere quae nulla potestas humana laedere vel abolere potest, postulat ut modus quo simul vivimus, electiones nostrae oeconomicae ac politicae, atque concreta facies urbium nostrarum formentur. Hinc oritur primum magnum principium Doctrinae socialis quod memorare volo: bonum commune. Illud describere possumus tamquam formam socialem dignitatis unicuique agnitae. Cum Benedictus XVI commemoravit valores non negotiabiles quos Ecclesia semper defendere debet, inter eos inclusit « promotionem boni communis ». [75] Christiano enim exire e parvo mundo propriorum interessium et operam dare, pro suis possibilitatibus, pro bono communi, valor est non negotiabilis, sicut est promotio vitae.

60. Le Concile Vatican II a affirmé que le bien commun consiste en « cet ensemble de conditions sociales qui permettent, tant aux groupes qu’à chacun de leurs membres, d’atteindre leur perfection d’une façon plus totale et plus aisée ». [76] Cette définition nous offre une première orientation précieuse, car le bien commun ne se réduit pas à une simple liste de conditions ou d’institutions. Il ne coïncide pas avec la somme des avantages des individus ni avec le croisement de leurs intérêts particuliers ; c’est un bien plus grand qui appartient à tous et que nous pouvons construire, accroître et préserver seulement ensemble. Nous pouvons dire que l’action sociale atteint sa pleine mesure lorsqu’elle tend vers ce bien partagé, tout comme l’action morale de la personne trouve son accomplissement dans le choix du vrai bien. [77]

60. Concilium Vaticanum II affirmavit bonum commune consistere in « illa summa condicionum vitae socialis quae tum coetibus, tum singulis membris permittunt ut propriam perfectionem plenius atque expeditius consequantur ». [76] Haec definitio primam pretiosam directionem nobis offert, quia bonum commune non reducitur ad simplicem indicem condicionum vel institutionum. Non coincidit cum summa commodorum individuorum nec cum intersectione eorum interessium particularium; bonum maius est quod omnibus pertinet et quod construere, augere et tueri solum coniunctim possumus. Dicere possumus actionem socialem plenam suam mensuram attingere cum ad hoc bonum participatum tendit, sicut actio moralis personae perfectionem suam in electione veri boni invenit. [77]

61. En ce sens, nous pouvons affirmer que « le tout est plus que la somme des parties » [78] et que, précisément pour cette raison, « la simple somme des intérêts individuels n’est pas capable de créer un monde meilleur pour toute l’humanité ». [79] C’est une illusion de penser qu’il suffit de rechercher son propre progrès pour contribuer au bien de tous, sans avoir à se soucier réellement des autres. Cette vision ignore la valeur propre et spécifique du bien commun : celui-ci est le fruit de l’« interdépendance » [80] qui engendre un réseau de biens sociaux se diffusant et se répercutant sur les personnes. Le bien commun est un plus , résultat de l’interaction et de l’influence réciproque qui relie différentes actions, initiatives, efforts ou décisions. Si l’on se contentait d’additionner les biens individuels, on ne pourrait expliquer l’existence de ce plus qui les dépasse et, en même temps, les enrichit.

61. Hoc sensu affirmare possumus « totum esse plus quam summam partium » [78] et, ob hanc praecise rationem, « simplicem summam interessium individualium incapacem esse creandi meliorem mundum pro tota humanitate ». [79] Illusio est cogitare sufficere ut quis suum progressum quaerat ut ad bonum omnium conferat, sine cura reali pro aliis. Haec visio proprium et specificum valorem boni communis ignorat: hoc enim fructus est « interdependentiae » [80] quae rete bonorum socialium gignit, quod in personas diffunditur et resonat. Bonum commune est plus aliquid, fructus interactionis et mutuae influxus, qui varias actiones, incepta, conatus vel decisiones connectit. Si bonis individualibus solum addendis se contineret quis, exsistentiam huius plus eos excedentis et simul ditantis explicare non posset.

62. C’est la recherche du bien commun qui donne vie à un peuple, entendu non pas comme une simple somme d’individus, mais comme une réalité vivante où les personnes apprennent à se reconnaître liées les unes aux autres et co-responsables de la res publica . De ce point de vue, chaque personne contribue à construire son propre peuple par « un travail lent et ardu qui exige de se laisser intégrer, et d’apprendre à le faire au point de développer une culture de la rencontre dans une harmonie multiforme ». [81] Travailler ensemble à la recherche du bien de tous signifie avoir un projet commun. Il est évident qu’il existe entre les personnes de nombreuses différences idéologiques et pragmatiques, des intérêts divergents et de fréquents désaccords, mais cela ne signifie pas qu’il soit impossible d’engager un dialogue pour établir un consensus qui permette de constituer un projet pour tous et d’avancer ensemble.

62. Quaestio boni communis populum vivificat, intellectum non ut simplicem summam individuorum, sed ut realitatem vivam in qua personae discunt se invicem coniunctas agnoscere et co-responsales rei publicae. Hoc ex puncto, unaquaeque persona suum populum aedificare contribuit per « laborem lentum et arduum qui postulat ut quis se integrari sinat et hoc facere discat usque ad culturam congressus in harmonia multiformi evolvendam ». [81] Coniunctim operari ad bonum omnium quaerendum significat commune consilium habere. Manifestum est inter personas multas exsistere differentias ideologicas et pragmaticas, interesses divergentes et frequentes dissensus, sed hoc non significat impossibile esse dialogum instituere ad consensum constituendum qui sinit consilium pro omnibus formare et coniunctim progredi.

63. Il incombe à l’État de garantir la cohésion, l’unité et une organisation équitable de la société civile, afin que le bien commun puisse être véritablement recherché avec la contribution de chacun. Cela signifie concrètement que les pouvoirs publics ont pour tâche délicate d’« harmoniser avec justice » [82] les différents intérêts en jeu, en recherchant un équilibre entre biens particuliers et bien commun, sans laisser de côté les plus faibles. Lorsque la politique renonce à une vision à long terme et se réduit à des calculs à court terme ou à des logiques d’opposition, le langage du bien commun perd en crédibilité et les inégalités comme les fractures sociales augmentent.

63. Status est garantire cohaesionem, unitatem ac aequam ordinationem societatis civilis, ut bonum commune vere quaeri possit cum contributione cuiusque. Hoc concrete significat publicas potestates habere delicatum munus « cum iustitia componendi » [82] varia interesses in re, aequilibrium quaerentes inter bona particularia et bonum commune, sine debilioribus seponendis. Cum politica longinquae visioni renuntiat et ad calculos breves vel logicas oppositionis reducitur, lingua boni communis credibilitatem amittit et inaequalitates ac fracturae sociales augentur.

64. Cela vaut également pour la politique internationale. Alors que les distances entre les peuples s’accroissent, des logiques d’opposition et d’agressivité se mettent en place, et le difficile chemin vers un monde plus uni et plus fraternel subit de nouveaux et douloureux revers. Dans ce contexte, parler d’un chemin commun vers un développement plus juste pour toute la famille humaine « semble relever de la folie ». [83] Mais nous ne pouvons pas perdre espoir. J’invite chacun à réfléchir à des formes de coopération et d’institutions internationales plus efficaces, capables de préserver le bien commun global sans pour autant supprimer la légitime pluralité des peuples et des États. En effet, la promotion du bien commun ne peut jamais être dissociée du respect du droit des peuples à exister, à préserver leur propre identité et à contribuer par leur spécificité à la famille des nations. [84] Toute tentative ou tout projet visant à éliminer ou à soumettre une nation est gravement immoral et donc inacceptable.

64. Hoc etiam de politica internationali valet. Dum distantiae inter populos crescunt, logicae oppositionis ac aggressionis adoptantur, atque difficile iter ad mundum magis unitum ac fraternum novos doloresque casus subit. In hoc contextu, loqui de communi via ad iustiorem progressionem pro tota familia humana « stultitia videtur ». [83] Sed spem amittere non possumus. Unumquemque hortor ad cogitandum de formis cooperationis et institutionum internationalium efficaciorum, capacium globale bonum commune servandi sine legitima pluralitate populorum et Statuum tollenda. Etenim promotio boni communis numquam separari potest a respectu iuris populorum ad exsistendum, ad propriam identitatem servandam et ad familiam nationum sua specificitate conferendum. [84] Quivis conatus aut propositum nationem eliminandi vel subiciendi graviter immoralis est et ideo inacceptabilis.

Le principe de la destination universelle des biens

Principium universalis destinationis bonorum

65. « Parmi les multiples implications du bien commun, le principe de la destination universelle des biens revêt une importance immédiate ». [85] Ce principe nous rappelle avant tout que les biens de la terre – le sol, l’eau, l’air, les ressources naturelles – sont donnés par Dieu à toute la famille humaine pour soutenir la vie de chacun, aujourd’hui comme pour les générations futures, et que chaque personne a un droit originel à l’usage de ces biens. Saint Jean-Paul II rappelait que « Dieu a donné la terre à tout le genre humain pour qu’elle fasse vivre tous ses membres, sans exclure ni privilégier personne ». [86] Par conséquent, « il n’est pas conforme au dessein de Dieu d’utiliser ce don de telle sorte que ses bienfaits ne profitent qu’à quelques-uns ». [87] Aujourd’hui, nous sommes appelés à reconnaître que cette destination universelle ne concerne pas seulement les biens matériels, mais aussi les biens immatériels et culturels.

65. « Inter multiplices implicationes boni communis, principium universalis bonorum destinationis immediati momenti est ». [85] Hoc principium in primis memorat bona terrae – solum, aquam, aerem, opes naturales – a Deo toti familiae humanae dari ad sustinendam vitam uniuscuiusque, hodie sicut pro generationibus futuris, et unamquamque personam habere ius originarium ad usum horum bonorum. Sanctus Ioannes Paulus II memorabat « Deum dedisse terram universo generi humano ut omnia eius membra alat, nemine excluso vel privilegiato ». [86] Itaque « non est consentaneum consilio Dei hoc donum eo modo adhibere ut beneficia eius solum quibusdam prosint ». [87] Hodie vocamur ad agnoscendum hanc universalem destinationem non solum spectare ad bona materialia, sed etiam ad bona immaterialia et culturalia.

66. Il existe un droit à la propriété privée qui possède son sens et sa fonction propres, mais toujours subordonné à la destination universelle des biens. Selon Jean-Paul II, cette subordination est la règle d’or du comportement social et le « premier principe de tout l’ordre éthico-social ». [88] La tradition de l’Église a vu dans la propriété un moyen de préserver et d’administrer les biens afin qu’ils puissent mieux servir le bien commun. Puisque « la tradition chrétienne n’a jamais reconnu comme absolu ou intouchable le droit à la propriété privée », [89] sa fonction sociale ne doit pas être considérée comme une simple opinion théologique, mais comme une doctrine certaine de l’Église, déjà présente dans les Saintes Écritures et chez les Pères. C’est pourquoi le Pape François a rappelé que la solidarité, vécue en profondeur, signifie aussi « rendre au pauvre ce qui lui revient ». [90]

66. Exsistit ius ad proprietatem privatam quod proprium sensum et munus habet, semper tamen subordinatum universali destinationi bonorum. Iuxta Ioannem Paulum II, haec subordinatio est aurea regula moris socialis ac « primum principium totius ordinis ethico-socialis ». [88] Traditio Ecclesiae in proprietate vidit medium servandi et administrandi bona ut melius bono communi inservire possent. Quia « traditio christiana numquam ius ad proprietatem privatam ut absolutum vel intangibile agnovit », [89] eius munus sociale non simplex opinio theologica habendum est, sed certa Ecclesiae doctrina, iam in Sacris Scripturis et apud Patres praesens. Quamobrem Papa Franciscus memoravit solidarietatem, in profundo vivendam, etiam significare « reddere pauperi quod ei competit ». [90]

67. Aujourd’hui, parmi les biens universellement destinés à tous, nous devons également compter les nouvelles formes de propriété : brevets, algorithmes, plateformes numériques, infrastructures technologiques, données. Dans un contexte où la richesse des nations dépend de plus en plus des connaissances et des technologies, quand ces biens restent concentrés entre les mains de quelques-uns, sans formes adéquates de partage et d’accès, il se crée un nouveau déséquilibre contredisant la destination universelle des biens et alimentant le fossé entre les inclus et les exclus, entre ceux qui peuvent participer à la révolution numérique et ceux qui en restent à l’écart. De plus, le soin de la Maison commune comme la responsabilité envers les pauvres et les générations futures requièrent que l’usage des biens de la création et des nouvelles possibilités offertes par la technique soit réglementé de manière à respecter l’environnement, à éviter le gaspillage et les nouvelles formes de pillage.

67. Hodie, inter bona universaliter omnibus destinata, etiam novas proprietatis formas numerare debemus: brevetta, algorithmos, plateas digitales, infrastructuras technologicas, data. In contextu in quo divitiae nationum semper magis a cognitionibus et technologiis pendent, cum haec bona in manibus paucorum concentrata manent, sine adaequatis formis participationis et accessus, novum oritur disaequilibrium quod universali destinationi bonorum contradicit et chasm inter inclusos et exclusos alit, inter eos qui revolutioni digitali participare possunt et eos qui ab ea exclusi manent. Praeterea cura Communis Domus sicut responsabilitas erga pauperes et generationes futuras postulant ut usus bonorum creationis et novarum possibilitatum a technica oblatarum ita reguletur ut ambitus respectetur, sumptus inutilis et novae spoliationis formae vitentur.

Le principe de subsidiarité

Principium subsidiarietatis

68. Le principe de subsidiarité naît de la même vision de la personne qui a guidé notre réflexion sur la dignité et le bien commun. Si tout homme, et toute femme, est appelé à devenir acteur de sa propre vie et à participer à la construction de la société, alors l’organisation sociale doit elle aussi respecter et favoriser cette responsabilité. La Doctrine sociale de l’Église appelle “subsidiarité” le principe selon lequel ce que les personnes, les familles, les communautés locales et les corps intermédiaires peuvent faire ne doit pas être assumé par des instances supérieures. Les institutions de niveau supérieur doivent reconnaître, protéger et promouvoir la liberté et la créativité des niveaux inférieurs, en coordonnant leurs contributions afin qu’elles coopèrent efficacement au bien commun. [91]

68. Principium subsidiarietatis ex eadem visione personae oritur quae nostram meditationem de dignitate et bono communi direxit. Si omnis vir omnisque mulier vocatur ut suae vitae actor fiat et societati construendae participet, etiam ordinatio socialis hanc responsabilitatem respicere et favere debet. Doctrina socialis Ecclesiae « subsidiarietatem » vocat principium secundum quod id quod personae, familiae, communitates locales et corpora intermedia facere possunt non debet ab instantibus superioribus assumi. Institutiones superioris gradus libertatem et creativitatem inferiorum graduum agnoscere, tueri et promovere debent, eorum contributiones componentes ut efficaciter ad bonum commune cooperentur. [91]

69. Depuis les débuts du Magistère social moderne, à partir de Léon XIII, l’Église a insisté sur le fait que ni la personne ni la famille ne doivent être absorbées par l’État, mais qu’elles doivent être laissées libres d’agir, dans la mesure du possible, sans nuire au bien commun. [92] Saint Jean-Paul II a repris et approfondi cette perspective, en rappelant que la communauté politique est au service de la société civile et que l’État doit veiller au bien commun, en intervenant lorsque cela est nécessaire, mais sans se substituer de manière stable à la responsabilité des corps intermédiaires et des réalités sociales. [93] La subsidiarité ne justifie pas le désengagement de l’État, mais oriente son action : l’intervention publique est précisément nécessaire pour permettre à tous les acteurs sociaux d’accomplir leur mission sans être écrasés. Il appartient à la communauté politique de créer les conditions permettant aux personnes, aux familles, aux associations et aux corps intermédiaires de réaliser leur vocation sociale, sans être remplacés ou réduits à de simples exécutants. [94]

69. Ab initiis Magisterii socialis moderni, a Leone XIII, Ecclesia insistit neque personam neque familiam a Statu absorbendas esse, sed liberas relinquendas esse ad agendum, quantum fieri potest, sine bono communi laeso. [92] Sanctus Ioannes Paulus II hanc perspectivam reassumpsit et altius investigavit, memorans communitatem politicam in servitio societatis civilis esse, et Statum bonum commune curare debere, interveniendo cum necessarium est, sed sine responsabilitate corporum intermediorum et realitatum socialium stabiliter substituenda. [93] Subsidiarietas non iustificat desidiam Status, sed eius actionem dirigit: interventus publicus necessarius est praecise ut omnibus actoribus socialibus permittatur suam missionem implere sine pressione. Communitatis politicae est creare condiciones quae personis, familiis, associationibus et corporibus intermediis permittant suam vocationem socialem perficere, sine substitutione vel reductione ad simplices exsecutores. [94]

70. Ce principe encourage à dépasser toute forme de gestion paternaliste ou d’assistanat de la vie sociale, en favorisant un style de coresponsabilité : un État qui valorise l’initiative des citoyens, une société civile capable de tisser des liens et de susciter des énergies au service du bien commun. Dans une logique de subsidiarité, les choix sont pris au niveau le plus proche possible des personnes concernées, en valorisant la vie associative de sorte que le peuple ne se trouve pas face à des décisions déjà prises, mais puisse participer à leur élaboration. Là où les familles, les associations, les communautés locales, les réalités du volontariat et du secteur tertiaire sont reconnues et soutenues, la vie sociale se rapproche des personnes, les services sont plus attentifs aux besoins réels, les réponses plus créatives et respectueuses de la dignité de chacun. [95]

70. Hoc principium hortatur ad transcendendam omnem formam administrationis paternalisticae vel assistentialismi vitae socialis, favens stilo coresponsabilitatis: Status qui civium initium aestimat, societas civilis capax nexus tessendi et energias suscitandi in servitium boni communis. In logica subsidiarietatis, electiones gradu proxime possibili personis affectis sumuntur, vitam associativam valorantes ita ut populus non ante decisiones iam sumptas se inveniat, sed earum elaborationi participare possit. Ubi familiae, associationes, communitates locales, realitates voluntariatus et tertii sectoris agnoscuntur et sustinentur, vita socialis personis appropinquat, servitia attentius necessitatibus realibus respondent, responsa creativiora ac dignitatis cuiusque magis observantia fiunt. [95]

71. Le principe de subsidiarité s’applique de manière particulière dans le contexte de la révolution numérique. Ici, le niveau supérieur n’est pas l’État, mais chaque grand acteur économique et technologique exerçant un pouvoir de fait sur les conditions de la vie en communauté. Le niveau qui concentre les compétences, les données et le pouvoir décisionnel est constitué d’entreprises et de plateformes définissant les conditions d’accès, les règles de visibilité, les formes de relation et même les opportunités économiques. La subsidiarité exige que ces processus ne soient pas imposés d’en haut de façon opaque et unilatérale, mais qu’ils soient orientés vers le bien commun à travers la transparence, la responsabilité et des formes réelles de participation (contrôles indépendants, transparence sur les algorithmes, accès équitable aux données, dispositifs de recours). [96]

71. Principium subsidiarietatis modo peculiari in contextu revolutionis digitalis applicatur. Hic gradus superior non Status est, sed quivis magnus actor oeconomicus et technologicus potestatem de facto exercens super condiciones vitae communitariae. Gradus qui competentias, data et potestatem decisivam concentrat constituitur ab inceptis et plateis quae condiciones accessus, regulas visibilitatis, formas relationis et etiam occasiones oeconomicas definiunt. Subsidiarietas postulat ne hi processus ab alto modo opaco et unilaterali imponantur, sed ad bonum commune dirigantur per transparentiam, responsabilitatem et reales formas participationis (controlationes independentes, transparentiam de algorithmis, accessum aequum ad data, instrumenta recursus). [96]

72. Dans ce contexte, les États et les institutions supranationales sont appelés à garantir des règles justes et des protections efficaces, afin que les communautés locales, les corps intermédiaires, les écoles, les universités, les réalités ecclésiales et associatives puissent avoir leur mot à dire et contribuer au discernement sur les choix qui affectent la vie des personnes : travail, accès aux services, gestion des données et environnements numériques. Dans les choix relatifs aux flux économiques et aux plateformes numériques, dans la gouvernance des données et des algorithmes, on ne peut permettre que seuls quelques acteurs orientent les processus, il faut au contraire construire des formes de coopération qui respectent les différents niveaux de la communauté mondiale et les rendent co-responsables du bien commun. [97]

72. In hoc contextu, Status et institutiones supernationales vocantur ad iustas regulas et efficaces tutelas garantiendas, ut communitates locales, corpora intermedia, scholae, universitates, realitates ecclesiales et associativae verbum suum dicere et ad discernimentum de electionibus quae vitam personarum afficiunt – opus, accessum ad servitia, gubernationem data et ambituum digitalium – conferre possint. In electionibus circa fluxus oeconomicos et plateas digitales, in gubernatione data et algorithmorum, permitti non potest ut pauci tantum actores processus dirigant; e contrario formae cooperationis aedificandae sunt quae varios gradus communitatis mundialis respiciant eosque co-responsales boni communis reddant. [97]

Le principe de solidarité

Principium solidarietatis

73. Après avoir considéré le bien commun et la subsidiarité, je voudrais m’arrêter sur le principe de solidarité. Celui-ci tire son origine de la vision de la personne générée par la foi : chaque être humain est créé à l’image de Dieu et s’inscrit dans un réseau de relations qui le lient aux autres, aux peuples et à la création. Saint Paul VI rappelait que les obligations de solidarité, de justice et de charité sont enracinées dans la fraternité humaine et surnaturelle unissant les hommes et les peuples entre eux. [98] La fraternité n’est pas seulement une aspiration intérieure de celui qui croit, mais une forme sociale et politique à incarner dans des choix et des parcours partagés. La solidarité est donc la reconnaissance concrète de ce que le destin de chacun est lié au destin de tous : en effet, « personne ne se sauve tout seul ». [99] Le lien étroit entre subsidiarité et solidarité apparaît ainsi évident. Lorsque la subsidiarité n’est pas accompagnée de solidarité, elle finit par se transformer en simple défense d’intérêts particuliers ; lorsque la solidarité n’est pas soutenue par la subsidiarité, elle dégénère en assistanat qui ne favorise pas la responsabilité. [100] Cette imbrication renvoie également à la responsabilité d’une authentique participation : la solidarité s’exprime lorsque chacun, personnellement et avec les autres, prend part à la vie de la communauté – s’informe, s’associe, fait entendre sa voix, contribue aux décisions et aux choix publics – en assumant des responsabilités réelles afin que le bien commun se traduise en choix partagés.

73. Postquam bonum commune et subsidiarietatem consideravimus, in principio solidarietatis immorari volumus. Hoc principium originem trahit ex visione personae a fide generata: omnis homo ad imaginem Dei creatus est et in rete relationum inscribitur quae eum aliis, populis et creationi coniungunt. Sanctus Paulus VI memorabat obligationes solidarietatis, iustitiae et caritatis in fraternitate humana et supernaturali radicatas esse, quae homines et populos inter se coniungit. [98] Fraternitas non est solum interior aspiratio credentis, sed forma socialis et politica in electiones et itinera participata incarnanda. Solidarietas igitur est concreta agnitio quod fatum uniuscuiusque cum fato omnium coniunctum est: enim « nemo per se salvatur ». [99] Arcta connexio inter subsidiarietatem et solidarietatem ita evidens apparet. Cum subsidiarietas non comitatur solidarietate, in simplicem defensionem interessium particularium tandem mutatur; cum solidarietas non sustinetur a subsidiarietate, in assistentialismum degenerat qui responsabilitatem non favet. [100] Haec implexio etiam ad responsabilitatem authenticae participationis remittit: solidarietas exprimitur cum unusquisque, personaliter et cum aliis, vitae communitatis participat – se informat, se sociat, vocem suam audiri facit, ad decisiones et electiones publicas confert – responsabilitates reales assumens ut bonum commune in participatas electiones traducatur.

74. Dans de nombreux domaines, nous faisons déjà l’expérience d’une sorte de “solidarité de fait” : nos vies sont étroitement liées, les économies et les communications mondiales font que ce qui se passe en un lieu a des répercussions lointaines, et les réseaux numériques relient en temps réel personnes et communautés aux quatre coins du monde. Ce tissu de relations n’est pourtant pas encore une solidarité au sens plein s’il ne devient pas un choix conscient. La foi nous invite à lire cette réalité comme un appel : nous ne sommes pas simplement proches les uns des autres, mais confiés les uns aux autres, afin que chacun prenne en charge, dans la mesure de ses moyens, la vie et les souffrances de son frère ou de sa sœur. La solidarité naît précisément lorsque nous décidons de ne pas rester indifférents face à ce qui arrive à notre prochain et que nous transformons des liens inévitables – économiques, culturels, technologiques – en voies de partage, de coopération et de soin mutuel, en apprenant à « penser et agir en termes de communauté ». [101]

74. In multis ambitibus iam quandam « solidarietatem de facto » experimur: vitae nostrae arcte coniunctae sunt, oeconomiae et communicationes mundiales faciunt ut quod in uno loco accidit longinquas repercussiones habeat, et retia digitalia personas et communitates ab omnibus terrae partibus in tempore reali coniungunt. Hoc tamen relationum textum nondum est solidarietas pleno sensu, nisi conscia electio fiat. Fides nos invitat ad hanc realitatem legendam ut vocationem: non solum invicem proximi sumus, sed invicem commendati, ut unusquisque, secundum suas vires, vitam et dolores fratris vel sororis suae in se suscipiat. Solidarietas oritur praecise cum decernimus non manere indifferentes coram eo quod proximo nostro accidit et transformamus nexus inevitabiles – oeconomicos, culturales, technologicos – in vias participationis, cooperationis et mutuae curae, discentes « cogitare et agere terminis communitatis ». [101]

75. Le Magistère social a insisté sur le fait que la solidarité est à la fois un principe et une vertu. En tant que principe, elle exprime l’ordre objectif des relations entre personnes, groupes et peuples, et renvoie à la conscience d’une interdépendance selon laquelle le bien de chacun passe par le bien des autres. En tant que vertu, elle exige en revanche une « détermination ferme et persévérante » [102] à œuvrer pour le bien commun, en accordant une attention particulière aux plus faibles. Le Pape François a rappelé que la solidarité est « une manière de faire l’histoire » [103] qui construit des peuples et non de simples masses d’individus. C’est pourquoi elle implique des modes de vie sobres et partagés, la capacité à renoncer à des avantages immédiats pour ouvrir des perspectives d’avenir à d’autres, la disponibilité à remettre en question habitudes et privilèges – y compris en matière de consommation numérique et d’utilisation des technologies – lorsqu’ils empêchent les autres de vivre avec dignité.

75. Magisterium sociale insistit solidarietatem esse simul et principium et virtutem. Ut principium, exprimit obiectivum ordinem relationum inter personas, coetus et populos, et ad conscientiam interdependentiae remittit, secundum quam bonum uniuscuiusque per bonum aliorum transit. Ut virtus autem postulat « firmam et perseverantem determinationem » [102] ad bonum commune operandum, peculiari attentione ad debiliores. Papa Franciscus memoravit solidarietatem esse « modum historiae faciendae » [103] qui populos aedificat et non simplices massas individuorum. Quamobrem implicat sobrios et participatos vitae modos, capacitatem renuntiandi commodis immediatis ad aliorum futurum aperiendum, paratitudinem in dubium vocandi habitus et privilegia – etiam in materia consumptionis digitalis et usus technologiarum – cum aliis impediunt cum dignitate vivere.

76. Dans un monde marqué par des relations de plus en plus étroites entre les personnes, les communautés et les nations, la solidarité revêt également une dimension globale. Benoît XVI a vigoureusement rappelé le lien entre développement, justice et responsabilité envers les générations futures, soulignant que le développement authentique exige une solidarité intergénérationnelle [104] et une attention particulière aux liens qui nous unissent à l’environnement naturel. Aujourd’hui, cette responsabilité s’étend également aux infrastructures numériques ou d’information : tout comme l’environnement naturel, l’“écosystème numérique” peut être préservé ou exploité, partagé ou monopolisé. La solidarité exige que les choix en matière de données, d’algorithmes, de plateformes et d’intelligence artificielle tiennent compte non seulement de l’avantage immédiat de certains, mais aussi de l’impact sur l’ensemble des peuples comme sur les générations à venir.

76. In mundo magis arctis relationibus inter personas, communitates et nationes notato, solidarietas etiam globalem dimensionem induit. Benedictus XVI vehementer memoravit nexum inter progressionem, iustitiam et responsabilitatem erga generationes futuras, declarans authenticam progressionem postulare solidarietatem intergenerationalem [104] ac peculiarem attentionem ad nexus qui nos ambitui naturali coniungunt. Hodie haec responsabilitas etiam ad infrastructuras digitales aut informationis extenditur: sicut ambitus naturalis, ita « oecosystema digitale » servari potest vel exploitari, participari vel monopolizari. Solidarietas postulat ut electiones in materia data, algorithmorum, platearum et intellegentiae artificialis non solum immediatum commodum quorundam considerent, sed etiam impactum in universos populos sicut in futuras generationes.

Le principe de la justice sociale

Principium iustitiae socialis

77. Pour la communauté chrétienne, la justice sociale est une forme concrète de vie à la suite de Jésus et de fidélité à son Évangile. Dans le Nouveau Testament, Jésus annonce une « bonne nouvelle aux pauvres » ( Lc 4, 18) et s’identifie aux petits, aux malades, aux prisonniers, aux étrangers (cf. Mt 25, 31-46). Il nous enseigne ainsi que la justice naît et s’accomplit dans la fraternité, car la manière dont nous nous approchons des plus démunis et entrons en relation avec eux devient, concrètement, la mesure de notre rapport avec Dieu et avec nos frères. La justice ne concerne toutefois pas seulement les comportements individuels, mais aussi la manière dont les structures de la vie en société sont conçues et organisées. Le Concile Vatican II rappelle à cet égard que toute institution est appelée à servir la personne humaine et sa dignité. [105] La justice sociale se reconnaît alors à la capacité pour un ordre social, économique et politique de permettre à tous – et en particulier aux plus fragiles – de vivre de manière vraiment humaine, sans que personne ne soit laissé pour compte.

77. Communitati christianae iustitia socialis est concreta forma vitae Iesum sequendi et eius Evangelio fidelitas. In Novo Testamento, Iesus annuntiat « bonum nuntium pauperibus » (Lc 4, 18) et se identificat cum pusillis, aegrotis, captivis, peregrinis (cf. Mt 25, 31-46). Sic nos docet iustitiam nasci et perfici in fraternitate, quia modus quo magis egentibus appropinquamus et cum eis in relationem intramus fit, concrete, mensura nostrae relationis cum Deo et cum fratribus nostris. Iustitia tamen non solum spectat ad individuales mores, sed etiam ad modum quo structurae vitae socialis concipiuntur et ordinantur. Concilium Vaticanum II hac de re memorat omnem institutionem vocari ad serviendum personae humanae eiusque dignitati. [105] Iustitia socialis igitur agnoscitur in capacitate ordinis socialis, oeconomici et politici permittendi omnibus – et praecipue fragilioribus – vere humanum modum vivendi, sine eo quod quis derelinquatur.

78. Le Magistère récent a insisté sur le fait que la justice sociale exige un regard qui parte des plus démunis. Saint Jean-Paul II a évoqué une « option préférentielle pour les pauvres » [106] qui doit guider les choix personnels et sociaux, tandis que le Pape François a dénoncé une « culture du “déchet” » [107] qui engendre sans cesse de nouvelles formes d’exclusion. Dans cette perspective, la justice sociale demande de considérer les personnes et les peuples en commençant par les plus vulnérables : les pauvres, les migrants, les réfugiés, les personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays, les victimes de violence, les personnes vivant dans des périphéries urbaines ou existentielles.

78. Recens Magisterium insistit iustitiam socialem postulare aspectum qui ab egentioribus incipiat. Sanctus Ioannes Paulus II evocavit « optionem praeferentialem pro pauperibus » [106] quae electiones personales et sociales dirigere debet, dum Papa Franciscus denuntiavit « culturam « abiectionis » » [107] quae sine intermissione novas exclusionis formas gignit. In hoc prospectu iustitia socialis postulat personas et populos considerare incipiens a vulnerabilioribus: pauperibus, migrantibus, profugis, personis intra propriam terram displaceadis, victimis violentiae, personis in periphericis urbanis vel exsistentialibus viventibus.

79. La notion de justice sociale aide à reconnaître que les injustices ne naissent pas seulement de mauvais choix individuels, mais aussi de structures, de mécanismes, d’ordres économiques et culturels produisant presque automatiquement des inégalités. Saint Jean-Paul II a parlé en ce sens de structures de péché [108] qui s’opposent à la volonté de Dieu et exigent un engagement de conversion personnelle et sociale. Dans cette perspective, la justice ne concerne pas seulement une répartition plus équitable des biens ou la rectification des injustices actuelles, mais elle revêt également une dimension réparatrice. Elle vise à rétablir les liens rompus et à réintégrer ceux qui ont été exclus, en tenant compte des blessures laissées par les injustices : guerres, colonialisme, discriminations raciales ou de genre, violences contre des peuples entiers, exploitation. Cela peut signifier redonner dignité et voix à ceux qui ont été ignorés, favoriser des processus de guérison de la mémoire collective, lutter contre des lois et des pratiques discriminatoires, soutenir concrètement ceux qui portent encore aujourd’hui les conséquences de torts subis dans le passé.

79. Notio iustitiae socialis adiuvat ad agnoscendum iniustitias non solum oriri ex malis individualibus electionibus, sed etiam ex structuris, mechanismis, ordinibus oeconomicis et culturalibus quasi automatice producendis inaequalitates. Sanctus Ioannes Paulus II hoc sensu locutus est de structuris peccati [108] quae voluntati Dei opponuntur et officium conversionis personalis et socialis postulant. In hoc prospectu, iustitia non solum spectat ad aequiorem bonorum distributionem vel ad praesentium iniustitiarum correctionem, sed etiam reparatoriam dimensionem induit. Tendit ad nexus ruptos restituendos et ad eos qui excludebantur reintegrandos, considerans vulnera ab iniustitiis relicta: bella, colonialismum, discriminationes raciales vel sexus, violentias contra integros populos, exploitationem. Hoc significare potest dignitatem et vocem redonare iis qui neglecti sunt, processus sanationis memoriae collectivae fovere, leges et praxes discriminatorias debellare, concrete sustinere eos qui adhuc hodie consequentias iniuriarum praeteritarum portant.

80. À notre époque, la justice sociale doit également faire face au contexte généré par les technologies numériques. La diffusion des réseaux mondiaux, des plateformes et des systèmes d’intelligence artificielle modifie la manière dont nous nous informons, communiquons et accédons aux services. La justice exige que l’on empêche l’émergence de nouvelles formes d’exclusion et de privation de liberté : des personnes et des peuples se voyant refuser ou restreindre l’accès aux technologies de base, des communautés exposées à une surveillance invasive, des groupes sociaux pénalisés par des algorithmes opaques qui reproduisent préjugés et discriminations. À l’ère du numérique, un ordre social juste est celui qui garantit à tous un accès équitable aux opportunités, protège les plus petits et les plus fragiles, lutte contre la haine et la désinformation, et soumet l’utilisation des données et des technologies à un contrôle public, afin que le critère ne soit pas uniquement le profit, mais la dignité de chaque personne et le bien des peuples.

80. Nostra aetate iustitia socialis etiam contextui a technologiis digitalibus generato confrontari debet. Diffusio retium mundialium, platearum et systematum intellegentiae artificialis modum quo nos informamus, communicamus et ad servitia accedimus mutat. Iustitia postulat ut emergentia novarum formarum exclusionis et privationis libertatis impediatur: personae et populi quibus negatur vel restringitur accessus ad technologias fundamentales, communitates surveillantiae invasivae expositae, coetus sociales ab algorithmis opacis qui praeiudicia et discriminationes reproducunt poenati. Aetate digitali, iustus ordo socialis est ille qui omnibus aequum accessum ad opportunitates garantit, minores et fragiliores tuetur, contra odium et desinformationem dimicat, et usum data et technologiarum publico controli subicit, ut criterium non sit lucrum solum, sed dignitas uniuscuiusque personae et bonum populorum.

81. La situation des migrants, des réfugiés et de tous ceux qui sont contraints de se déplacer en raison de la pauvreté, de la violence, du changement climatique ou des catastrophes environnementales constitue aujourd’hui un test décisif pour la justice sociale. La manière dont une société les traite révèle si son idée de la justice est guidée par la peur ou par la fraternité. Le Pape François invitait à reconnaître dans les migrants non pas simplement un problème à gérer, mais « une image vivante du Peuple de Dieu en marche » ; [109] des personnes dotées de dignité, de ressources et de rêves, ayant droit à être traitées avec respect et désireuses de devenir partie prenante des sociétés qui les accueillent. La justice sociale, dans ce domaine, implique au moins deux engagements complémentaires. D’une part, préserver le droit à l’espoir de ceux qui sont contraints de partir en garantissant des voies sûres et légales, des conditions d’accueil dignes, des parcours d’intégration concrets. D’autre part, promouvoir également le droit de rester sur sa propre terre en paix et en sécurité, en s’attaquant aux causes profondes qui poussent à la migration, y compris celles liées aux injustices économiques et à la crise climatique. Lorsque ces droits sont respectés, les migrations peuvent devenir une occasion de rencontre et d’enrichissement mutuel entre les peuples.

81. Condicio migrantium, profugorum et omnium qui propter paupertatem, violentiam, mutationem climaticam vel calamitates ambientales se movere coguntur, hodie decisivum examen pro iustitia sociali constituit. Modus quo societas eos tractat revelat utrum eius idea iustitiae a timore an a fraternitate dirigatur. Papa Franciscus invitabat ad agnoscendum in migrantibus non simplex problema gerendum, sed « vivam imaginem Populi Dei iter facientis »; [109] personas dignitate, opibus et somniis praeditas, ius habentes cum respectu tractari et cupientes partem fieri societatum quae eos suscipiunt. Iustitia socialis hac in re saltem duos officios complementares implicat. Ex una parte, servare ius ad spem eorum qui discedere coguntur garantiendo tutas et legales vias, dignas condiciones receptionis, concretos integrationis itinera. Ex alia parte, etiam promovere ius manendi in propria terra in pace et securitate, profundas causas quae ad migrationem impellunt aggrediendo, etiam illas iniustitiis oeconomicis et crisi climaticae nexas. Cum haec iura observantur, migrationes occasio fieri possunt congressus et mutuae ditationis inter populos.

Le développement humain intégral

Integralis progressio humana

82. Dans l’Encyclique Populorum progressio , Paul VI affirme que le développement n’est authentique que s’il est « intégral », c’est-à-dire « orienté vers la promotion de chaque homme et de l’homme tout entier ». [110] Au cours des décennies suivantes, la Doctrine sociale de l’Église a repris et approfondi cette expression pour indiquer la manière concrète dont les grands principes – dignité, bien commun, destination universelle des biens, subsidiarité, solidarité, justice sociale – trouvent leur application dans l’histoire. Par “développement humain intégral”, nous entendons un processus dans lequel la croissance des personnes et des peuples concerne toutes les dimensions de l’existence et ouvre le futur aux générations à venir.

82. In Litteris Encyclicis Populorum progressio, Paulus VI affirmat progressionem authenticam non esse nisi « integralem », id est « directam ad promotionem uniuscuiusque hominis et totius hominis ». [110] Sequentibus decenniis Doctrina socialis Ecclesiae hanc expressionem reassumpsit et altius investigavit ad indicandum modum concretum quo magna principia – dignitas, bonum commune, universalis bonorum destinatio, subsidiarietas, solidarietas, iustitia socialis – suam applicationem in historia inveniunt. Per « integralem humanam progressionem » intellegimus processum in quo crescentia personarum et populorum omnes dimensiones exsistentiae attingit et futurum generationibus venturis aperit.

83. Le développement, tant pour les personnes que pour les nations, est à la fois un devoir et un droit : il exige des conditions minimales qui permettent à chaque personne et à chaque peuple de s’épanouir selon sa dignité, sans être maintenu dans la dépendance ou exclu de l’accès aux biens nécessaires. Le développement est humain lorsqu’il place au centre les personnes et non l’accumulation de biens, mais aussi lorsqu’il concerne les peuples, et non seulement les individus. La justice exige la reconnaissance des droits sociaux et des droits des peuples, et inclut la responsabilité envers ceux qui viendront après nous. C’est pourquoi un développement qui augmente la consommation de certains en faisant peser les coûts et les souffrances sur d’autres, ou encore qui relègue des régions entières à des rôles subordonnés en les empêchant d’exprimer leur potentialité, n’est pas humain. [111] Le développement est intégral lorsqu’il ne se réduit pas au domaine économique, mais qu’il favorise la qualité de vie dans ses dimensions spirituelles, culturelles, morales et relationnelles, dans le respect de la Maison commune, de la diversité des peuples et de leurs modes de vie. [112]

83. Progressio, tum personarum tum nationum, simul officium et ius est: postulat minimas condiciones quae unicuique personae et unicuique populo permittant secundum suam dignitatem florere, sine dependentia retenta vel ab accessu ad necessaria bona exclusa. Progressio humana est cum personas in centro ponit non bonorum accumulationem, sed etiam cum populos spectat, et non solum individuos. Iustitia postulat agnitionem iurium socialium et iurium populorum, et includit responsabilitatem erga eos qui post nos venient. Quamobrem progressio quae consumptionem quorundam auget alios sumptus et dolores ferre faciens, vel quae integras regiones ad subordinata munera retrahit eas impediens suam potentialitatem exprimere, humana non est. [111] Progressio integralis est cum non ad solam dominium oeconomicum reducitur, sed qualitatem vitae in eius dimensionibus spiritualibus, culturalibus, moralibus et relationalibus favet, in respectu Communis Domus, diversitatis populorum et eorum vitae modorum. [112]

84. L’idée de développement humain intégral trouve aujourd’hui un critère de vérification décisif dans l’écologie intégrale, devenue une dimension incontournable de la Doctrine sociale de l’Église. La qualité du développement se mesure en effet à sa capacité à concilier, sans les séparer, la justice envers les personnes et la sauvegarde de la Maison commune, favorisant des conditions de vie dignes, l’accès aux biens nécessaires, des relations sociales justes, l’attention à la création et aux générations futures. Il s’ensuit que ce n’est pas un véritable progrès que d’accroître le bien-être de certains en dégradant les écosystèmes, en faisant reposer les coûts sur les communautés les plus vulnérables ou en compromettant les conditions de vie de ceux qui viendront après nous.

84. Idea progressionis humanae integralis hodie decisivum criterium verificationis invenit in oecologia integrali, quae facta est dimensio omnino necessaria Doctrinae socialis Ecclesiae. Qualitas progressionis enim mensuratur eius capacitate conciliandi, sine separatione, iustitiam erga personas et tutelam Communis Domus, favens dignas condiciones vitae, accessum ad necessaria bona, iustas relationes sociales, attentionem ad creationem et ad generationes futuras. Inde sequitur non esse verum progressum augere benestar quorundam ecosystemata degradando, sumptus in vulnerabiliores communitates onerando vel condiciones vitae eorum qui post venient periclitando.

85. Ainsi compris, le développement humain intégral est l’horizon à partir duquel nous pouvons lire les transformations de notre temps, y compris celles de la révolution numérique. Les innovations technologiques – notamment l’intelligence artificielle – ne sont pas neutres : elles peuvent favoriser la participation et la justice, ou bien aggraver les inégalités, le contrôle et l’exclusion. C’est pourquoi elles doivent être évaluées à l’aune d’une question décisive : contribuent-elles réellement à faire grandir les personnes et les peuples en humanité et en fraternité, dans le respect de la Maison commune et des générations futures ? C’est là que les principes de la Doctrine sociale deviennent des critères concrets de discernement pour les thématiques que nous aborderons dans les chapitres suivants.

85. Sic intellecta, integralis humana progressio est horizon ex quo transformationes nostri temporis legere possumus, etiam revolutionis digitalis. Innovationes technologicae – praesertim intellegentia artificialis – neutrae non sunt: participationem et iustitiam favere possunt, vel inaequalitates, controlum et exclusionem aggravare. Quamobrem ad lumen decisivae quaestionis aestimandae sunt: vere conferuntne ad personas et populos in humanitate et fraternitate adulescendos, in respectu Communis Domus et generationum futurarum? Hic principia Doctrinae socialis fiunt concreta criteria discernimenti pro thematibus quae in sequentibus capitibus tractabimus.

Un examen pour l’Église

Examen pro Ecclesia

86. Pour conclure, je voudrais aborder un point qui me tient particulièrement à cœur. La Doctrine sociale n’est pas seulement un message adressé à la société : c’est aussi un examen de conscience pour l’Église, maison et école de communion, toujours appelée à vérifier que les principes évoqués dans ce chapitre sont d’abord vécus en son sein. Le bien commun, dans le contexte ecclésial, prend le visage d’un style synodal pour la mission au service du Royaume. L’Église, en effet, est le « sujet communautaire et historique de la synodalité et de la mission ». [113] Cela exige de prêter attention à la manière de prendre des décisions et d’exercer la responsabilité. Le Document final du Synode identifie, parmi les pratiques décisives pour la transformation missionnaire, la culture de la transparence, du rendre-compte et de l’évaluation. [114]

86. Ut concludam, punctum aggredi velim quod mihi peculiariter cordi est. Doctrina socialis non est solum nuntius ad societatem directus: est etiam examen conscientiae pro Ecclesia, domo et schola communionis, semper vocata ad verificandum principia in hoc capite memorata in primis intra eam vivi. Bonum commune, in contextu ecclesiali, vultum induit stili synodalis pro missione in servitio Regni. Ecclesia enim est « subiectum communitarium et historicum synodalitatis et missionis ». [113] Hoc postulat attentionem ad modum sumendi decisiones et exercendi responsabilitatem. Documentum finale Synodi identificat, inter praxes decisivas pro missionali transformatione, culturam transparentiae, redditus rationis et aestimationis. [114]

87. Dans cette perspective, la subsidiarité devient un critère de gouvernement et de vie pastorale qui reconnaît et soutient la responsabilité des fidèles et des instances ecclésiales intermédiaires, valorise les charismes et les compétences et évite tout paternalisme qui étouffe la liberté évangélique. Concrètement, la participation des baptisés aux processus décisionnels et la coresponsabilité dans la mission passent par des organismes de participation réels, et non nominaux. [115]

87. In hac perspectiva, subsidiarietas fit criterium gubernii et vitae pastoralis quod responsabilitatem fidelium et instantiarum ecclesialium intermediarum agnoscit et sustinet, charismata et competentias aestimat et omne paternalismum vitat quod libertatem evangelicam suffocat. Concrete, participatio baptizatorum in processibus decisivis et coresponsabilitas in missione per organismos participationis reales, et non nominales, transeunt. [115]

88. Pour la communauté chrétienne, la solidarité trouve sa source dans le mystère du Christ et se nourrit de l’Eucharistie. Elle naît de la communion dans la foi et dans les Sacrements : le Baptême et la Confirmation nous unissent au Christ, pour faire de nous un seul corps et un seul esprit, un seul cœur et une seule âme (cf. Ep 4, 4 ; Ac 4, 32). L’Eucharistie, sacrement de l’unité, nourrit notre appartenance au Corps du Christ et nous éduque au partage. Les différentes sensibilités présentes dans l’Église, les convictions fortes qui animent chacun, sont une richesse si elles restent ancrées dans la certitude de l’unité comme don reçu et tâche à assumer.

88. Communitati christianae solidarietas suum fontem invenit in mysterio Christi et Eucharistia nutritur. Oritur ex communione in fide et in Sacramentis: Baptismus et Confirmatio nos Christo coniungunt, ut unum corpus et unum spiritum, unum cor et unam animam efficiamur (cf. Eph 4, 4; Act 4, 32). Eucharistia, sacramentum unitatis, nostram pertinentiam Corpori Christi nutrit et nos ad participationem educat. Variae sensibilitates in Ecclesia praesentes, firmae convictiones quae unumquemque animant, divitiae sunt si in certitudine unitatis ut dono accepto et munere assumendo radicatae manent.

89. Vivre la justice dans l’Église signifie assainir les relations et les structures ecclésiales de ces distorsions qui engendrent des inégalités, de l’opacité et des abus de pouvoir. À ce propos, l’écoute des victimes d’abus spirituels, économiques, institutionnels, sexuels, de pouvoir et de conscience fait partie intégrante d’une démarche de justice comprenant la reconnaissance du préjudice, la juste réparation et la prévention. Tout pouvoir est au service de la communion et de la mission. Toute autorité est au service du peuple de Dieu. Cette diaconie se manifeste non seulement dans la foi célébrée et vécue dans les Sacrements, dans l’adoption d’un style synodal, mais aussi dans le partage concret des biens : à l’exemple de l’Église des origines, les ressources ecclésiales sont appelées à devenir réellement communes, afin que nul parmi nous ne soit dans le besoin (cf. Ac 4, 34) et pour que leur administration soutienne la mission d’annonce de l’Évangile aux plus pauvres. Il faut promouvoir des formes régulières d’évaluation de l’exercice des responsabilités ministérielles qui ne soient pas un jugement sur les personnes, mais des instruments d’apprentissage et de correction tournés vers la mission. [116] Dans la mesure où nous sommes ouverts à l’action de l’Esprit Saint, ces principes de la Doctrine sociale prennent corps dans la vie ecclésiale. C’est ainsi que l’Église est capable d’offrir à la société un signe crédible : la recherche commune du bien de tous, dans la coresponsabilité et la fraternité, n’est pas une utopie, mais une possibilité réelle. [117]

89. Iustitiam vivere in Ecclesia significat sanare relationes et structuras ecclesiales ab his distorsionibus quae inaequalitates, opacitatem et abusus potestatis gignunt. Hac de re, auscultatio victimarum abusuum spiritualium, oeconomicorum, institutionalium, sexualium, potestatis et conscientiae partem integralem habet itineris iustitiae quod comprehendit agnitionem detrimenti, iustam reparationem et praeventionem. Omnis potestas in servitio communionis et missionis est. Omnis auctoritas in servitio populi Dei est. Haec diakonia se manifestat non solum in fide in Sacramentis celebrata et vissa, in adoptione synodalis styli, sed etiam in concreta bonorum participatione: ad exemplum Ecclesiae originum, ecclesiastica opes vocantur ut vere communes fiant, ne quis inter nos in necessitate sit (cf. Act 4, 34) et ut earum administratio sustineat missionem annuntiandi Evangelii pauperibus. Promovendae sunt regulares formae aestimandi exercitium responsabilitatum ministerialium quae non sint iudicium de personis, sed instrumenta discendi et corrigendi ad missionem versa. [116] Quatenus actioni Spiritus Sancti aperti sumus, haec principia Doctrinae socialis in vita ecclesiali corpus induunt. Sic Ecclesia capax est societati credibile signum offerre: communem boni omnium quaestionem, in coresponsabilitate et fraternitate, non esse utopiam, sed realem possibilitatem. [117]

La grandeur de la personne humaine face aux promesses de l’IA

La grandeur de la personne humaine face aux promesses de l’IA

90. Après avoir rappelé les principes qui éclairent la Doctrine sociale, je souhaite me pencher sur certains défis qui touchent de près notre manière de vivre notre époque. L’image biblique qui accompagne ces pages est celle d’une construction : d’un côté, la tour de Babel où l’œuvre commune est guidée par un projet de domination qui finit par déshumaniser (cf. Gn 11, 1-9) ; de l’autre, les ruines de Jérusalem qui, sous Néhémie, sont reconstruites pierre par pierre, comme une œuvre de responsabilité partagée (cf. Ne 2-6). Nous sommes appelés à nous interroger sur le grand chantier de notre époque : que sommes-nous en train de construire ? Alors que le développement technologique modifie rapidement les langages, les relations, les institutions et les formes de pouvoir, nous, croyants, devons et pouvons choisir à quel projet travailler et avec quel style pour préserver et valoriser la magnifique humanité qui nous est offerte en don. Il ne s’agit pas d’un choix concernant notre avenir, mais notre présent, car l’intelligence artificielle et les autres technologies émergentes font déjà partie de notre quotidien.

90. Postquam principia quae Doctrinam socialem illustrant in memoriam revocavimus, in nonnulla discrimina animum intendere cupimus quae rationem vivendi nostrae aetatis proxime contingunt. Imago biblica quae has paginas comitatur aedificationis est: ex altera parte, turris Babel ubi opus commune a consilio dominationis ducitur quod tandem in dehumanitatem desinit (cf. Gn 11, 1-9); ex altera parte, ruinae Ierusalem quae, sub Nehemia, lapis post lapidem reaedificantur, tamquam opus communis responsabilitatis (cf. Ne 2-6). Vocamur ut nos interrogemus de magna fabrica nostrae aetatis: quid aedificare aggredimur? Cum progressio technologica linguas, relationes, instituta et formas potestatis celeriter immutet, nos, fideles, debemus possumusque eligere cui consilio operam demus et quo modo, ut magnificam humanitatem nobis in donum oblatam servemus atque extollamus. Non agitur de electione quae ad futurum nostrum spectet, sed ad praesens, quoniam intellegentia artificialis aliaeque technologiae emergentes iam partem cotidianae vitae nostrae constituunt.

91. Je suis convaincu que la manière concrète de vivre les relations sociales à la lumière de l’Évangile n’est pas fixée une fois pour toutes, mais qu’elle reste une tâche confiée, de génération en génération, à la communauté chrétienne. Sous la conduite de l’Esprit Saint, l’Église se laisse éclairer par la Parole, afin de lire les signes des temps et de rechercher avec créativité de nouvelles voies pour que les relations entre les personnes et les peuples deviennent plus conformes aux exigences du Royaume de Dieu. [118] C’est pourquoi j’encourage tout le monde, en particulier les fidèles laïcs, à ne pas avoir peur de se laisser interpeller par la réalité, à s’écouter mutuellement et à assumer avec fermeté leur responsabilité dans la construction d’une société plus humaine et plus fraternelle.

91. Persuasum mihi est concretam rationem vivendi relationes sociales sub luce Evangelii non semel pro semper definitam esse, sed manere munus communitati christianae de generatione in generationem commissum. Sub ductu Spiritus Sancti, Ecclesia se a Verbo illuminari sinit, ut signa temporum legat et cum creatrice ingenii vi novas vias quaerat, ut relationes inter personas et populos magis exigentiis Regni Dei conformes fiant. [118] Quapropter omnes hortor, praesertim laicos fideles, ne timeant a realitate interrogari, ut alii alios audiant et firmiter suam responsabilitatem suscipiant in aedificatione societatis magis humanae et magis fraternae.

Le paradigme technocratique et le pouvoir numérique

Paradigma technocraticum et potestas digitalis

92. Dans l’Encyclique Laudato si’ , le Pape François dénonçait l’affirmation croissante d’un paradigme technocratique [119] dans le monde globalisé : la tendance à laisser la logique de l’efficacité, du contrôle et du profit régir à elle seule les choix personnels, sociaux et économiques. Il apparaît ainsi plus clairement que la technique n’est pas un simple instrument et que, lorsqu’elle devient un critère, elle finit par déterminer ce qui compte et ce qui peut être écarté, réduisant la création à un objet d’exploitation et les personnes à des rouages d’un système qu’il faut rendre toujours plus performant.

92. In Litteris Encyclicis Laudato si’, Summus Pontifex Franciscus crescentem affirmationem paradigmatis technocratici [119] in mundo globalizato denuntiabat: inclinationem nempe sinendi logicam efficaciae, dominii et lucri solam regere electiones personales, sociales et oeconomicas. Clarius ita apparet technicam non esse simplex instrumentum et, cum criterium fit, tandem definire quid momenti habeat et quid abici possit, creationem reducens ad obiectum exploitationis et personas ad rotulas systematis quod semper magis efficax reddi oporteat.

93. Ce paradigme s’est rapidement étendu ces dernières années, notamment sous l’effet de la diffusion de l’intelligence artificielle, des sciences cognitives, de la nanotechnologie, de la robotique et de la biotechnologie. En soi, ces innovations peuvent devenir une aide précieuse pour le développement humain intégral et pour la sauvegarde de notre Maison commune. Mais, précisément en raison de leur puissance, elles peuvent agir comme un accélérateur du paradigme technocratique et nécessitent un nouveau cadre spirituel, éthique et politique. Plus puissant ne signifie pas nécessairement meilleur. En ce sens, les paroles de Romano Guardini restent d’actualité : « L’homme moderne n’a pas reçu l’éducation nécessaire pour faire un bon usage de son pouvoir ». [120]

93. Hoc paradigma his ultimis annis celeriter extentum est, praesertim ob diffusionem intellegentiae artificialis, scientiarum cognitivarum, nanotechnologiae, robotices et biotechnologiae. In se hae innovationes pretiosum auxilium fieri possunt pro integro humano progressu et pro tutela Domus communis. Sed, propter ipsam earum vim, accelerator paradigmatis technocratici esse possunt et novum requirunt cadrum spirituale, ethicum et politicum. Potentius non necessario significat melius. Hoc sensu, verba Romani Guardini hodieque valent: « Homo modernus non recepit educationem necessariam ut bono modo utatur sua potestate ». [120]

94. Le danger que l’humanité devienne victime de ses propres conquêtes avait déjà été clairement perçu par saint Paul VI, lorsqu’il avertissait que « les progrès scientifiques les plus extraordinaires, les prouesses techniques les plus étonnantes, la croissance économique la plus prodigieuse, si elles ne s’accompagnent d’un authentique progrès social et moral, se retournent en définitive contre l’homme ». [121] C’est pourquoi le progrès technique, précieux en soi, exige un discernement quant à la vision anthropologique qui le guide et aux fins qu’il poursuit. Si le développement technologique se poursuit sans une maturation éthique et sociale adéquate, il peut arriver que les moyens augmentent sans que l’humanité ne croisse dans la même mesure : on “a plus” mais on “n’est pas plus”, et la personne risque d’être évaluée avant tout en fonction des performances qu’elle garantit. [122]

94. Periculum ne humanitas victima fiat propriarum victoriarum iam clare a sancto Paulo VI perceptum erat, cum monebat « progressus scientificos maxime extraordinarios, technicas inventiones maxime stupendas, oeconomicum incrementum maxime prodigiosum, nisi authentico sociali et morali progressu comitentur, in fine adversus hominem converti ». [121] Quapropter progressus technicus, in se pretiosus, discretionem exigit de visione anthropologica quae eum dirigit et de finibus quos persequitur. Si evolutio technologica sine adaequata morali et sociali maturatione procedit, fieri potest ut media augeantur quin humanitas pari mensura crescat: « plus habetur » sed « non amplius est », et persona periclitatur aestimari potissimum secundum operationes quas praestat. [122]

95. Il convient ici de reconnaître un fait déterminant, que j’ai déjà rappelé précédemment : dans de nombreux cas, dans le contexte numérique, le contrôle des plateformes, des infrastructures, des données et de la puissance de calcul n’appartient pas aux États, mais à de grands acteurs économiques et technologiques qui, dans les faits, fixent les conditions d’accès, les règles de visibilité et les possibilités de participation. Lorsqu’un pouvoir d’une telle ampleur se concentre entre quelques mains, il tend à devenir opaque et à échapper au contrôle public, et augmente le risque d’un développement faussé qui engendre de nouvelles dépendances, des exclusions, des manipulations et des inégalités.

95. Hic oportet factum decretorium agnoscere, quod iam supra commemoravi: in multis casibus, in contextu digitali, dominium platformarum, infrastructurarum, datorum et virtutis computandi non ad Status pertinet, sed ad magnos actores oeconomicos et technologicos qui, re ipsa, condiciones accessus, regulas visibilitatis et possibilitates participationis statuunt. Cum potestas tantae amplitudinis in paucas manus concentratur, opaca fieri tendit et publicum effugere dominium, et periculum auget evolutionis distortae quae novas dependentias, exclusiones, manipulationes et inaequalitates generat.

96. Face à cette concentration du pouvoir dans le monde numérique, les grands principes de la Doctrine sociale deviennent des critères pour évaluer et discerner ce nouveau scénario : la dignité inaliénable de la personne, le bien commun, la destination universelle des biens, la subsidiarité, la solidarité et la justice sociale. Ils nous invitent à vérifier si le pouvoir des infrastructures numériques et des algorithmes favorise réellement la participation et la responsabilité, protège les plus fragiles, assure un accès équitable aux opportunités et reste ordonné au bien de tous. Sur ces prémisses, nous pouvons désormais examiner de plus près ce qu’est l’intelligence artificielle, à quelles possibilités elle ouvre et quels risques elle comporte.

96. Coram hac concentratione potestatis in mundo digitali, magna principia Doctrinae socialis fiunt criteria ad hoc novum scenarium aestimandum et discernendum: inalienabilis dignitas personae, bonum commune, universalis destinatio bonorum, subsidiarietas, solidarietas et iustitia socialis. Nos invitant ut verificemus an potestas infrastructurarum digitalium et algorithmorum revera participationem et responsabilitatem foveat, fragiliores tueatur, aequum accessum ad opportunitates praebeat et ad bonum omnium ordinata maneat. His praemissis positis, iam possumus pressius examinare quid sit intellegentia artificialis, ad quas possibilitates aperiat et quae pericula secum ferat.

L’intelligence artificielle

Intellegentia artificialis

97. Ce n’est pas mon intention de proposer ici une analyse sur l’intelligence artificielle, ni de s’attarder sur une bibliographie désormais très abondante ; il existe déjà des contributions faisant autorité, y compris dans le domaine ecclésial, auxquelles il est possible de se référer. [123] Je me limiterai à rappeler quelques éléments essentiels pour un discernement moral et social qui préserve le primat de la personne, afin que ce soit toujours l’intelligence humaine, avec sa conscience et sa liberté, qui guide les innovations techniques et en établisse avec responsabilité l’usage et les limites.

97. Non est consilium meum hic proponere analysim de intellegentia artificiali, neque immorari in bibliographia iam admodum copiosa; iam exstant auctorabilia adlata, etiam in ambitu ecclesiali, ad quae referri potest. [123] Solummodo paucula essentialia commemorabo pro discretione morali et sociali quae primatum personae servet, ita ut semper sit intellegentia humana, cum sua conscientia et libertate, quae innovationes technicas ducat earumque usum et limites cum responsabilitate constituat.

98. Il convient de formuler deux remarques préliminaires : la première est que toute affirmation concernant l’IA risque de devenir rapidement obsolète, compte tenu de la vitesse impressionnante à laquelle ces systèmes évoluent. La seconde est que nous tous, y compris ceux qui les conçoivent, en savons peu sur leur fonctionnement réel. Les intelligences artificielles modernes sont en effet davantage “cultivées ” que “construites” : les développeurs n’en conçoivent pas directement chaque détail, mais créent une architecture sur laquelle l’IA “se développe”. En conséquence, des aspects scientifiques fondamentaux – tels que les représentations internes et les processus computationnels de ces systèmes – restent pour l’instant inconnus. Il en résulte donc l’urgence d’un double engagement : d’une part, un approfondissement de la recherche scientifique ; d’autre part, un exercice de discernement moral et spirituel.

98. Convenit duas praeliminares observationes proferre: prima est quod omnis affirmatio de IA periclitatur celeriter obsoleta fieri, ratione habita celeritatis impressionantis qua haec systemata evolvuntur. Altera est nos omnes, etiam eos qui ea concipiunt, pauca scire de eorum reali functione. Modernae intellegentiae artificiales enim magis « coluntur » quam « construuntur »: evolvendi periti non directe singula concipiunt, sed architecturam creant super quam IA « se evolvit ». Consequenter, aspectus scientifici fundamentales – sicut repraesentationes internae et processus computationales horum systematum – adhuc ignoti manent. Hinc oritur urgentia duplicis officii: ex una parte, profundioris investigationis scientificae; ex altera, exercitii discretionis moralis et spiritualis.

99. Il n’est pas possible de donner une définition univoque et complète de l’IA. Ce que nous pouvons affirmer, c’est qu’il faut éviter l’erreur consistant à assimiler cette intelligence à l’intelligence humaine. Ces systèmes imitent certaines fonctions de l’intelligence humaine. Ce faisant, ils la surpassent souvent en termes de vitesse et d’ampleur de calcul, offrant des avantages concrets dans de nombreux domaines. Et pourtant, cette puissance reste exclusivement liée au traitement des données : les prétendues intelligences artificielles ne vivent pas d’expérience, ne possèdent pas de corps, ne connaissent ni la joie ni la douleur, ne mûrissent pas dans la relation, ne savent pas de l’intérieur ce que signifient l’amour, le travail, l’amitié, la responsabilité. Elles n’ont pas de conscience morale : elles ne jugent pas le bien et le mal, ne saisissent pas le sens ultime des situations, n’assument pas le poids des conséquences. Elles peuvent imiter des langages, des comportements, des évaluations, elles peuvent simuler de l’empathie ou de la compréhension, mais elles ne comprennent pas ce qu’elles produisent, car elles n’habitent pas l’horizon affectif, relationnel et spirituel dans lequel l’humain devient sage. Même lorsque ces outils sont présentés comme capables d’“apprendre”, leur manière de le faire diffère de celle de l’être humain. Il ne s’agit pas de l’expérience de celui qui se laisse façonner par la vie et grandit au fil du temps à travers ses choix, ses erreurs, le pardon et la fidélité ; il s’agit plutôt d’une adaptation statistique à partir de données et de résultats qui peut s’avérer très efficace, mais qui n’implique pas de croissance intérieure.

99. Non possibile est definitionem univocam et completam IA dare. Quod affirmare possumus est nos vitare debere errorem aequationis huius intellegentiae cum intellegentia humana. Haec systemata quasdam functiones intellegentiae humanae imitantur. Ita faciendo, eam saepe superant quod ad celeritatem et amplitudinem computationis attinet, concretas utilitates in multis ambitibus offerentes. Et tamen, haec potentia exclusive ad datorum tractationem alligata manet: ita dictae intellegentiae artificiales non ex experientia vivunt, non corpus habent, neque gaudium neque dolorem cognoscunt, in relatione non maturescunt, nesciunt ab intus quid significent amor, labor, amicitia, responsabilitas. Conscientiam moralem non habent: bonum et malum non iudicant, ultimum sensum rerum non capiunt, pondus consequentiarum non assumunt. Linguas, mores, aestimationes imitari possunt, empathiam vel intellectum simulare possunt, sed non intellegunt quod producunt, quia non habitant horizontem affectivum, relationalem et spiritualem in quo humanus sapiens fit. Etiamsi haec instrumenta praesentantur tamquam capacia « discendi », modus quo id faciunt differt a modo hominis. Non agitur de experientia eius qui se a vita conformari sinit et tempore procedente crescit per electiones, errores, veniam et fidelitatem; agitur potius de adaptatione statistica ex datis et exitibus, quae efficacissima fieri potest, sed quae interiorem incrementum non implicat.

Une aide précieuse qui requiert de l’attention

Pretiosum auxilium quod attentionem requirit

100. À la lumière de ce que nous venons de dire, nous pouvons mieux comprendre pourquoi l’IA peut être une aide précieuse tout en nécessitant une approche mesurée et vigilante. Ces dernières années, son utilisation à des fins privées s’est considérablement développée et de nombreuses voix s’élèvent pour réfléchir aux opportunités et aux risques liés à sa diffusion rapide. Dans un usage personnel, trois aspects en particulier doivent être pris en compte : la facilité d’obtenir un résultat, l’impression d’objectivité et la simulation de la communication humaine. La rapidité et la simplicité avec lesquelles il est possible d’obtenir des indications, des élaborations complexes, des contenus médiatiques et des formes d’assistance concrète simplifient nos vies, mais peuvent aussi nous habituer à trop déléguer et à rechercher des réponses immédiates, affaiblissant notre jugement personnel et notre créativité. L’impression d’objectivité que les réponses et les propositions de ces systèmes peuvent susciter risque de nous faire oublier qu’elles reflètent les paramètres culturels de ceux qui les ont conçus et formés, avec toutes leurs qualités et leurs défauts. L’imitation artificielle d’une communication humaine positive – paroles de conseil, d’empathie, d’amitié, d’amour – peut s’avérer gratifiante et même utile, mais chez des utilisateurs peu avertis, elle peut induire en erreur et donner l’illusion d’être en relation avec un sujet personnel authentique. Lorsque la parole est simulée, elle ne construit pas une relation, mais son apparence. L’imitation artificielle de la relation de soins ou d’accompagnement peut devenir dangereuse lorsqu’elle s’insinue dans un contexte pauvre en relations et en affections réelles : le risque n’est alors pas tant qu’une personne croie parler à une autre personne, mais qu’elle perde le désir même de rechercher véritablement l’autre.

100. Ad lucem eorum quae modo diximus, melius intellegere possumus cur IA pretiosum auxilium esse possit, requirens tamen accessum moderatum et vigilantem. His ultimis annis eius usus ad privatos fines valde excrevit et multae voces audiuntur ad opportunitates et pericula cum eius rapida diffusione coniuncta cogitanda. In usu personali, tres praecipui aspectus considerandi sunt: facilitas obtinendi exitum, impressio obiectivitatis et simulatio communicationis humanae. Celeritas et simplicitas quibus indicationes, complexa elaborationes, contenta mediatica et formae concreti auxilii obtineri possunt vitas nostras simpliciores reddunt, sed nos assuefacere possunt ad nimium delegandum et ad immediatas responsiones quaerendas, debilitantes iudicium personale et creatricem nostram facultatem. Impressio obiectivitatis quam responsiones et propositiones horum systematum suscitare possunt periculum infert oblivionis quod illae parametros culturales reflectunt eorum qui ea concepierunt et formaverunt, cum omnibus eorum qualitatibus et defectibus. Artificialis imitatio communicationis humanae positivae – verba consilii, empathiae, amicitiae, amoris – gratificans et etiam utilis videri potest, sed apud utentes minus peritos in errorem inducere potest et illusionem dare relationis cum subiecto personali authentico. Cum verbum simulatur, non relationem aedificat, sed eius speciem. Artificialis imitatio relationis curae vel comitatus periculosa fieri potest cum in contextum pauperem relationibus et affectibus realibus se insinuat: periculum tunc non tantum est ne persona credat se cum alia persona loqui, sed ne perdat ipsum desiderium revera alterum quaerendi.

101. En élargissant notre regard sur le recours à l’IA dans nos sociétés, nous constatons qu’elle est désormais présente dans les processus décisionnels dans tous les domaines et à différents niveaux : dans la communication, la gestion, le contrôle. Les avantages en termes d’efficacité et le potentiel d’amélioration de certains services sont évidents ; cependant, une adoption rapide et sans discernement nous expose à divers risques, notamment celui de sous-estimer son impact environnemental. Les systèmes d’IA actuels nécessitent de grandes quantités d’énergie et d’eau, ils ont un impact significatif sur les émissions de dioxyde de carbone et consomment des ressources de manière intensive. Avec l’augmentation de la complexité, notamment dans les grands modèles linguistiques, les besoins en puissance de calcul et en capacité de stockage augmentent également, s’appuyant sur un ensemble de machines, de câbles, de centres de données et d’infrastructures énergivores. C’est pourquoi il est essentiel de développer des solutions technologiques plus durables afin de réduire l’impact sur l’environnement et de prendre soin de notre Maison commune. [124]

101. Visum nostrum dilatantes super recursum ad IA in societatibus nostris, animadvertimus eam iam praesentem esse in processibus decisionalibus in omnibus ambitibus et diversis gradibus: in communicatione, in administratione, in dominio. Utilitates quoad efficaciam et potentialitas meliorationis quorundam servitiorum manifestae sunt; attamen rapida et sine discretione adoptio nos diversis periculis exponit, praesertim aestimandi minus eius impactum environmentale. Systemata IA hodierna magnas energiae et aquae quantitates requirunt, significantem impactum habent super emissiones dioxydi carbonii et resources intensive consumunt. Cum complexitatis incremento, praesertim in magnis linguisticis exemplaribus, etiam necessitates virtutis computandi et capacitatis depositi crescunt, innixae in complexu machinarum, funium, centrorum datorum et infrastructurarum quae multam energiam vorant. Quapropter essentiale est solutiones technologicas magis sustinibiles evolvere ad impactum super environmentum minuendum et ad curam Domus communis. [124]

Responsabilité, transparence et gouvernance de l’IA

Responsabilitas, perspicuitas et gubernatio IA

102. L’utilisation de l’IA n’est jamais un fait purement technique : lorsqu’elle intervient dans des processus qui ont une incidence sur la vie des personnes, elle touche aux droits, aux opportunités, à la réputation et à la liberté. Des décisions délicates qui touchent au travail, au crédit, à l’accès aux services et à la réputation des personnes risquent d’être entièrement confiées à des systèmes automatisés qui ne connaissent pas « la compassion, la miséricorde, le pardon et, surtout, l’ouverture à l’espérance d’un changement de la personne », [125] et peuvent ainsi engendrer de nouvelles formes d’exclusion. Il peut y avoir des utilisations manifestement inhumaines, comme la manipulation de l’information ou la violation de la vie privée, mais il peut aussi y avoir un danger moins évident, lorsque les systèmes d’IA, se présentant comme neutres et objectifs, reflètent et renforcent les stéréotypes ou les positions idéologiques de ceux qui les ont conçus et formés.

102. Usus IA numquam est factum mere technicum: cum in processus intervenit qui vitam personarum afficiunt, iura, opportunitates, famam et libertatem tangit. Decisiones delicatae quae laborem, creditum, accessum ad servitia et famam personarum tangunt periclitantur totaliter committi systematibus automaticis quae non cognoscunt « compassionem, misericordiam, veniam et, praesertim, apertionem ad spem mutationis personae », [125] et ita novas formas exclusionis generare possunt. Esse possunt usus manifeste inhumani, sicut informationis manipulatio vel privatae vitae violatio, sed periculum etiam minus evidens esse potest, cum systemata IA, se praesentantia tamquam neutralia et obiectiva, stereotypa vel positiones ideologicas eorum qui ea concepierunt et formaverunt reflectant et corroborent.

103. Confier, dans les faits, à un algorithme le pouvoir de sélectionner qui mérite et qui ne mérite pas sans que personne n’assume plus le poids de cette décision, revient à lui confier la tâche de redéfinir les limites des possibilités humaines. Ce qui fait défaut dans ce processus, ce n’est pas seulement l’empathie envers l’exclu, qui peut être imitée artificiellement, mais la responsabilité politique, car l’écartement des plus faibles est revêtu de neutralité et d’objectivité, face auxquelles il est impossible de protester. Ainsi, l’injustice devient silencieuse, et la compassion, la miséricorde et le pardon, non pas comme de simples apparences, mais comme des gestes politiques disparaissent de l’horizon.

103. Re ipsa committere algorithmo potestatem seligendi qui meretur et qui non meretur, ita ut nemo iam pondus huius decisionis assumat, idem est ac ei committere munus redefiniendi limites possibilitatum humanarum. Quod in hoc processu deest, non est tantum empathia erga exclusum, quae artificialiter imitari potest, sed responsabilitas politica, quia repulsio debiliorum neutralitate et obiectivitate vestitur, contra quas reclamare impossibile est. Sic iniustitia tacita fit, et compassio, misericordia et venia, non tamquam merae apparentiae, sed tamquam gestus politici, ex horizonte evanescunt.

104. Il en découle une conséquence simple mais incontournable : nous ne pouvons pas considérer l’IA comme moralement neutre. En réalité, tout dispositif technique implique des choix et des priorités : ce qu’il mesure, ce qu’il ignore, ce qu’il optimise, et la manière dont il classe les personnes et les situations. Si un système est conçu ou utilisé de manière à traiter certaines vies comme moins dignes ou à les exclure sans possibilité d’appel, il ne s’agit pas d’un simple instrument “à bien utiliser” ; il introduit déjà un critère qui contredit la dignité inaliénable de la personne. C’est pourquoi le discernement éthique ne peut se limiter à se demander si nous utilisons un certain système à des fins bonnes ou mauvaises, mais doit également s’interroger sur la manière dont il est conçu et sur la conception de la personne et de la société qui est inscrite dans les données et les modèles qui le guident. [126]

104. Hinc oritur consequentia simplex sed ineluctabilis: non possumus IA considerare tamquam moraliter neutralem. Re ipsa, omne dispositivum technicum electiones et praeferentias implicat: quid metiatur, quid ignoret, quid optimet, et quomodo personas et condiciones ordinet. Si systema ita concipitur vel adhibetur ut quasdam vitas tractet tamquam minus dignas vel eas excludat sine possibilitate appellationis, non agitur de simplici instrumento « bene utendo »; iam introducit criterium quod inalienabili dignitati personae contradicit. Quapropter discretio ethica non potest se limitare ad interrogandum num quoddam systema ad bonos vel malos fines adhibeamus, sed etiam interrogare debet de modo quo concipitur et de conceptione personae et societatis quae datis et exemplaribus eum dirigentibus inscribitur. [126]

105. Pour que l’IA respecte la dignité humaine et serve véritablement le bien commun, il est essentiel que les responsabilités soient clairement définies à chaque étape : depuis ceux qui conçoivent et programment les systèmes jusqu’à ceux qui les utilisent ou ceux qui décident de leur confier des choix concrets. Cependant, dans de nombreux cas, les processus internes qui mènent à un résultat peuvent manquer de transparence, ce qui rend plus difficile l’attribution des responsabilités et la correction des erreurs. C’est là que la responsabilité devient décisive, à savoir la possibilité d’identifier qui doit “rendre compte” des décisions, les motiver, les contrôler et, si nécessaire, les contester et réparer les dommages qui en dérivent. [127]

105. Ut IA dignitatem humanam observet et bono communi vere serviat, essentiale est ut responsabilitates clare definiantur in singulis gradibus: ab iis qui systemata concipiunt et programmant usque ad eos qui ea adhibent vel qui eis decisiones concretas committere statuunt. Attamen, in multis casibus, processus interni qui ad exitum ducunt perspicuitate carere possunt, quod difficiliorem reddit responsabilitatum attributionem et errorum correctionem. Ibi responsabilitas decretoria fit, scilicet possibilitas identificandi quis debeat « rationem reddere » de decisionibus, eas motivare, dominari et, si necesse fuerit, contestari et damna inde profluentia reparare. [127]

106. Appeler à la prudence, à des contrôles rigoureux et parfois même à un ralentissement dans l’adoption de l’IA ne signifie pas être contre le progrès, mais faire preuve d’une attention responsable envers la famille humaine. Cette exigence est d’autant plus urgente qu’il existe souvent un déséquilibre entre la vitesse du développement technologique et le rythme auquel se développent les consciences, les normes, les contrôles et les institutions capables d’en réguler les effets. Il ne suffit pas d’invoquer de façon générale l’éthique : il faut des cadres juridiques adéquats, une surveillance indépendante, l’éducation des utilisateurs, une politique qui n’abdique pas son devoir. Autrement le changement ne sera régi que par des logiques technocratiques et présenté comme nécessaire et inévitable, finissant par imposer des règles dictées par ceux qui possèdent les données, les infrastructures et les capacités de calcul.

106. Appellare ad prudentiam, ad rigorosos controlatus et interdum etiam ad retardationem in adoptione IA non significat esse contra progressum, sed exercere responsabilem attentionem erga familiam humanam. Haec exigentia eo magis urget quod saepe exsistit discrepantia inter celeritatem progressionis technologicae et rhythmum quo crescunt conscientiae, normae, controlatus et instituta capacia eius effectus moderandi. Non sufficit ethicam generice invocare: necessaria sunt adaequata iuridica cadra, independens superintendentia, educatio utentium, politica quae officium suum non abdicet. Aliter mutatio non regetur nisi a logicis technocraticis et praesentabitur tamquam necessaria et inevitabilis, tandem regulas imponens ab iis dictatas qui data, infrastructuras et facultates computandi possident.

107. Nous ne pouvons pas nous contenter d’invoquer la moralisation de la machine, ce qu’on appelle “l’alignement” de l’IA sur les valeurs humaines, sans avoir le courage de poser une condition supplémentaire : la possibilité de débattre du code éthique à utiliser, en le soumettant à des critères de justice sociale partagés. Sans cela ceux qui contrôlent l’IA imposeront leur propre vision morale qui deviendra l’infrastructure invisible des systèmes. Une IA plus morale ne sert à rien si cette morale est décidée par une poignée de personnes. Il faut une politique plus présente, capable de ralentir là où tout s’accélère et de protéger les espaces où les communautés peuvent encore participer et s’interroger.

107. Non possumus contenti esse invocando moralizationem machinae, illud quod dicitur « alignamentum » IA cum valoribus humanis, sine audacia proferendi condicionem additam: possibilitatem nempe disceptandi de codice ethico adhibendo, eum subicientes criteriis iustitiae socialis communiter participatae. Aliter qui IA dominantur propriam visionem moralem imponent quae fiet invisibilis infrastructura systematum. IA magis moralis nihil prodest si haec moralis a pauculis hominibus decernitur. Necessaria est politica magis praesens, capax retardandi ubi omnia accelerantur et tuendi spatia ubi communitates adhuc participare et interrogare possunt.

108. En effet, comme c’est le cas pour toute grande avancée technologique, l’IA tend surtout à renforcer le pouvoir de ceux qui disposent déjà de ressources économiques, de compétences et de l’accès aux données. À la lumière du bien commun et de la destination universelle des biens, ce phénomène suscite de sérieuses préoccupations : de petits groupes très influents peuvent orienter l’information et la consommation, conditionner les processus démocratiques et influencer les dynamiques économiques à leur avantage, en contradiction avec la justice sociale et la solidarité entre les peuples. C’est pourquoi il est indispensable que l’utilisation de l’IA – surtout lorsqu’elle touche aux biens publics et aux droits fondamentaux – s’accompagne de critères clairs et de contrôles effectifs, inspirés de la participation et de la subsidiarité : les communautés et les corps intermédiaires ne peuvent être réduits à de simples destinataires de décisions prises ailleurs, mais doivent pouvoir contribuer au discernement et à la vigilance. En outre, la propriété des données ne peut être confiée uniquement à des acteurs privés, mais doit être réglementée. Elles sont le fruit de la contribution de nombreux acteurs et ne peuvent être vendues ou confiées à quelques-uns. Une créativité capable de les gérer comme un bien commun ou collectif est nécessaire, dans une logique de partage, comme le suggérait déjà saint Jean-Paul II à propos des biens collectifs. [128]

108. Re vera, sicut in omni magna progressione technologica accidit, IA praesertim tendit ad corroborandam potestatem eorum qui iam resursibus oeconomicis, competentiis et accessu ad data fruuntur. Sub luce boni communis et universalis destinationis bonorum, hoc phaenomenon graves sollicitudines suscitat: parvi coetus valde influentes informationem et consumptionem dirigere possunt, processus democraticos condicionare et dynamicas oeconomicas in suum favorem influere, contradicentes iustitiae sociali et solidarietati inter populos. Quapropter omnino necessarium est ut usus IA – praesertim cum bona publica et iura fundamentalia tangit – comitetur claris criteriis et effectivis controlatibus, ex participatione et subsidiarietate inspiratis: communitates et corpora intermedia non possunt reduci ad simplices destinatarios decisionum alibi captarum, sed conferre debent ad discretionem et vigilantiam. Praeterea, dominium datorum non potest committi solis actoribus privatis, sed regulari debet. Sunt enim fructus contributionis multorum actorum et non possunt vendi nec paucis committi. Necessaria est creatrix facultas capax ea administrandi tamquam bonum commune vel collectivum, in logica communicationis, sicut iam sanctus Ioannes Paulus II suggesserat de bonis collectivis. [128]

109. Les principes de la Doctrine sociale nous aident à lire cette nouvelle réalité. Dans un monde où quelques sujets concentrent les données, les ressources informatiques et le pouvoir réglementaire, parler de bien commun signifie démasquer cette nouvelle asymétrie épistémique, économique et politique, en dénonçant les nouveaux monopoles de l’IA. Parler de destination universelle des biens signifie trouver des moyens d’assurer l’accès universel aux technologies et à la formation. Parler de subsidiarité exige de protéger la capacité des communautés à choisir et à corriger, sans reléguer leur intervention à un simple rôle de surveillance, une fois que les normes ont été établies ailleurs. Parler de solidarité oblige à reconnaître le travail invisible, souvent exploité, qui alimente les modèles algorithmiques. Parler de justice impose de s’interroger sur les géographies du pouvoir définissant qui peut entraîner les modèles et qui n’est qu’objet d’entraînement, et de reconnaître que la justice sociale n’est pas seulement un objectif à protéger après l’adoption des technologies, mais une condition préalable à mettre en œuvre dès leur conception.

109. Principia Doctrinae socialis nos adiuvant hanc novam realitatem legere. In mundo ubi pauci subiecti data, resursus informaticos et potestatem regulamentariam concentrant, loqui de bono communi significat hanc novam asymmetriam epistemicam, oeconomicam et politicam denudare, denuntiantes nova monopolia IA. Loqui de universali destinatione bonorum significat invenire modos ad universalem accessum ad technologias et ad formationem assecurandum. Loqui de subsidiarietate exigit tueri capacitatem communitatum eligendi et corrigendi, sine relegando eorum interventum ad simplex munus vigilantiae, postquam normae alibi statutae sunt. Loqui de solidarietate cogit agnoscere laborem invisibilem, saepe abusum, qui exemplaria algorithmica alit. Loqui de iustitia imponit interrogare de geographiis potestatis quae definiunt qui exemplaria instruere possit et qui solum instructionis sit obiectum, et agnoscere iustitiam socialem non esse solum finem post technologiarum adoptionem tuendum, sed condicionem praeliminarem iam ab earum conceptione exsequendam.

110. Je voudrais enfin employer un mot qui me tient à cœur : “désarmer”. Désarmer l’IA, c’est la soustraire à la logique de la compétition armée qui n’est plus aujourd’hui seulement militaire, mais aussi économique et cognitive. C’est la course à l’algorithme le plus performant et à la banque de données la plus vaste dans le but de consolider un avantage géopolitique ou commercial sur tous les autres. Désarmer, c’est rompre cette équivalence entre la puissance technique et le droit de gouverner. Désarmer ne signifie pas renoncer à la technologie, mais l’empêcher de dominer l’humain. Cela signifie la soustraire aux monopoles, la rendre discutable, contestable, et donc habitable, en la restituant à la pluralité des cultures humaines et des formes de vie. La tâche, aujourd’hui, n’est pas seulement éthique ou technique : elle est écologique au sens le plus radical, car elle met en jeu une nouvelle dimension de notre Maison commune. L’IA est déjà un environnement dans lequel nous sommes immergés et un pouvoir avec lequel nous devons composer. C’est pourquoi il ne suffit pas de la réglementer : elle doit être désarmée et rendue accessible.

110. Verbum denique adhibere velim quod mihi cordi est: « exarmare ». Exarmare IA significat eam subtrahere logicae armatae competitionis quae hodie iam non solum militaris est, sed etiam oeconomica et cognitiva. Est cursus ad algorithmum maxime efficacem et ad datorum thesaurum amplissimum ad consolidandam praeeminentiam geopoliticam vel commercialem super omnes alios. Exarmare significat rumpere hanc aequivalentiam inter potentiam technicam et ius gubernandi. Exarmare non significat technologiae renuntiare, sed eam impedire ne humanum dominetur. Hoc significat eam monopoliis subtrahere, eam disputabilem, contestabilem ideoque habitabilem reddere, eam restituendo pluralitati culturarum humanarum et formarum vitae. Munus, hodie, non est tantum ethicum aut technicum: ecologicum est sensu maxime radicali, quoniam novam dimensionem Domus nostrae communis in iudicium vocat. IA iam est environmentum in quo immersi sumus et potestas cum qua componere debemus. Quapropter non sufficit eam regulamentare: exarmari debet et accessibilis fieri.

111. J’adresse un appel particulier à ceux qui développent les intelligences artificielles. L’innovation technologique peut être, d’une certaine manière, une forme humaine de participation à l’acte divin de la création. Les développeurs portent donc une responsabilité éthique et spirituelle particulière, car chaque choix de conception exprime une vision de l’humanité. Tout comme l’auteur d’une œuvre artistique ou littéraire est tenu de prendre en compte les valeurs qu’elle exprime, ils sont appelés à traiter avec le sérieux qui s’impose les valeurs qu’ils insufflent à leurs projets : avec transparence, avec responsabilité envers les communautés impliquées et en veillant à vérifier que ce qui est cultivé est véritablement un bien.

111. Particularem appellationem dirigo ad eos qui intellegentias artificiales evolvunt. Innovatio technologica esse potest, certo modo, forma humana participationis actus divini creationis. Evolvendi periti igitur particularem responsabilitatem ethicam et spiritualem ferunt, quoniam omnis electio conceptionis visionem humanitatis exprimit. Sicut auctor operis artistici vel litterarii tenetur considerare valores quos exprimit, ita illi vocantur tractare cum debita gravitate valores quos in sua consilia infundunt: cum perspicuitate, cum responsabilitate erga communitates implicatas et vigilando ut verificent num quod colitur revera sit bonum.

Ce que nous ne pouvons pas perdre

Quod amittere non possumus

112. Après avoir rappelé les questions de responsabilité et de gouvernance de l’IA, il faut revenir à notre thème central : que signifie préserver l’humain ? Le risque n’est pas seulement que certaines technologies soient mal utilisées, mais que le paradigme technocratique dans lequel nous sommes plongés, renforcé par la révolution numérique et l’IA, fasse passer pour juste et normale une vision anti-humaine, selon laquelle la plénitude de la vie consisterait à avoir plus, à réduire la fragilité, à éliminer l’imprévu, à contrôler chaque chose. Lorsque l’efficacité devient la mesure de la valeur, l’être humain est tenté de se considérer comme un projet à optimiser plutôt que comme une créature appelée à la relation et à la communion.

112. Postquam quaestiones responsabilitatis et gubernationis IA commemoravimus, ad nostrum centrale argumentum redire oportet: quid significat humanum servare? Periculum non est tantum ne quaedam technologiae male adhibeantur, sed ne paradigma technocraticum in quo immersi sumus, a revolutione digitali et IA roboratum, tamquam iustum et normale praesentari faciat visionem anti-humanam, secundum quam plenitudo vitae consistat in plus habendo, in fragilitate minuenda, in imprevisto eliminando, in singulis dominando. Cum efficacia mensura valoris fit, homo tentatur se considerare tamquam consilium optimandum potius quam tamquam creaturam vocatam ad relationem et communionem.

113. En réalité, absolutiser une seule dimension de l’être humain est toujours une erreur. En effet, ce n’est pas seulement le manque qui engendre le désordre. Ce qui se développe sans mesure peut lui aussi devenir une forme de pauvreté. Dans un écosystème, l’harmonie se brise lorsqu’une seule espèce prolifère au détriment des autres. Chez l’être humain, il en va de même lorsqu’une faculté prétend devenir la mesure de tout. Ainsi, l’intelligence, si elle est absolutisée, finit par occulter d’autres dimensions essentielles de la vie : l’affection, la volonté, le dévouement ou la relation. Le pouvoir technique, s’il n’est pas équilibré, ne nous rend pas plus capables : il nous rend plus seuls, et plus exposés aux logiques de domination et d’exclusion. Il ne s’agit certainement pas de s’opposer à l’intelligence, mais de rappeler que celle-ci, lorsqu’elle se replie sur elle-même, oublie qu’elle est faite pour servir la vie et la personne humaine.

113. Re vera, unam tantum dimensionem hominis absoluere semper error est. Non enim sola privatio disordinem generat. Etiam quod sine mensura crescit, forma paupertatis fieri potest. In oecosystemate, harmonia rumpitur cum una sola species in detrimentum aliarum proliferat. In homine, idem accidit cum una facultas mensura omnium fieri praetendit. Sic intellegentia, si absoluitur, tandem alias dimensiones essentiales vitae obtegit: affectum, voluntatem, dedicationem vel relationem. Potestas technica, si non aequilibratur, non nos capaciores reddit: nos magis solos reddit et magis expositos logicis dominationis et exclusionis. Certe non agitur de opponendo se intellegentiae, sed de revocando eam, cum in se revertitur, oblivisci se factam esse ad serviendum vitae et personae humanae.

114. La qualité d’une civilisation ne se mesure pas à la puissance de ses moyens, mais à l’attention qu’elle sait offrir, à sa capacité à reconnaître l’autre comme un visage et non comme une fonction. La capacité à prendre soin les uns des autres est une dimension importante de notre humanité. Cette capacité s’apprend et se perfectionne avec l’expérience. Lire des contes à un enfant, tenir compagnie à une personne âgée, rendre un espace accueillant sont des gestes qui se vivent dans un environnement familial mais qui nous aident à apprendre et à intérioriser l’importance de la bienveillance au niveau social et nous entraînent à reconnaître l’autre comme une personne digne d’attention. La technologie peut aussi soutenir l’attention mutuelle entre les personnes, par exemple si elle offre des instruments qui aident à prévenir et à organiser, mais sans priver de liberté ni de jugement l’être humain, sujet des relations et responsable des décisions.

114. Qualitas civilizationis non mensuratur potentia eius mediorum, sed attentione quam praestare scit, eius capacitate agnoscendi alterum tamquam vultum et non tamquam functionem. Capacitas curam mutuam praebendi pondus magnum nostrae humanitatis constituit. Haec capacitas discitur et perficitur experientia. Fabulas puero legere, seni comitatum praestare, spatium hospitale reddere sunt gestus qui in ambitu familiari vivuntur, sed qui nos adiuvant ad discendam et interiorizandam benignitatis momenti in gradu sociali et nos exercent ad agnoscendum alterum tamquam personam dignam attentione. Technologia etiam mutuam attentionem inter personas fovere potest, exempli gratia si instrumenta praebet quae adiuvant ad praeveniendum et organizandum, sed sine privando libertate vel iudicio hominem, subiectum relationum et responsabilem decisionum.

Récits de fond : transhumanisme et posthumanisme

Narrationes fundamentales: transhumanismus et posthumanismus

115. En essayant de faire émerger les présupposés culturels qui accompagnent la révolution numérique en cours, je voudrais maintenant m’intéresser à certains courants qui interprètent le progrès comme un dépassement de l’humain et que l’on peut regrouper sous les noms de transhumanisme et de posthumanisme. Ils constituent les fondements idéologiques qui animent certains centres de pouvoir technologique et colonisent l’imaginaire collectif sous une forme simplifiée, en particulier dans les médias et sur les réseaux sociaux, entrainant l’enthousiasme pour les nouvelles technologies d’une vision futuriste de l’ “homme amélioré” ou de l’ “homme hybridé” avec la machine.

115. Conantes praesuppositiones culturales emergere facere quae revolutionem digitalem in cursu comitantur, nunc nonnullis fluxibus animum advertere velim qui progressum tamquam humani transcensum interpretantur et qui sub nominibus transhumanismi et posthumanismi colligi possunt. Ipsi constituunt ideologica fundamenta quae nonnulla centra potestatis technologicae animant et imaginarium collectivum forma simplificata colonizant, praesertim in mediis communicationis et in retibus socialibus, secum trahentes enthusiasmum pro novis technologiis ex visione futurista « hominis emendati » vel « hominis hybridati » cum machina.

116. Le transhumanisme et le posthumanisme comprennent en leur sein une multitude de courants et de sensibilités, et il est difficile d’en donner une description univoque. On peut les comparer à un archipel d’îles conceptuelles différentes, reliées toutefois par le même océan de présupposés : la centralité de la technique et le rêve de dépasser les limites de la condition humaine. En général, le transhumanisme imagine un renforcement de l’être humain grâce aux technologies (biomédecine, ingénierie corporelle, dispositifs, algorithmes), avec l’ambition d’accroître les performances et les capacités. Le posthumanisme, surtout dans ses versions les plus radicales, va plus loin : il critique l’anthropocentrisme et envisage une forme d’hybridation entre l’être humain, la machine et l’environnement, allant jusqu’à imaginer un franchissement de seuil où l’humanité se surpassera en entrant dans une nouvelle étape évolutive. Même si ces hypothèses restent en grande partie spéculatives, elles acquièrent une importance, car elles modifient l’imaginaire collectif et, par conséquent, orientent les choix sociaux, économiques et politiques. [129]

116. Transhumanismus et posthumanismus in se multitudinem fluxuum et sensibilitatum comprehendunt, et difficile est eorum descriptionem univocam dare. Comparari possunt cum archipelago insularum conceptualium diversarum, eodem tamen oceano praesuppositionum coniunctarum: centralitas technicae et somnium superandi limites condicionis humanae. Generaliter, transhumanismus imaginatur corroborationem hominis ope technologiarum (biomedicina, ingenieria corporalis, dispositiva, algorithma), cum ambitione augendi praestationes et capacitates. Posthumanismus, praesertim in suis versionibus magis radicalibus, ultra progreditur: anthropocentrismum criticat et formam hybridationis inter hominem, machinam et environmentum imaginatur, usque ad imaginandam transitionem liminis ubi humanitas se ipsam superabit ingrediens novum gradum evolutionarium. Etiamsi hae hypotheses magna ex parte speculativae manent, momentum acquirunt, quia imaginarium collectivum immutant et, consequenter, electiones sociales, oeconomicas et politicas dirigunt. [129]

117. À la lumière de la Doctrine sociale de l’Église, le point crucial n’est pas l’usage de la technique en tant que telle, mais la vision qui la sous-tend : si l’être humain est traité comme un matériau à perfectionner ou à surpasser, il devient alors plus facile d’accepter que certains soient considérés comme moins utiles, moins désirables, moins dignes. Au nom du progrès, on peut en venir à imaginer des “sacrifices nécessaires” et à faire payer aux plus fragiles le prix d’une prétendue optimisation de l’espèce. L’avertissement déjà mentionné de saint Paul VI reste alors d’une grande clairvoyance : ce sont véritablement les acquis de la science et de la technique libérés du progrès moral et social qui finissent par se retourner contre l’homme. [130] C’est pourquoi il faut distinguer clairement : une chose est d’intégrer les technologies dans une vision humaine et relationnelle ; une autre est de se laisser guider par un imaginaire qui minimise les limites et promet un “salut” purement technique.

117. Ad lucem Doctrinae socialis Ecclesiae, punctum crucis non est usus technicae per se, sed visio quae eam subtendit: si homo tractatur tamquam materia perficienda vel superanda, facilius fit acceptare ut quidam minus utiles, minus desiderabiles, minus digni considerentur. Nomine progressus, imaginari posse « sacrificia necessaria » et facere fragiliores solvere pretium pretensae optimationis speciei. Monitio iam memorata sancti Pauli VI manet tunc magnae perspicacitatis: vere sunt acquisitiones scientiae et technicae a progressu morali et sociali liberatae quae tandem contra hominem convertuntur. [130] Quapropter clare distinguere oportet: aliud est technologias in visione humana et relationali integrare; aliud est se duci sinere ab imaginario quod limites minimam reddit et « salutem » mere technicam pollicetur.

La limite, le cœur, la grandeur de l’être humain

Limes, cor, magnitudo hominis

118. Notre rapport à la vie semble aujourd’hui en crise. Tout ce qui apparaît comme une “limite” – incapacité, maladie, vieillesse, souffrance, vulnérabilité – tend à être perçu avant tout comme un défaut à corriger, plutôt qu’un espace où l’humain mûrit et s’ouvre à la relation. Or, nous devons nous rappeler que l’humain ne s’épanouit pas malgré la limite, mais souvent à travers la limite. Une vision de la réalité à la lumière de la foi aide à reconnaître ce que nous appelons la “contingence” des choses de ce monde. Si, d’une part, il est de notre devoir d’essayer d’éliminer la souffrance qui marque la vie humaine, d’autre part, il est sage de reconnaître notre finitude constitutive, sachant que « l’expérience religieuse, et en particulier la foi chrétienne, proposent d’habiter, sans simplifications, cette ambivalence entre la grandeur et la limite de l’humain, en la lisant à la lumière de la relation originelle et fondatrice avec Dieu ». [131]

118. Nostra relatio ad vitam hodie videtur in crisi versari. Omne quod tamquam « limes » apparet – incapacitas, morbus, senectus, dolor, vulnerabilitas – tendit percipi potissimum tamquam defectus corrigendus, potius quam spatium in quo humanum maturescit et ad relationem aperitur. At meminisse debemus humanum non efflorescere quamvis limitem habeat, sed saepe per limitem ipsum. Visio realitatis ad lucem fidei adiuvat ad agnoscendam quam vocamus « contingentiam » rerum huius mundi. Si, ex una parte, officium nostrum est conari dolorem qui humanam vitam signat tollere, ex altera parte, sapiens est nostram constitutivam finitudinem agnoscere, scientes « experientiam religiosam, et praesertim fidem christianam, proponere habitare, sine simplificationibus, hanc ambivalentiam inter magnitudinem et limitem humani, eam legentes ad lucem originalis et fundantis relationis cum Deo ». [131]

119. C’est précisément dans notre nature limitée que trouvent leur place la compassion, la sincère préoccupation face aux besoins des autres, la générosité qui surprend même au milieu des ténèbres et de l’échec, l’expérience spirituelle et l’adoration de Dieu. Nous le constatons dans de nombreux moments où la limite se fait concrète dans notre vie, lorsque nous essuyons un refus, lorsque nous souffrons de la maladie ou de la mort d’un être cher, lorsque nous faisons l’expérience de l’incapacité ou de l’échec. Mystérieusement, c’est précisément dans ces moments-là que nous pouvons trouver une sagesse nouvelle, toucher de nos mains l’affection des gens et expérimenter la présence du Seigneur.

119. Praecise in nostra natura limitata locum suum inveniunt compassio, sincera sollicitudo coram necessitatibus aliorum, generositas quae etiam in medio tenebrarum et defectus mirum facit, experientia spiritualis et adoratio Dei. Hoc constatamus in multis momentis quibus limes in nostra vita concretus fit, cum repulsam patimur, cum morbo vel morte cari hominis affligimur, cum incapacitatis vel defectus experientiam facimus. Mysteriose, praecise in his momentis novam sapientiam invenire possumus, manibus nostris affectum hominum tangere et praesentiam Domini experiri.

120. Même lorsque la limite se manifeste par des souffrances intérieures, la sagesse humaine nous enseigne à ne pas la refouler ni la réprimer, mais à l’intégrer. Pour éliminer totalement la douleur, il faudrait, au fond, éteindre aussi l’amour et le désir. En effet, celui qui aime et désire ne peut éviter de passer par l’épreuve et la souffrance, et c’est pourquoi, au fil des ans, nous gardons en nous des enseignements qui s’impriment comme des cicatrices, mémoire du chemin parcouru entre liberté et chutes, rêves et déceptions. Ce n’est que grâce à l’entrelacement de ces éléments que, dans le cœur, se produisent ces merveilles de l’âme qui nous font savourer la saveur la plus douce de notre humanité. [132] Renoncer à cette aventure, à la fois dramatique et splendide, au nom d’un prétendu dépassement de toutes les limites, pourrait signifier bien des choses mais pas être humain.

120. Etiam cum limes per interiores dolores manifestatur, sapientia humana nos docet eum non reprimere nec opprimere, sed integrare. Ut dolor totaliter eliminetur, oporteret, in fundo, etiam amorem et desiderium exstinguere. Re vera, qui amat et desiderat vitare non potest quin per probationem et dolorem transeat, et quapropter, annis procedentibus, intra nos servamus doctrinas quae tamquam cicatrices imprimuntur, memoria itineris percursi inter libertatem et casus, somnia et frustrationes. Solum gratia harum elementorum implexui, in corde, eveniunt illa miracula animae quae nos faciunt saporem dulcissimum nostrae humanitatis gustare. [132] Renuntiare huic adventurae, simul dramaticae et splendidae, nomine pretensi superamenti omnium limitum, posset significare multa, sed non humanum esse.

121. La corruption morale de notre condition de créature – le mal qui agite manifestement le cœur de l’homme – ruine la société et la vie, allant jusqu’aux extrêmes de la déshumanisation. Et pourtant, même cette forme douloureuse de limitation laisse entrevoir des lueurs de bien. Même lorsque l’être humain se déshumanise et provoque des tragédies, une petite lumière continue de briller dans l’humanité et reste capable de se rallumer, par la grâce de Dieu, sur les chemins de la conversion et de la réconciliation. Viktor Frankl disait à juste titre que dans les moments d’horreur « nous avons appris à connaître l’homme tel qu’il est réellement.Après tout, l’homme est l’être qui a inventé les chambres à gaz d’Auschwitz ; mais il est aussi celui qui y est entré debout, le Notre Père ou le Shema Israël aux lèvres ». [133]

121. Corruptio moralis nostrae condicionis creaturae – malum quod manifeste agitat cor hominis – societatem et vitam ruinat, usque ad extrema dehumanitatis. Et tamen, etiam haec dolorosa forma limitationis sinit intueri scintillas boni. Etiam cum homo dehumanizatur et tragoedias provocat, parva lux pergit in humanitate splendere et capax manet, gratia Dei, reaccendi in viis conversionis et reconciliationis. Victor Frankl recte dicebat in horroris momentis « didicimus cognoscere hominem qualis revera est. Postremo, homo est ens quod cameras gasis Auschwitz invenit; sed est etiam ille qui in eas stans intravit, Pater noster vel Shema Israel in labris ». [133]

122. La finitude, lorsqu’elle est acceptée dans la vérité, n’appauvrit pas l’être humain, mais l’ouvre à la reconnaissance du visage de Dieu et de l’autre. D’ailleurs, c’est précisément parce qu’il fait l’expérience de la limite – la vulnérabilité, la douleur, l’échec – qu’il peut reconnaître sa propre dignité et celle d’autrui comme inviolables. Et dans cette même expérience de la limite, il reste capable de percevoir une fraternité plus grande que lui-même et de reconnaître l’injustice comme un scandale. La culture et l’art, lorsqu’ils sont authentiques, préservent cette étincelle, empêchant la normalisation du mal. Ainsi, certaines œuvres ont pris une valeur presque prophétique : la NeuvièmeSymphonie de Beethoven comme désir d’unité ; Guernica comme dénonciation de la déshumanisation ; La Liste de Schindler comme invitation à ne pas livrer le passé à l’oubli.

122. Finitudo, cum in veritate accipitur, hominem non depauperat, sed eum aperit ad agnitionem vultus Dei et alterius. Immo, praecise quia experitur limitem – vulnerabilitatem, dolorem, defectum – propriam dignitatem et alterius tamquam inviolabiles agnoscere potest. Et in hac eadem experientia limitis manet capax percipiendi fraternitatem maiorem quam ipse et agnoscendi iniustitiam tamquam scandalum. Cultura et ars, cum authenticae sunt, hanc scintillam servant, impedientes mali normalizationem. Ita quaedam opera valorem fere propheticum acceperunt: Nona Symphonia Beethoven tamquam desiderium unitatis; Guernica tamquam denuntiatio dehumanitatis; Index Schindler tamquam invitatio ne praeteritum oblivioni tradatur.

123. L’histoire n’apparaît pas seulement comme un catalogue de nos violences, mais aussi comme la preuve que l’être humain sait créer des institutions capables de protéger la vie en communauté. Au cours des deux derniers siècles, nous en voyons l’illustration dans certaines réalisations emblématiques : la fondation du Comité International de la Croix-Rouge (1863), dont la neutralité opérationnelle garantit des soins prodigués avec compassion à tous ; le long processus qui a conduit à l’abolition de l’esclavage qui n’a pas été un simple changement juridique, mais un changement de conscience ; la création de l’Organisation des Nations Unies (1945) et la Déclaration universelle des droits de l’homme (1948) qui ont établi un langage commun pour affirmer, au moins en tant qu’idéal partagé, que la dignité humaine est universelle ; la Convention relative au statut des réfugiés (1951) qui reconnaît un devoir de protection envers ceux qui fuient les persécutions et les menaces. Dans ces exemples, le désir de bien se traduit concrètement par des formes publiques – normes, institutions, pratiques – capables de limiter la force et de défendre les plus vulnérables. Mais rien de tout cela ne vit le jour sans se heurter à des résistances, à des intérêts mesquins et à des inerties culturelles. Les conquêtes morales prennent presque toujours la forme d’un chemin long et laborieux, marqué également par des revers : pensons aux processus de paix interrompus ou aux engagements environnementaux mis en œuvre avec lenteur. Pourtant, c’est précisément la fragilité de ces résultats qui montre à quel point la responsabilité de ceux qui les initient et les soutiennent est précieuse.

123. Historia apparet non solum tamquam catalogus violentiarum nostrarum, sed etiam tamquam testimonium hominem scire instituta creare capacia tuendi vitam in communitate. Per duo ultima saecula, hoc illustratur in nonnullis emblematicis adimpletionibus: fundatio Comitatus Internationalis Crucis Rubrae (1863), cuius neutralitas operativa curas cum compassione omnibus praebitas garantit; longus processus qui ad servitutis abolitionem duxit, qui non fuit simplex mutatio iuridica, sed mutatio conscientiae; creatio Organizationis Nationum Unitarum (1945) et Declaratio universalis iurium hominis (1948), quae linguam communem statuerunt ad affirmandum, saltem tamquam ideale commune, dignitatem humanam universalem esse; Conventio de statu refugiorum (1951) quae officium tutelae erga eos qui persecutiones et minas fugiunt agnoscit. In his exemplis, desiderium boni concrete in formas publicas convertitur – normae, instituta, praxes – capaces limitandi vim et defendendi maxime vulnerabiles. Sed nihil horum lucem vidit sine resistentiis, sine vilibus interessibus et inertiis culturalibus. Conquisitiones morales fere semper formam longi et laboriosi itineris assumunt, etiam reversionibus signati: cogitemus de processibus pacis interruptis vel de officiis environmentalibus tarde exsecutis. Et tamen, praecise fragilitas horum exitum ostendit quantum sit pretiosa responsabilitas eorum qui ea inchoant et sustinent.

124. Certains événements nous aident à comprendre que l’histoire peut changer dès lors qu’un seul homme ou une seule femme prend vraiment au sérieux la dignité de chacun : le mouvement des droits civiques aux États-Unis d’Amérique, lié notamment au témoignage de Martin Luther King Jr., ou la fin de l’ apartheid en Afrique du Sud après la libération de Nelson Mandela et son choix de ne pas abandonner l’avenir à la haine. Dans des contextes différents, des femmes courageuses et généreuses se sont également distinguées, telles que sainte Laura Montoya, sainte Thérèse de Calcutta, Dorothy Day, Marie Skłodowska-Curie, Maria Montessori, Elisabeth Elliot, Wangari Maathai, Benazir Bhutto et tant d’autres, sur tous les continents, qui, par leur engagement, ont contribué à rendre l’histoire plus humaine.

124. Nonnulli eventus nos adiuvant ad intellegendum historiam posse mutari simulac unus solus vir vel una sola mulier dignitatem cuiusque vere graviter accipit: motus iurium civilium in Civitatibus Foederatis Americae, praesertim cum testimonio Martini Lutheri King Jr. coniunctus, vel finis apartheid in Africa Australi post liberationem Nelson Mandela eiusque electionem non relinquendi futurum odio. In diversis contextibus, etiam mulieres animosae et generosae se distinxerunt, sicut sancta Laura Montoya, sancta Teresa Calcuttensis, Dorothea Day, Maria Skłodowska-Curie, Maria Montessori, Elisabeth Elliot, Wangari Maathai, Benazir Bhutto et tot aliae, in omnibus continentibus, quae, suo officio, contulerunt ad historiam magis humanam reddendam.

125. À côté de ces signes publics, il existe une trame plus cachée mais décisive : les communautés religieuses qui choisissent des lieux pauvres et dangereux ; les martyrs de la fraternité et de la justice comme saint Maximilien Marie Kolbe, saint Oscar Romero et le bienheureux Enrique Angelelli, ainsi que des témoins qui ont incarné, dans des conditions difficiles et souvent inhumaines, l’espérance de l’Évangile et la dignité de l’homme, comme le vénérable François-Xavier Nguyễn Văn Thuận. Et, surtout, les “martyrs du quotidien” qui soignent, éduquent, accompagnent, consolent sans faire de bruit, comme les parents, les infirmiers, les médecins, les bénévoles, les personnes qui restent aux côtés d’une personne âgée ou d’un exclu. Leur témoignage montre que le bien ne se fait pas de manière automatique, mais qu’il exige de la persévérance, de la mémoire et une conversion qui rend capable de recommencer même après les défaites.

125. Iuxta haec signa publica, exsistit tela magis abscondita sed decretoria: communitates religiosae quae loca paupera et periculosa eligunt; martyres fraternitatis et iustitiae sicut sanctus Maximilianus Maria Kolbe, sanctus Oscar Romero et beatus Henricus Angelelli, et testes qui incarnaverunt, in condicionibus difficilibus et saepe inhumanis, spem Evangelii et dignitatem hominis, sicut venerabilis Franciscus-Xaverius Nguyễn Văn Thuận. Et, praesertim, « martyres cotidiani » qui curant, educant, comitantur, consolantur sine strepitu, sicut parentes, infirmarii, medici, voluntarii, personae quae iuxta senem vel exclusum manent. Eorum testimonium ostendit bonum non automatice fieri, sed perseverantiam, memoriam et conversionem exigere quae capacem reddat denuo incipiendi etiam post defectus.

126. C’est précisément cette imbrication d’institutions justes, de témoignages crédibles et de fidélités quotidiennes qui entretient l’espérance et indique une direction : faire progresser la technique sans faire régresser le cœur. C’est pourquoi l’humanité – magnifique et blessée – ne doit être ni remplacée ni dépassée : elle peut accueillir les progrès de la technique pour soulager les souffrances et ouvrir de nouvelles possibilités, à condition de ne pas renier ce qui fait d’elle ce qu’elle est, c’est-à-dire la capacité de relation et d’amour. À ce stade, une question décisive s’impose : s’il existe un authentique “plus qu’humain”, où se trouve-t-il ? La foi chrétienne y répond en indiquant un accomplissement qui ne découle pas d’une divinisation technologique, mais de l’opération de la grâce de Dieu reçue dans le Christ.

126. Praecise haec implexio iustorum institutorum, credibilium testimoniorum et cotidianarum fidelitatum spem alit et directionem indicat: facere progredi technicam sine retrogressu cordis. Quapropter humanitas – magnifica et vulnerata – neque substituenda neque superanda est: technicae progressus accipere potest ad dolores leniendos et ad novas possibilitates aperiendas, dummodo ne reneget id quod eam facit quod est, scilicet capacitatem relationis et amoris. Hoc in puncto, quaestio decretoria se imponit: si exsistit authenticum « plus quam humanum », ubi reperitur? Fides christiana respondet indicans adimpletionem quae non oritur ex divinizatione technologica, sed ex operatione gratiae Dei in Christo receptae.

Le véritable “plus qu’humain” : grâce et humanisme chrétien

Verum « plus quam humanum »: gratia et humanismus christianus

127. L’expression “plus qu’humain” n’appartient pas seulement au langage des promesses techniques. Depuis des siècles, la tradition chrétienne affirme que l’être humain n’est pas enfermé dans les limites de sa propre nature, mais qu’il est appelé à se transcender : non pas pour fuir la réalité ou par mépris des limites, mais pour s’épanouir dans l’amour. La foi connaît un “au-delà” qui naît du don de Dieu. Cette transformation est l’œuvre de l’Esprit Saint. Comme l’enseignait saint Thomas d’Aquin, ce processus d’élévation et de transformation « dépasse les facultés naturelles », [134] car il existe une distance infinie [135] entre notre nature et la vie de Dieu. Cependant, il est possible de nous insérer au sein de cette vie inépuisable, tandis que nous marchons dans les limites de ce monde. Et celui qui rend ce chemin possible ne peut être que l’Infini qui se donne : c’est Dieu lui-même qui surmonte la disproportion “infinie”. [136] C’est ainsi qu’a lieu la re-création de l’humain : « Si donc quelqu’un est dans le Christ, c’est une création nouvelle : l’être ancien a disparu, un être nouveau est là » ( 2 Co 5, 17).

127. Expressio « plus quam humanum » non pertinet solum ad linguam promissionum technicarum. A saeculis traditio christiana affirmat hominem non esse inclusum intra limites propriae naturae, sed vocari ad se transcendendum: non ut a realitate fugiat vel ex contemptu limitum, sed ut in amore floreat. Fides cognoscit « ultra » quod ex Dei dono nascitur. Haec transformatio opus est Spiritus Sancti. Sicut sanctus Thomas Aquinas docebat, hic processus elevationis et transformationis « facultates naturales excedit », [134] quia exsistit infinita distantia [135] inter nostram naturam et vitam Dei. Tamen, possibile est nos inseri in hanc inexhaustam vitam, dum ambulamus intra limites huius mundi. Et qui hoc iter possibile reddit non potest esse nisi Infinitus qui se donat: est Deus ipse qui « infinitam » disproportionem superat. [136] Sic fit re-creatio humani: « Si quis ergo in Christo, nova creatura; vetera transierunt, ecce, facta sunt nova » (2 Cor 5, 17).

128. Lorsque nous acceptons cette possibilité de nous transcender par la grâce de Dieu, nous ne nous renions pas, nous ne devenons pas moins humains. Au contraire, comme l’expliquait le Pape François, « nous parvenons à être pleinement humains quand nous sommes plus qu’humains, quand nous permettons à Dieu de nous conduire au-delà de nous-mêmes pour que nous parvenions à notre être le plus vrai ». [137] C’est là que réside la différence radicale par rapport aux rêves prométhéens : ce qui sauve l’humain, ce n’est pas une autosuffisance renforcée, mais une relation qui libère, une communion qui transforme. Face à cela, une technologie qui classe et optimise ce qui existe déjà peut devenir, sans le vouloir, un obstacle au changement et à la croissance. Pour un algorithme, l’erreur est quelque chose à corriger ; pour une personne, elle peut être le début d’un changement profond. L’avenir d’une personne n’est pas prévisible, mais dépend de sa liberté portée par la grâce divine inépuisable, et des liens qu’elle cultive.

128. Cum hanc possibilitatem nos transcendendi gratia Dei accipimus, non nos abnegamus, non minus humani fimus. E contra, sicut Summus Pontifex Franciscus explicabat, « pervenimus ad plene humani essendi cum sumus plus quam humani, cum Deo permittimus ut nos ultra nos ipsos ducat ut perveniamus ad nostrum verissimum esse ». [137] Ibi consistit differentia radicalis a somniis prometheicis: quod humanum salvat, non est autosufficientia corroborata, sed relatio quae liberat, communio quae transformat. Coram hoc, technologia quae classificat et optimet id quod iam exsistit fieri potest, sine velle, impedimentum mutationi et incremento. Pro algorithmo, error est aliquid corrigendum; pro persona, esse potest principium profundae mutationis. Futurum personae non est praevidendum, sed pendet ex eius libertate gratia divina inexhausta sustentata, et ex vinculis quae colit.

Deux cités et deux amours

Duae civitates et duo amores

129. L’humanisme chrétien ne rejette pas la science et la technique, mais les assume avec gratitude et réalisme, et les inscrit “les pieds sur terre” dans une vocation plus élevée. L’intelligence créative de l’être humain est un don qui peut soulager les souffrances et ouvrir de nouvelles possibilités, mais elle doit rester au service du bien commun, de la justice, de la protection des plus fragiles et de la création. En ce sens, le véritable choix ne se situe pas entre l’enthousiasme et la peur, mais entre deux façons de construire : un progrès au service de la personne et des peuples, ou un progrès qui les soumet à des logiques de pouvoir. En fin de compte, la question décisive reste celle posée par saint Jean-Paul II : l’IA rend-elle« la vie humaine sur la terre “plus humaine” à tout point de vue ? La rend[-elle] plus “digne de l’homme” ? ». [138] Si la réponse est oui, alors nous pouvons y reconnaître une opportunité à accueillir avec responsabilité, dans un chemin de reconstruction patiente et partagée, sur le modèle de la renaissance de Jérusalem racontée dans le livre de Néhémie. Si, au contraire, la puissance grandit tandis que le cœur s’assèche et que les liens se rompent, alors nous sommes face à une nouvelle forme de Babel : une construction grandiose, mais inhumaine.

129. Humanismus christianus scientiam et technicam non respuit, sed cum gratitudine et realismo eas assumit, easque inscribit « pedibus in terra » in vocatione altiore. Creatrix intellegentia hominis donum est quod dolores levare et novas possibilitates aperire potest, sed manere debet ad servitium boni communis, iustitiae, tutelae fragiliorum et creationis. Hoc sensu, vera electio non versatur inter enthusiasmum et timorem, sed inter duos modos aedificandi: progressum ad servitium personae et populorum, vel progressum qui eos logicis potestatis subicit. Tandem, quaestio decretoria manet illa a sancto Ioanne Paulo II proposita: num IA reddat « vitam humanam in terra “magis humanam” omni ex parte? Num eam reddit magis “dignam homine”? ». [138] Si responsio est affirmativa, tunc in ea agnoscere possumus opportunitatem cum responsabilitate accipiendam, in itinere patientis et communis reaedificationis, ad exemplum renascentiae Ierusalem in libro Nehemiae narratae. Si, contra, potestas crescit dum cor arescit et vincula rumpuntur, tunc coram nova forma Babel sumus: aedificio grandioso, sed inhumano.

130. S’interroger sur cette possibilité de progrès et sur la manière dont nous l’interprétons et le vivons revient toujours, au fond, à nous interroger aussi sur notre cœur. La manière dont nous concevons et organisons nos relations, notre travail et nos institutions reflète en effet nos valeurs fondamentales et, en dernière analyse, découle de ce qui nous tient le plus à cœur. C’est un amour qui nous guide : ce que nous aimons vraiment, autant comme individus qu’en tant que société, oriente notre vie et notre agir. Saint Augustin décrit l’histoire humaine comme le théâtre d’une lutte entre deux amours, qui ont construit deux façons d’habiter le monde et de vivre ensemble, deux “cités” : d’un côté, l’amour de Dieu et du prochain ; de l’autre, l’amour uniquement de soi. « Deux amours ont fait deux cités : l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu, la cité terrestre, l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi, la cité céleste ». [139] Comme dans toute l’histoire humaine, aujourd’hui encore ces deux amours se disputent la suprématie dans notre cœur. L’ère de l’IA n’échappe pas à cette règle : la construction de Babel ou celle de Jérusalem commence en chacun de nous.

130. Interrogare nos de hac possibilitate progressus et de modo quo eum interpretamur et vivimus revenit semper, in fundo, ad interrogandum nos etiam de corde nostro. Modus quo relationes, laborem et instituta concipimus et organizamus reflectit enim valores nostros fundamentales et, in ultima analysi, oritur ex eo quod nobis maxime cordi est. Amor est qui nos dirigit: quod vere amamus, tam ut individui quam ut societas, vitam nostram et agendi rationem orientat. Sanctus Augustinus historiam humanam describit tamquam theatrum certaminis inter duos amores, qui duos modos habitandi mundum et simul vivendi aedificaverunt, duas « civitates »: ex una parte, amor Dei et proximi; ex altera, amor sui solius. « Fecerunt itaque civitates duas amores duo: terrenam scilicet amor sui usque ad contemptum Dei, caelestem vero amor Dei usque ad contemptum sui ». [139] Sicut in tota historia humana, hodie etiam hi duo amores primatum in corde nostro disputant. Aetas IA huic regulae non subtrahitur: aedificatio Babel vel illa Ierusalem in unoquoque nostrum incipit.

Vérité, travail, liberté

Vérité, travail, liberté

131. Après avoir esquissé le contexte dans lequel s’inscrit le défi de la transformation technologique, en particulier celui lié à l’IA et aux courants transhumanistes et posthumanistes, nous ne pouvons nous contenter d’analyses générales. Lorsque les langages et les outils changent, les gestes quotidiens et les relations sociales changent eux aussi. C’est pourquoi il faut s’attarder sur certains domaines dans lesquels ces transformations ont des répercussions très concrètes, parfois dramatiques. À la lumière des principes de la Doctrine sociale de l’Église, la transformation numérique nous invite à redécouvrir la vérité comme bien commun, à protéger la dignité du travail et à préserver la liberté contre toute dépendance et toute marchandisation.

131. Postquam contextum adumbravimus in quo provocatio transformationis technologicae collocatur, praesertim ea quae cum intellegentia artificiali et cum motibus transhumanisticis et posthumanisticis cohaeret, generalibus analysibus contenti esse non possumus. Cum sermones et instrumenta mutantur, etiam cotidiani gestus et relationes sociales mutantur. Quapropter oportet in quibusdam regionibus immorari in quibus hae transformationes effectus valde concretos, interdum tragicos, producunt. Sub luce principiorum Doctrinae socialis Ecclesiae, transformatio digitalis nos invitat ut veritatem tamquam bonum commune rursus inveniamus, ut dignitatem laboris tueamur, et ut libertatem contra omnem dependentiam et omnem mercaturam servemus.

La vérité comme bien commun

Veritas tamquam bonum commune

Vérité et démocratie

Veritas et democratia

132. L’utilisation des plateformes numériques et des systèmes d’IA accélère les profonds changements qui touchent la communication publique et politique. Des outils qui pourraient favoriser le débat et la participation sont souvent utilisés pour construire des récits déformés et brouiller les frontières entre le vrai et le faux, en mélangeant données et opinions. La désinformation n’est pas née avec l’IA, mais elle trouve aujourd’hui en elle un puissant multiplicateur. La possibilité de manipuler des contenus, des images et des vidéos expose les citoyens à des perspectives partielles ou trompeuses. Le problème touche à la dimension culturelle et morale, car la qualité de la communication publique dépend directement de la confiance sociale et a une incidence sur celle-ci. Une information véridique, en effet, ne naît pas d’un contrôle centralisé ou automatisé. Dans le discours public, la vérité des faits possède une dimension rationnelle car elle exige la vérification, le recoupement des sources et la responsabilité argumentative ; mais la vérité est encore plus relationnelle, elle se construit à travers des liens de confiance et des pratiques partagées, dans une confrontation honnête avec les autres et avec le monde. Seule la recherche partagée de la vérité des faits, considérée comme un bien commun, peut fonder une communication juste.

132. Usus platearum digitalium et systematum intellegentiae artificialis profundas mutationes accelerat quae communicationem publicam et politicam afficiunt. Instrumenta quae disputationi et participationi favere possent saepe adhibentur ad narrationes deformatas construendas et ad fines inter verum et falsum confundendos, dum data et opiniones miscentur. Falsa informatio cum intellegentia artificiali non nata est, sed hodie in ea potens multiplicator invenitur. Possibilitas contenta, imagines et taeniolas manipulandi cives spectaculis partialibus vel deceptoriis exponit. Quaestio dimensionem culturalem et moralem attingit, quoniam qualitas communicationis publicae directe a fiducia sociali pendet et in eam influit. Vera enim informatio non oritur ex regimine centralizato aut automatico. In sermone publico, veritas factorum dimensionem rationalem possidet, quia requirit verificationem, fontium comparationem et responsabilitatem argumentativam; sed veritas magis etiam relationalis est, quae per vincula fiduciae et consuetudines communes construitur, in honesta cum aliis et cum mundo confrontatione. Sola conquisitio communis veritatis factorum, tamquam bonum commune habita, communicationem iustam fundare potest.

133. Ceux qui disposent de puissantes ressources techniques et économiques – et, par là même, de nombreuses ressources humaines pour agir – ont une grande capacité à provoquer des changements culturels et, en fin de compte, à convaincre un nombre important de personnes de ce qu’est la vérité sur l’être humain, sur le monde, sur le sens de l’existence, sur la famille, voire sur Dieu. Il s’agit là d’un pouvoir pur, dépourvu de vérité, qui impose subtilement ou ouvertement ce qu’il veut que les autres considèrent comme vrai. Derrière tout cela se cache une racine malsaine difficile à reconnaître : le fait que « l’homme moderne est parfois convaincu, à tort, d’être le seul auteur de lui-même, de sa vie et de la société. C’est là une présomption, qui dérive de la fermeture égoïste sur lui-même ». [140] Par conséquent, il pense pouvoir construire la réalité et considérer valable ce qui correspond le mieux à ses prétentions. Saint Jean-Paul II a réfléchi aux conséquences de la “crise autour de la vérité”, allant jusqu’à affirmer qu’« une fois perdue l’idée d’une vérité universelle quant au Bien connaissable par la raison humaine, la conception de la conscience est, elle aussi, inévitablement modifiée ». [141] Ainsi, la reconnaissance de vérités universellement valables qui nous précèdent et que la conscience doit accepter, vient à manquer. Cela a conduit le Pape François à se demander de manière réaliste : « Qu’est-ce que la loi sans la conviction, acquise après un long cheminement de réflexion et de sagesse, que tout être humain est sacré et inviolable ? » et à en conclure que « pour qu’une société ait un avenir, il lui faut cultiver le sens du respect en ce qui concerne la vérité de la dignité humaine à laquelle nous nous soumettons. Par conséquent, on n’évitera pas de tuer quelqu’un uniquement pour éluder la réprimande de la société et le poids de la loi, mais par conviction. C’est une vérité incontournable que nous reconnaissons par la raison et que nous acceptons par la conscience. Une société est noble et respectable aussi par son sens de quête de la vérité et son attachement aux vérités les plus fondamentales ». [142]

133. Qui potentibus opibus technicis et oeconomicis fruuntur — et, per haec ipsa, multis opibus humanis ad agendum — magnam habent facultatem mutationes culturales suscitandi et, in fine, multos homines persuadendi quid sit verum de homine, de mundo, de sensu existentiae, de familia, immo de Deo. Hoc est purum potestatis dominium, veritate carens, quod subtiliter vel aperte imponit id quod vult alios verum reputare. Post haec omnia latet radix infirma quae difficile cognoscitur: nempe quod « homo hodiernus saepe falso persuasus est se solum auctorem esse sui ipsius, vitae suae et societatis. Haec est praesumptio, quae oritur ex egoistica in se ipsum clausione ». [140] Quamobrem putat se realitatem construere posse et validum reputare id quod suis praetensionibus melius congruit. Sanctus Ioannes Paulus II de consecutionibus « crisis circa veritatem » meditatus est, eo usque progressus ut affirmaret: « semel amissa idea veritatis universalis circa Bonum quod ratione humana cognoscitur, conceptus conscientiae quoque inevitabiliter mutatur ». [141] Ita defectus exsurgit agnitionis veritatum universaliter validarum quae nos antecedunt et quas conscientia accipere debet. Quod Papam Franciscum induxit ad realiter interrogandum: « Quid est lex sine convictione, post longum cogitationis et sapientiae iter acquisita, omnem hominem sacrum et inviolabilem esse? », et ad concludendum: « ut societas futurum habeat, necesse est sensum reverentiae colat circa veritatem dignitatis humanae cui nos subicimus. Proinde, non vitabitur aliquem occidere solummodo ad effugiendam societatis reprehensionem et legis pondus, sed ex convictione. Haec est veritas inevitabilis quam ratione agnoscimus et conscientia accipimus. Societas nobilis et veneranda est etiam per suum sensum conquisitionis veritatis et adhaesionem ad veritates fundamentaliores ». [142]

134. La recherche de la vérité est un élément essentiel de la démocratie, qui est elle-même un instrument de participation au bien commun. Lorsque la question de savoir ce qui est vrai perd de son intérêt et qu’un pragmatisme se répand, se contentant de ce qui semble utile ou efficace, la vie démocratique s’affaiblit. En effet, celle-ci ne se nourrit pas seulement de règles et de procédures, mais avant tout d’un rapport loyal aux faits et d’une réelle orientation vers le bien des personnes et de la société. Le désintérêt pour la vérité conduit lentement mais inexorablement à glisser vers le totalitarisme, pour lequel, comme l’a écrit la philosophe Hannah Arendt, les sujets idéaux ne sont pas tant ceux qui sont idéologiquement convaincu, mais « les gens pour qui la distinction entre fait et fiction (c’est-à-dire la réalité de l’expérience) et la distinction entre vrai et faux (c’est-à-dire les normes de la pensée) n’existent plus ». [143]

134. Conquisitio veritatis elementum essentiale est democratiae, quae ipsa instrumentum est participationis ad bonum commune. Cum quaestio de eo quod verum sit interest amittit et pragmatismus diffunditur, eo contentus quod utile vel efficax videtur, vita democratica infirmatur. Haec enim non solum regulis et processibus alitur, sed praesertim fideli ad facta relatione et vera ordinatione ad bonum personarum et societatis. Indifferentia erga veritatem lente sed inexorabiliter ducit ad lapsum in totalitarismum, cui, ut philosopha Hannah Arendt scripsit, ideales subiecti non tantum sunt qui ideologice persuasi sunt, sed « homines pro quibus distinctio inter factum et fictionem (id est, realitas experientiae) et distinctio inter verum et falsum (id est, normae cogitationis) iam non existunt ». [143]

Communication et imaginaire collectif

Communicatio et imaginatio collectiva

135. Dans cette perspective, il est important de rappeler que la communication « n’est pas seulement la transmission d’informations, mais aussi la création d’une culture ». [144] Les contenus qui circulent dans les espaces numériques influencent la manière dont les personnes perçoivent le monde et introduisent dans la conscience collective des images et des récits qui orientent les désirs et influencent les choix quotidiens. Ce « n’est pas un monde parallèle ou purement virtuel », [145] car ce qui naît en ligne fait désormais partie intégrante de la vie des personnes, surtout des plus jeunes.

135. Hac perspectiva, magni momenti est meminisse communicationem « non solum esse transmissionem informationum, sed etiam creationem culturae ». [144] Contenta quae in spatiis digitalibus circumferuntur modum quo homines mundum percipiunt influunt et in conscientiam collectivam imagines et narrationes inducunt quae desideria dirigunt et quotidianas electiones afficiunt. Hoc « non est mundus parallelus vel mere virtualis », [145] quoniam id quod in linea oritur iam pars integralis vitae personarum est, praesertim iuvenum.

136. C’est pourquoi ceux qui contrôlent les plateformes numériques et les moyens de communication ont une capacité remarquable pour influencer l’imaginaire collectif et présenter comme désirable une certaine vision de la réalité. C’est un pouvoir qui doit être constamment éclairé par la recherche de la vérité et le respect de la dignité humaine, afin que la culture qui se développe sur internet ne devienne pas un instrument de distraction excessive, d’uniformisation et de domination, mais un espace où puissent s’épanouir la liberté intérieure et la pensée critique.

136. Quamobrem qui plateas digitales et media communicationis regunt insignem habent facultatem ad imaginationem collectivam influendam et ad quandam realitatis visionem tamquam desiderabilem proponendam. Haec potestas est quae constanter illuminari debet conquisitione veritatis et reverentia dignitatis humanae, ne cultura quae in interrete crescit fiat instrumentum nimiae distractionis, uniformitatis et dominationis, sed spatium ubi libertas interior et cogitatio critica florere possint.

Pour une écologie de la communication

Pro oecologia communicationis

137. Le premier devoir qui nous incombe est de ne pas diaboliser ni idolâtrer les outils, mais de les maîtriser en partant d’un point d’ancrage : la vérité est un bien commun, et non la propriété de ceux qui détiennent le pouvoir ou la visibilité. Il faut donc promouvoir une écologie de la communication : sur le plan des règles publiques, cela signifie établir des normes qui rendent plus transparentes les logiques selon lesquelles les contenus sont sélectionnés et amplifiés et qui protègent les données personnelles ; sur le plan social et culturel, en revanche, cela implique le renforcement des corps intermédiaires, un journalisme sérieux et des lieux de débat où comptent davantage l’argumentation et la vérification que la réaction immédiate ; du côté de l’école et de la famille, la croissance du besoin d’une nouvelle conscience éducative et la formation à l’utilisation correcte et critique des outils numériques, de l’IA, des plateformes d’achat et d’investissement ; du côté de l’université, le grand défi de l’intégration des savoirs, en formant à la fois à la capacité de relier et de fusionner les connaissances pour appréhender la complexité, et aux techniques de vérification des faits.

137. Primum officium nobis incumbens est instrumenta neque diabolizare neque idolatrare, sed ea gubernare ex puncto anchorae proficiscentes: veritas est bonum commune, et non proprietas eorum qui potestatem vel visibilitatem detinent. Oportet ergo oecologiam communicationis promovere: in plano regularum publicarum, hoc significat normas statuere quae rationes secundum quas contenta seliguntur et amplificantur magis perspicuas reddant et quae data personalia tueantur; in plano sociali et culturali, contra, hoc implicat corporum intermediorum confirmationem, seriosum diurnalismum et loca disputationis ubi plus valent argumentatio et verificatio quam reactio immediata; ex parte scholae et familiae, incrementum necessitatis novae conscientiae educativae et formationem ad rectum et criticum usum instrumentorum digitalium, intellegentiae artificialis, platearum emptionis et investimenti; ex parte universitatis, magna provocatio integrationis scientiarum, formando simul ad facultatem nectendi et coniungendi cognitiones ad complexitatem capiendam, et ad technicas verificationis factorum.

138. Même les communautés chrétiennes doivent s’engager à communiquer de manière transparente et à rechercher fidèlement les faits. Malheureusement, cela n’a pas toujours été le cas. Nous avons assisté avec honte à la pénible découverte de vérités douloureuses concernant également des membres de l’Église et des réalités ecclésiales. En particulier, certains journalistes passionnés par la vérité ont joué un rôle fondamental dans la mise en lumière d’injustices et d’abus. À ces derniers je voudrais répéter les paroles que le Pape François a prononcées en s’adressant aux vaticanistes : « Je vous remercie aussi pour ce que vous racontez sur ce qui ne va pas dans l’Église, pour ce que vous nous aidez à ne pas cacher sous le tapis et pour la voix que vous avez donnée aux victimes ». [146] Cependant, la vigilance et la transparence sont avant tout une grave responsabilité de l’Église elle-même et nous ne devons pas attendre que d’autres nous obligent à affronter des vérités dérangeantes sur nous-mêmes.

138. Etiam communitates christianae se obligare debent ut perspicue communicent et facta fideliter conquirant. Pro dolor, hoc non semper accidit. Cum pudore assistimus dolorosae inventioni gravium veritatum etiam circa membra Ecclesiae et realitates ecclesiales spectantium. Praesertim quidam diurnarii veritatis amantes munus fundamentale gesserunt in patefaciendis iniustitiis et abusibus. His ipsis verba repetere vellem quae Papa Franciscus, vaticanistas alloquens, pronuntiavit: « Vobis quoque gratias ago propter ea quae narratis de iis quae in Ecclesia non recte se habent, propter ea quae nos adiuvatis ne sub tapete abscondamus, et propter vocem quam victimis dedistis ». [146] Attamen, vigilantia et perspicuitas in primis grave officium sunt ipsius Ecclesiae, neque exspectare debemus ut alii nos cogant ad veritates molestas de nobis ipsis affrontandas.

Une alliance éducative pour l’ère numérique

Foedus educativum pro aetate digitali

139. À une époque où la vérité est souvent soumise aux intérêts et aux stratégies de communication, le monde de l’éducation revêt une importance cruciale. Mais les transformations technologiques rapides mettent en évidence notre manque de préparation sur le plan éducatif. L’omniprésence des médias numériques engendre une culture de l’immédiateté et de l’hyperstimulation, qui alimente la fatigue, l’ennui et l’apathie face à l’effort nécessaire pour rechercher la vérité.

139. In aetate qua veritas saepe interessibus et strategiis communicationis subicitur, mundus educationis cruciale momentum induit. Sed celeres transformationes technologicae nostram defectum praeparationis in plano educativo manifestant. Omnipraesentia mediorum digitalium culturam immediatatis et hyperstimulationis generat, quae fatigationem, taedium et apathiam alit coram labore necessario ad veritatem conquirendam.

140. Au contraire, les processus éducatifs ont besoin de temps de croissance, d’une confrontation avec la réalité au-delà des apparences et d’un cheminement patient. La question est fondamentale, car toute technologie éduque ceux qui l’utilisent. Éduquer à l’utilisation de l’IA implique donc d’éduquer à décider quand et pourquoi ne pas l’utiliser. La rapidité et la facilité avec lesquelles on obtient une réponse ou une synthèse risquent d’éteindre le désir de poser des questions, qui ne porte ses fruits qu’avec le temps. Comme l’écrit Platon, les choses les plus profondes et les plus importantes ne s’apprennent qu’après beaucoup de temps et d’efforts, en s’engageant dans la discussion avec les autres pour “frotter” les concepts et les expériences comme s’il s’agissait de silex, jusqu’à ce que jaillisse en nous l’étincelle de la compréhension. [147] Nous devons nous éduquer à jeûner de l’IA et protéger nos jeunes de la promesse de la machine parfaite, de cette séduction subtile qui fait paraître inutile la pensée humaine précisément au moment où elle est la plus nécessaire.

140. E contrario, processus educativi indigent temporibus crescentiae, confrontatione cum realitate ultra apparentias, et patienti itinere. Quaestio fundamentalis est, quia omnis technologia eos qui ea utuntur educat. Educare ad usum intellegentiae artificialis implicat ergo educare ad decernendum quando et cur ea non utamur. Velocitas et facilitas quibus responsum vel synthesis obtinetur extinguere periclitantur desiderium quaestiones ponendi, quod fructus suos non fert nisi cum tempore. Ut Plato scribit, res profundissimae et maximi momenti non discuntur nisi post multum tempus et laborem, in disputatione cum aliis assidue versando ut conceptus et experientias « fricemus » quasi essent silices, donec in nobis scintilla intellegentiae exsiliat. [147] Nos educare debemus ad ieiunium ab intellegentia artificiali et iuvenes nostros tueri a promissione machinae perfectae, ab illa subtili seductione quae cogitationem humanam inutilem facere videtur eo ipso momento quo maxime necessaria est.

141. Ces dernières années, la littérature psychologique et psychiatrique a mis en évidence avec une insistance croissante comment une exposition précoce et non encadrée aux appareils numériques et aux réseaux sociaux peut avoir des répercussions négatives sur le sommeil, l’attention, la régulation émotionnelle et la vie relationnelle, en particulier chez les plus jeunes, avec des conséquences parfois dramatiques. À cela s’ajoute la facilité d’accès à des scènes violentes ou cruelles, qui blessent la sensibilité, à des contenus pornographiques et hypersexualisés, à des messages qui banalisent le corps et l’affectivité, ainsi qu’à des propositions qui normalisent des comportements à risque. Sur Internet, les phénomènes de détournement de mineurs, de chantage et d’exploitation sexuelle ne sont pas rares ; ils sont rendus plus insidieux par l’utilisation de faux profils, d’algorithmes qui amplifient les contacts dangereux et d’outils d’IA capables de manipuler des images et des vidéos. Le fait de disposer trop tôt d’un téléphone portable personnel et de l’utiliser sans contrôle parental peut accentuer la fragilité et favoriser les dépendances chez les jeunes, les exposant à des dynamiques d’isolement, de harcèlement et de cyberharcèlement, ainsi qu’à des pressions pour partager des images intimes ou des données sensibles.

141. His ultimis annis, litteratura psychologica et psychiatrica crescente insistentia ostendit quomodo praecox et indirecta expositio ad apparatus digitales et ad retia socialia possit effectus negativos habere in somno, in attentione, in regulatione affectuum et in vita relationali, praesertim apud iuvenes, cum consecutionibus interdum tragicis. His accedit facilitas accessus ad scaenas violentas vel crudeles, quae sensibilitatem vulnerant, ad contenta pornographica et hypersexualia, ad nuntios qui corpus et affectionem vilificant, atque ad propositiones quae periculosos mores normales reddunt. In Interrete, phaenomena seductionis minorum, extorsionis et exploitationis sexualis non rara sunt; insidiosiora redduntur usu falsorum profilorum, algorithmorum qui contactus periculosos amplificant et instrumentorum intellegentiae artificialis capacium imagines et taeniolas manipulandi. Nimis praecox dispositio telephonii portabilis personalis eiusque usus sine paterno control fragilitatem augere potest et dependentias apud iuvenes favere, exponendo eos dynamicis isolationis, vexationis et cybervexationis, atque pressionibus ad imagines intimas vel data sensibilia communicanda.

142. Il est difficile pour les parents de résister seuls au conditionnement des modèles économiques qui monétisent l’attention et le temps. C’est pourquoi une alliance entre les responsables politiques, les institutions éducatives et les familles est indispensable, afin d’apporter un soutien concret aux adultes dans leur devoir. Il faut s’opposer, par des choix publics à long terme, aux intérêts immédiats des plateformes – concentrées entre quelques mains – lorsqu’ils vont à l’encontre du bien-être des mineurs. Dans cette perspective, il convient de prendre des mesures législatives qui fixent des limites d’âge, responsabilisent les fournisseurs de services – sans faire peser la charge de ces restrictions sur les familles – et prévoient des protections spécifiques contre toute forme d’exploitation et de violence sexuelle en ligne, afin de protéger véritablement l’enfance et l’adolescence en tant que biens précieux confiés à nos soins. [148] Dans le même temps, il faut éduquer les enfants, les adolescents et les jeunes afin qu’ils apprennent à reconnaître les manipulations, à défendre leur dignité et à respecter celle des autres, y compris dans les environnements numériques. [149]

142. Parentibus difficile est solis resistere conditionamento modellorum oeconomicorum quae attentionem et tempus in pecuniam vertunt. Quapropter foedus inter publicos magistratus, instituta educativa et familias necessarium est, ut concretum auxilium adultis in suo officio praebeatur. Oportet, per publicas electiones longi temporis, immediatis interessibus platearum opponi — paucis manibus concentratarum — cum bono minorum adversantur. Hac perspectiva, conveniet legislativas mensuras suscipere quae limites aetatis statuant, fornitores servitiorum responsabiles reddant — onere harum restrictionum non in familias imposito — et specificas tutelas provideant contra omnem formam exploitationis et violentiae sexualis in linea, ut vere infantia et adolescentia tueantur tamquam bona pretiosa curis nostris commendata. [148] Simul, oportet pueros, adolescentes et iuvenes educare ut manipulationes agnoscere discant, ut suam dignitatem tueantur et aliorum reverentur, etiam in ambientibus digitalibus. [149]

Le rôle central de l’école

Munus centrale scholae

143. L’école est le lieu où les nouvelles générations peuvent apprendre à rechercher et à aimer la vérité, à s’interroger sur le sens de la vie et sur la dignité de chaque personne. C’est pourquoi de nombreux parents, qui souhaitent que leurs enfants grandissent en développant des capacités relationnelles, un esprit critique et des valeurs solides, placent de grands espoirs en elle, qu’ils considèrent comme une alliée précieuse dans l’éducation de leurs enfants. Les parents ont en effet le droit primordial et inaliénable de choisir le type d’instruction et de formation à donner à leurs enfants, conformément à leurs convictions morales, culturelles et religieuses. Le monde scolaire, aujourd’hui, est confronté à des défis qui ne peuvent être reportés.

143. Schola est locus ubi novae generationes discere possunt veritatem conquirere et amare, de sensu vitae et de dignitate uniuscuiusque personae interrogare. Quapropter multi parentes, qui filios suos cupiunt crescere capacitates relationales, spiritum criticum et solidos valores evolventes, magnas spes in ea ponunt, eam pretiosam sociam in educatione filiorum suorum reputantes. Parentes enim primarium et inalienabile ius habent eligendi genus instructionis et formationis suis filiis dandum, secundum suas morales, culturales et religiosas convictiones. Mundus scholasticus, hodie, provocationibus confrontatur quae differri non possunt.

144. Le premier défi est d’ordre sociopolitique. Tant au sein des différents pays qu’entre les différentes régions du monde, de fortes inégalités persistent en matière d’accès à l’éducation de base et à l’enseignement supérieur. Dans bon nombre de pays, l’État n’a pas encore investi les ressources nécessaires pour garantir à tous une éducation de qualité, tant en soutenant de manière adéquate le système scolaire public qu’en soutenant les établissements privés qui offrent ce service fondamental. Lorsqu’une part importante de l’enseignement, à différents niveaux, est confiée à des établissements privés, il peut arriver que l’accès à l’école soit trop dépendant des moyens financiers des familles, en l’absence d’un soutien public adéquat. Face à ce risque, il convient toutefois de reconnaître et de soutenir la contribution de nombreuses œuvres éducatives catholiques qui, bien qu’étant des établissements privés, garantissent un accueil inclusif aux enfants et aux jeunes de toutes origines, même lorsque la situation économique des familles ne le permet pas.

144. Prima provocatio sociopolitici ordinis est. Tam intra varias nationes quam inter varias regiones mundi, fortes inaequalitates persistunt in accessu ad educationem fundamentalem et superiorem. In multis nationibus, Civitas necessarias opes nondum investivit ut omnibus qualitativam educationem garantiret, tam adaequate sustinendo systema scholasticum publicum quam sustinendo instituta privata quae hoc fundamentale servitium offerunt. Cum magna pars docentiae, in diversis gradibus, institutis privatis committitur, accidere potest ut accessus ad scholam nimis pendeat ex mediis pecuniariis familiarum, cum publicum auxilium adaequatum desit. Coram hoc periculo, tamen, agnoscenda et sustinenda est contributio multorum operum educativorum catholicorum quae, etsi instituta privata sunt, inclusivam receptionem pueris et iuvenibus omnium originum garantiunt, etiam cum oeconomica condicio familiarum hoc non permittit.

145. Le deuxième grand défi est pédagogique. De nombreux systèmes éducatifs peinent à s’adapter au rythme des changements et à soutenir un épanouissement global des élèves. Le développement des technologies de l’information et de l’IA rend rapidement inadéquats les programmes d’études conçus pour une autre époque, tandis que l’organisation de l’école, les espaces, les méthodes d’évaluation et la figure même de l’enseignant doivent être repensés dans la perspective d’une éducation véritablement globale, ouverte à toutes les dimensions de la personne. Il est nécessaire de soutenir la formation continue des enseignants tout au long de leur vie professionnelle, afin qu’ils sachent dialoguer de manière positive avec les nouvelles technologies, en aidant les élèves à en faire un usage responsable, critique et créatif, et à ne pas subir passivement leur influence.

145. Secunda magna provocatio paedagogica est. Multa systemata educativa laborant ut ad mutationum velocitatem se aptent et ad globalem alumnorum maturationem sustinendam. Progressio technologiarum informationis et intellegentiae artificialis curricula studiorum pro alia aetate concepta celeriter inadequata reddit, dum scholae ordinatio, spatia, methodi aestimationis, et ipsa figura magistri repensandae sunt in perspectiva educationis vere globalis, omnibus dimensionibus personae apertae. Necessarium est continuam magistrorum formationem per totam eorum vitam professionalem sustinere, ut sciant positive cum novis technologiis colloqui, alumnos adiuvantes ut responsabili, critico et creativo modo iis utantur, et ne passive earum influxum patiantur.

146. Le troisième grand défi est d’ordre intellectuel et lié à la sagesse. Si nous ne faisons pas attention, un système éducatif dépourvu d’amour pour la vérité risque de voir le jour, dans lequel le flux incessant d’informations se substitue à la recherche, à la réflexion et au discernement. Les connaissances fragmentaires se multiplient mais il devient plus difficile d’appréhender la réalité dans son ensemble, de poser des questions sur le sens des choses et de développer une véritable pensée critique et créative. De nombreux éducateurs perçoivent déjà les signes d’une possible déshumanisation où les personnes savent beaucoup de choses mais peinent à donner un sens à leur vie, notamment en raison de leur incapacité à relier les informations et les connaissances, et à ne pas en perdre de vue le sens. Il faut promouvoir une véritable hygiène de l’attention : des rythmes qui prévoient le silence, l’étude approfondie, la lecture, la confrontation mesurée ; sans ces éléments, la liberté intérieure risque d’être compromise.

146. Tertia magna provocatio intellectualis est et cum sapientia coniuncta. Si non attendemus, periclitatur systema educativum sine amore veritatis exsurgere, in quo continuus informationum fluxus locum substituit conquisitionis, meditationis et discretionis. Cognitiones fragmentariae multiplicantur, sed difficilius fit realitatem in sua totalitate comprehendere, quaestiones de rerum sensu ponere et veram cogitationem criticam et creativam evolvere. Multi educatores iam signa percipiunt possibilis deshumanizationis, ubi homines multa sciunt sed laborant ut sensum vitae suae dent, praesertim ob incapacitatem informationes et cognitiones nectendi, neque earum sensum amittere. Oportet veram hygienen attentionis promovere: rhythmos qui silentium, profundum studium, lectionem, mensuratam confrontationem provideant; sine his elementis, libertas interior periclitatur compromitti.

147. La Doctrine sociale de l’Église invite les familles, les écoles, les communautés chrétiennes et les institutions publiques à une alliance éducative renouvelée. Celle-ci se concrétise lorsque les principes fondamentaux se traduisent en objectifs éducatifs : éduquer à la sobriété et au sens de la limite ; éduquer à la reconnaissance du droit, de l’autre et de ceux qui viendront après nous, à jouir des biens qui nous sont donnés ou que l’ingéniosité humaine rend disponibles ; éduquer à la liberté et à la responsabilité ; éduquer au sens de la transcendance et au bien commun. L’école n’est pas appelée à courir après la rapidité du monde numérique, mais à offrir ce que le numérique seul ne peut donner : du temps partagé pour apprendre et des relations de confiance.

147. Doctrina socialis Ecclesiae familias, scholas, communitates christianas et instituta publica invitat ad renovatum foedus educativum. Hoc concrete fit cum principia fundamentalia in obiectiva educativa traducuntur: educare ad sobrietatem et ad sensum limitis; educare ad agnitionem iuris alterius et eorum qui post nos venient, ut bonis quae nobis data sunt vel quae humana ingeniositas reddit disponibilia fruantur; educare ad libertatem et responsabilitatem; educare ad sensum transcendentiae et boni communis. Schola non vocatur ad sequendam velocitatem mundi digitalis, sed ad praebendum id quod sola res digitalis dare non potest: tempus commune ad discendum et relationes fiduciae.

La dignité du travail dans la transition numérique

Dignitas laboris in transitione digitali

La valeur du travail

Valor laboris

148. Depuis la naissance de la Doctrine sociale, avec Rerum novarum , l’Église a attiré l’attention sur la protection des travailleurs et sur la nécessité de lutter contre toute forme d’exploitation. Mais, surtout, le Magistère a reconnu dans le travail « la clé essentielle » [150] pour comprendre l’ensemble de la question sociale, car c’est à travers lui que la personne développe de nombreuses dimensions de son existence. C’est dans cette perspective que l’on comprend également la grande intuition de saint Benoît de Nursie, qui a uni la prière et le travail en indiquant l’activité quotidienne comme partie de la réponse de la personne à l’appel de Dieu. Créés à l’image du Créateur, par nos œuvres nous prolongeons les siennes, nous contribuons au progrès de la société et à la construction du bien commun, nous mettons à profit les capacités reçues, nous améliorons et embellissons le monde, nous soutenons nos familles, nous entrons dans des relations de coopération et nous apprenons à construire ensemble, dans l’écoute et le dialogue, quelque chose que personne ne pourrait réaliser seul.

148. A nativitate Doctrinae socialis, cum Rerum novarum, Ecclesia attentionem advocavit super tutelam operariorum et super necessitatem omnem formam exploitationis impugnandi. Sed, praesertim, Magisterium in labore agnovit « clavem essentialem » [150] ad totam quaestionem socialem intellegendam, quia per eum persona multas dimensiones suae existentiae evolvit. Hac perspectiva intellegitur etiam magna intuitio sancti Benedicti Nursini, qui orationem et laborem coniunxit, cotidianam actionem tamquam partem responsionis personae ad vocationem Dei indicans. Ad imaginem Creatoris creati, per opera nostra Eius opera prolongamus, ad progressum societatis et ad aedificationem boni communis contribuimus, capacitates acceptas in fructum vertimus, mundum melioramus et ornamus, familias nostras sustentamus, in cooperationis relationes intramus et discimus simul construere, in auscultatione et dialogo, aliquid quod nemo solus efficere posset.

149. C’est pourquoi le travail n’est pas un simple instrument, mais il exprime et renforce la dignité de notre vie. Il est une exigence inscrite dans la condition humaine, un chemin ordinaire vers la maturité, le développement et l’épanouissement personnel. Dans cette optique, les aides économiques aux pauvres restent parfois nécessaires dans les situations d’urgence, mais elles ne peuvent devenir la seule réponse, car l’objectif est de permettre à chacun de vivre dignement grâce à son travail. [151]

149. Quapropter labor non est simplex instrumentum, sed dignitatem vitae nostrae exprimit et confirmat. Postulatio est in condicione humana inscripta, ordinaria via ad maturitatem, evolutionem et personalem perfectionem. Hac mente, oeconomica auxilia pauperibus interdum necessaria manent in situationibus emergentibus, sed sola responsio fieri non possunt, quia finis est ut unicuique permittatur digne vivere gratia sui laboris. [151]

150. Aujourd’hui, l’imbrication entre l’automatisation, la robotique et l’IA transforme rapidement la structure même du travail. Selon certains, cela apportera de grandes améliorations pour tous. En réalité, les “nouvelles façons” de travailler ne sont pas nécessairement meilleures « alors que l’IA promet de stimuler la productivité en prenant en charge des tâches ordinaires, les travailleurs sont souvent contraints de s’adapter à la vitesse et aux exigences des machines, au lieu que ces dernières soient conçues pour aider ceux qui travaillent. Ainsi, contrairement aux avantages annoncés de l’IA, les approches actuelles de la technologie peuvent paradoxalement déqualifier les travailleurs, les soumettre à une surveillance automatisée et les reléguer à des tâches rigides et répétitives. La nécessité de suivre le rythme de la technologie peut éroder le sentiment d’autonomie des travailleurs et étouffer les compétences innovantes qu’ils sont appelés à apporter à leur travail ». [152] C’est précisément pour éviter cette dérive qu’il faut concevoir des systèmes centrés sur la personne et non seulement sur la performance.

150. Hodie, contextus inter automationem, robotica et intellegentiam artificialem ipsam structuram laboris celeriter transformat. Secundum quosdam, hoc magnas omnibus afferet meliorationes. Re vera, « novi modi » laborandi non necessarie meliores sunt: « dum intellegentia artificialis pollicetur productivitatem stimulare suscipiendo munera ordinaria, operarii saepe cogantur ad velocitatem et exigentias machinarum se aptare, loco ut hae ad eos qui laborant adiuvandos concipiantur. Sic, contra annuntiata commoda intellegentiae artificialis, praesentes ad technologiam accessus paradoxe possunt operarios discaliferare, eos automatae vigilantiae subicere, et ad rigida et repetitiva munera relegare. Necessitas rhythmum technologiae sequendi sensum autonomiae operariorum erodere potest et innovativas competentias suffocare quas in suo opere afferre vocantur ». [152] Praecise ut hic lapsus vitetur, oportet systemata concipere centrata in persona et non solum in efficacia.

Le problème du chômage

Quaestio cessationis a labore

151. Saint Jean-Paul II a rappelé que le chômage est un mal grave qui, surtout lorsqu’il prend des proportions massives, peut devenir une véritable calamité sociale, qui interpelle tout particulièrement la responsabilité de l’État. [153] Aujourd’hui, dans la quatrième révolution industrielle, cette préoccupation s’accentue car l’innovation n’est souvent accueillie qu’en fonction de la réduction des coûts et de l’augmentation des profits. [154] Dans certains contextes, il est réaliste de craindre une contraction significative et rapide des emplois disponibles, avec un effet domino qui touche profondément les familles, les jeunes et les économies locales. Dans de nombreux secteurs, cela se traduit déjà par de nouvelles formes de précarité et d’inégalité, avec des rémunérations très élevées pour une minorité hautement spécialisée et des salaires de plus en plus bas pour une grande partie de la population active.

151. Sanctus Ioannes Paulus II memoravit cessationem a labore esse grave malum quod, praesertim cum proportiones massivas assumit, vera calamitas socialis fieri potest, quae responsabilitatem Civitatis singulariter interpellat. [153] Hodie, in quarta revolutione industriali, haec sollicitudo augetur quia innovatio saepe non accipitur nisi secundum reductionem expensarum et augmentum lucrorum. [154] In quibusdam contextibus, realiter timendum est ne magna et celeris contractio operum disponibilium accidat, cum effectu sequenti qui familias, iuvenes et oeconomias locales profunde tangit. In multis sectoribus, hoc iam in novas formas praecarietatis et inaequalitatis traducitur, cum altissimis stipendiis pro minoritate valde specializata et cum salariis magis ac magis humilibus pro magna parte populationis activae.

152. Il est certes souhaitable que la technologie soulage l’homme de certains travaux particulièrement pénibles, répétitifs ou dangereux et qu’elle apporte un soutien intelligent à l’activité humaine, mais la règle générale doit rester la protection des emplois et du rôle irremplaçable de la personne. La recherche d’un profit plus élevé ne peut justifier des choix qui sacrifient systématiquement l’emploi, car la personne humaine est une fin et non un moyen, et l’ordre économique doit rester soumis à sa dignité et au bien commun.

152. Optandum certe est ut technologia hominem ab quibusdam laboribus particulariter onerosis, repetitivis vel periculosis sublevet et ut intelligens adiumentum humanae actioni praebeat, sed regula generalis manere debet tutela operum et insubstituibilis muneris personae. Conquisitio maioris lucri non potest iustificare electiones quae systematice opus immolant, quia persona humana est finis et non medium, et ordo oeconomicus subiectus manere debet eius dignitati et bono communi.

153. Parallèlement nous devons reconnaître que chaque transition réelle s’opère par à-coups : elle est inégale, fragmentaire, parfois conflictuelle. Il n’existe donc pas de modèle de changement unique ni de solution globale : il existe des territoires et des histoires qui exigent des réponses différentes. Compte tenu des inégalités qui caractérisent notre monde, la diffusion de l’IA et des systèmes informatiques produit des effets différents selon les lieux. Les sociétés riches s’automatisent rapidement et de manière chaotique, réduisant le besoin de main-d’œuvre, ce qui engendre des zones de chômage et des frictions institutionnelles. De vastes régions du monde, en revanche, restent prisonnières d’économies hybrides où le travail humain sous-payé et des technologies partielles coexistent sans jamais vraiment se transformer. Ces territoires deviennent des réservoirs de main-d’œuvre précaire et des foyers d’instabilité et de migrations forcées. Les solutions doivent donc être trouvées aux niveaux national et local, en impliquant les communautés intermédiaires. Il faut des outils capables de s’adapter : des modèles articulés, des expérimentations locales, des redistributions progressives, de nouveaux droits d’accès aux biens essentiels. Sans rechercher une harmonie abstraite, il s’agit de construire des formes concrètes de coexistence humaine dans cette transformation.

153. Pariter agnoscere debemus omnem realem transitionem per saltus fieri: inaequalis, fragmentaria, interdum conflictualis. Non datur ergo unicum modellum mutationis neque globalis solutio: dantur territoria et historiae quae diversas responsiones exigunt. Considerantes inaequalitates quae mundum nostrum signant, diffusio intellegentiae artificialis et systematum informaticorum diversos effectus secundum loca producit. Societates divites celeriter et chaotice se automatizant, necessitatem manuum operarum reducendo, quod cessationis zonas et frictiones institutionales generat. Vastae regiones mundi, contra, captivae manent oeconomiarum hybridarum ubi humanus labor sub aequo solutus et technologiae partiales coexistent sine umquam vera transformatione. Haec territoria fiunt promptuaria manuum operarum praecariarum et focularia instabilitatis et migrationum coactarum. Solutiones igitur inveniendae sunt in gradibus nationali et locali, communitates intermedias implicando. Oportet instrumenta capacia se aptandi: modella articulata, experimenta locales, redistributiones progressivae, nova iura accessus ad bona essentialia. Sine quaerendo harmoniam abstractam, agitur de aedificandis concretis formis coexistentiae humanae in hac transformatione.

154. Le travail reste une dimension fondamentale de l’expérience humaine : non pas seulement un moyen de subsistance, mais aussi un lieu d’expression, de relations et de contribution à la communauté. C’est pourquoi les problèmes liés au travail ne concernent pas uniquement le revenu nécessaire à la survie des familles. Une société qui ne garantirait du travail qu’à une petite partie de la population exposerait beaucoup de personnes à une situation d’inactivité forcée, d’absence de responsabilités, de manque d’engagement et de stimuli quotidiens, avec pour conséquence un appauvrissement humain et culturel en contradiction avec le niveau élevé de développement technique. Nous serions alors confrontés à un paradoxe de progrès matériel et de régression anthropologique, dans lequel les conditions d’une paix sociale juste et stable viendraient à manquer. C’est pourquoi la Doctrine sociale de l’Église insiste sur le fait que l’accès au travail pour tous doit rester un objectif prioritaire des politiques publiques et des processus économiques, un critère d’évaluation de la qualité humaine d’un modèle de développement. [155] D’ailleurs, dans les régions du monde où le travail tend à diminuer ou à se transformer radicalement sous l’effet de processus technologiques et organisationnels qui échappent au contrôle démocratique, il est nécessaire de repenser le travail lui-même et sa relation avec la citoyenneté, afin que l’absence d’emploi ne compromette pas la participation sociale.

154. Labor manet fundamentalis dimensio experientiae humanae: non solum medium subsistentiae, sed etiam locus expressionis, relationum et contributionis ad communitatem. Quapropter quaestiones cum labore coniunctae non solum reditum ad familiarum supervivendum necessarium spectant. Societas quae laborem nonnisi parvae populationis parti garantiret, multos homines situationi inactionis coactae, defectui responsabilitatum, defectui actionis et cotidianorum stimulorum exponeret, cum consequenti depauperatione humana et culturali in contradictione cum elato gradu evolutionis technicae. Tunc paradoxo confrontaremur progressionis materialis et regressionis anthropologicae, in quo condiciones pacis socialis iustae et stabilis defecturae essent. Quapropter Doctrina socialis Ecclesiae insistit accessum ad laborem pro omnibus manere debere primarium obiectivum politicarum publicarum et processuum oeconomicorum, criterium aestimationis qualitatis humanae cuiusdam modelli evolutionis. [155] Insuper, in regionibus mundi ubi labor diminui vel se radicaliter transformare tendit ob processus technologicos et ordinationales qui regimen democraticum effugiunt, necessarium est ipsum laborem et eius relationem cum civitate repensare, ne absentia operis participationem socialem compromittat.

155. À la lumière de cette conviction nous pouvons également relire l’histoire de la Doctrine sociale de l’Église après Rerum novarum . Les initiatives nées dans ce sillage – associations, syndicats, coopératives, œuvres caritatives – ont contribué de manière décisive à améliorer la législation du travail, à protéger les plus vulnérables et à promouvoir des conditions plus humaines. [156] Aujourd’hui, cependant, ces instruments ne suffisent plus à eux seuls face aux transformations induites par l’IA, la nouvelle organisation des marchés et une compétitivité qui se soucie rarement de la durabilité sociale. Un nouvel effort concerté des responsables politiques, des organisations de travailleurs, du monde des entreprises et de la communauté scientifique est nécessaire pour élaborer rapidement des règles et des protections adéquates et partagées, y compris au niveau international. [157] Les organisations syndicales, que l’Église a toujours soutenues, sont appelées à s’ouvrir aux nouvelles formes de travail et aux nouveaux travailleurs, afin de les représenter et de les défendre dans un contexte où, sans choix courageux, se profilent davantage de pauvreté et d’inégalités, avec une multitude d’exclus entourés de machines et de systèmes automatisés qui ont pris leur place.

155. Sub luce huius convictionis possumus etiam historiam Doctrinae socialis Ecclesiae post Rerum novarum relegere. Incepta in hac via nata — consociationes, syndicatus, cooperativae, opera caritativa — decisive contribuerunt ad meliorandam legislationem laboris, ad tuendos fragiliores et ad promovendas humaniores condiciones. [156] Hodie tamen haec instrumenta non amplius sola sufficiunt coram transformationibus quas intellegentia artificialis, nova ordinatio mercatuum et competitivitas inducunt, quae raro de sustentabilitate sociali sollicita est. Novus consociatus nisus politicorum responsabilium, organizationum operariorum, mundi inceptorum et communitatis scientificae necessarius est ad celeriter elaborandas regulas et tutelas adaequatas et communes, etiam in plano internationali. [157] Organizationes syndicales, quas Ecclesia semper sustentavit, vocantur ad sese aperiendas novis formis laboris et novis operariis, ut eos repraesentent et defendant in contextu in quo, sine fortibus electionibus, plures paupertates et inaequalitates profilantur, cum multitudine exclusorum a machinis et systematibus automatis quae eorum locum occupaverunt circumdatorum.

156. Dans cette transition, il ne suffit pas de réagir lorsque des emplois disparaissent, mais il faut anticiper la transformation. Une voie envisageable consiste tout d’abord à fixer des critères sociaux pour l’innovation : toute mise en place de l’automatisation et de l’IA devrait s’accompagner de mesures vérifiables en matière de protection de l’emploi, de reconversion professionnelle et de participation des travailleurs, afin que la technologie vise à libérer du temps et des capacités humaines, et non à générer de l’exclusion. Deuxièmement, il est nécessaire que des politiques actives rendent accessibles à tous la formation continue et les transitions professionnelles, sans faire peser sur les individus l’intégralité du coût de l’adaptation aux transformations. Enfin, il faut une responsabilité des entreprises qui inclue la qualité et la dignité du travail parmi les indicateurs de réussite. Lorsque ces conditions sont réunies, l’innovation peut devenir l’alliée d’un travail plus sûr, plus créatif et plus digne ; lorsqu’elles font défaut, elle tend à se transformer en une accélération de l’injustice.

156. In hac transitione, non sufficit reagere cum opera evanescunt, sed transformationem anticipare oportet. Via percurribilis consistit primum in stabiliendis criteriis socialibus pro innovatione: omnis institutio automationis et intellegentiae artificialis sociari deberet mensuris verificabilibus in materia tutelae operis, professionalis reconversionis et participationis operariorum, ut technologia ad liberandum tempus et capacitates humanas tendat, et non ad exclusionem generandam. Secundo, necessarium est ut activae politicae continuam formationem et professionales transitiones omnibus accessibiles reddant, sine imponendo singulis totum onus adaptationis ad transformationes. Denique, necessaria est responsabilitas inceptorum quae qualitatem et dignitatem laboris inter indicatores successus includat. Cum hae condiciones adimplentur, innovatio fieri potest socia laboris securioris, creativioris et dignioris; cum desunt, ipsa tendit ad accelerationem iniustitiae transformandam.

Une économie qui valorise la dignité

Oeconomia quae dignitatem aestimat

157. Le marché du travail est l’un des domaines où les risques liés aux nouvelles technologies apparaissent le plus clairement. C’est pourquoi il faut rappeler que la liberté économique n’est pas absolue. Elle doit toujours être mesurée à l’aune du bien commun et de la dignité de chaque personne. L’initiative entrepreneuriale peut être une véritable vocation, capable de générer de la richesse et d’améliorer la vie de tous, à condition que la création d’emplois dignes et de valeur soit considérée comme une partie essentielle de son service à la société et non comme une variable dépendant uniquement du profit. [158]

157. Mercatus laboris una est regionum ubi pericula cum novis technologiis coniuncta clarissime apparent. Quapropter memorare oportet libertatem oeconomicam absolutam non esse. Semper mensuranda est ad regulam boni communis et dignitatis uniuscuiusque personae. Inceptum imprenditorialis vera vocatio esse potest, capax divitias generandi et vitam omnium meliorandi, dum tamen creatio operum dignorum et valoris habetur tamquam pars essentialis sui servitii societati, et non tamquam variabilis sola a lucro pendens. [158]

158. Avec un esprit prophétique, le Pape François a mis en garde contre une liberté économique qui n’est proclamée qu’en paroles, alors que les conditions réelles empêchent beaucoup de personnes d’en bénéficier effectivement. [159] Les modèles économiques qui exaltent l’efficacité et la réussite individuelle ont tendance à considérer comme inutile ou peu rentable l’investissement dans les personnes issues de situations défavorisées ou dont le parcours de croissance est plus lent, comme si leur destin dépendait exclusivement de leur capacité à suivre le rythme des gagnants. En réalité, une société juste exige un État présent et des institutions civiles capables de dépasser la seule logique de l’efficacité, en orientant explicitement les ressources, la créativité et les normes en faveur des plus vulnérables. [160] Au lieu d’attendre les bénéfices d’une croissance qui éventuellement profitera aussi aux pauvres, il faut des choix qui rendent la croissance inclusive dès le départ. Les expériences des dernières décennies montrent que, lors des crises économiques et financières, ce sont toujours les pauvres qui paient le prix le plus élevé, tandis que les théories qui promettent un bien-être général automatique s’avèrent souvent illusoires.

158. Prophetico spiritu, Papa Franciscus monuit contra libertatem oeconomicam quae verbis tantum proclamatur, dum reales condiciones impediunt ne multi homines effective ab ea fruantur. [159] Modella oeconomica quae efficaciam et individualem successum exaltant tendunt ad inutile vel parum lucrosum reputandum investimentum in personas ex desfavorabilibus situationibus profectas vel quarum iter crescentiae lentius est, quasi earum sors solummodo pendeat ex earum capacitate rhythmum victorum sequendi. Re vera, iusta societas Civitatem praesentem et instituta civilia exigit capacia logicam solius efficaciae superandi, explicite opes, creativitatem et normas in favorem fragilis ipsi orientantes. [160] Loco exspectandi commoda crescentiae quae fortasse etiam pauperibus prodest, opus est electionibus quae crescentiam inclusivam reddant a principio. Experientiae ultimorum decenniorum ostendunt, in crisibus oeconomicis et financiariis, semper pauperes pretium altissimum solvere, dum theoriae quae automaticam generalem prosperitatem pollicentur saepe illusoriae apparent.

159. Depuis plus de quatre-vingts ans, on constate la nécessité de dépasser les paramètres actuels de mesure du niveau de développement étroitement liés au concept de Produit Intérieur Brut (PIB). Presque systématiquement, le PIB néglige des aspects essentiels du bien-être global des personnes et de l’environnement. Parallèlement, le PIB valorise des activités qui ont un impact, à court ou à long terme, sur la vie de notre planète. La mise au point de paramètres et d’indicateurs complémentaires au PIB est décisive pour améliorer les données de base utilisées pour effectuer des analyses, prendre des décisions politiques et économiques, et définir les priorités régionales, nationales et internationales. L’introduction de nouveaux paramètres permettra d’évaluer, avec une vision large et adaptée à notre époque, les effets des décisions législatives et réglementaires sur la dignité du travail, la prospérité partagée, la réduction des inégalités et la protection de l’environnement. Elle aura également une incidence sur le concept même de développement, sur les processus de formation, sur les mentalités et l’opinion publique, et aussi sur la paix qui n’est véritable que si elle repose sur la justice.

159. A pluribus quam octoginta annis, observatur necessitas superandi praesentes parametros mensurae gradus evolutionis arcte cum conceptu Producti Interni Bruti (PIB) coniunctos. Fere systematice, PIB neglegit aspectus essentiales globalis prosperitatis personarum et ambitus. Pariter, PIB aestimat actiones quae effectum habent, brevi vel longo tempore, in vitam nostri planetae. Praeparatio parametrorum et indicatorum complementorum ipsi PIB decisiva est ad meliorandam fundamentalium datorum copiam adhibitam ad analyses faciendas, ad politicas et oeconomicas decisiones sumendas, et ad regionales, nationales et internationales prioritates definiendas. Introductio novorum parametrorum permittet aestimare, cum lata et nostrae aetati apta visione, effectus decisionum legislativarum et regulativarum in dignitatem laboris, communicatam prosperitatem, reductionem inaequalitatum et tutelam ambitus. Habebit etiam incidentiam in ipsum conceptum evolutionis, in formationis processus, in mentes et publicam opinionem, atque etiam in pacem quae vera non est nisi in iustitia fundetur.

160. La finance a pris une importance croissante ces dernières années et a connu une forte innovation également suite à l’introduction des cryptomonnaies. Les réflexions et les indications contenues dans le Magistère de mes Prédécesseurs, en particulier dans les Encycliques, ont mis en évidence que le fonctionnement de l’intermédiation financière « lorsqu’il est déconnecté des justes fondements anthropologiques et moraux, non seulement produit des abus et des injustices évidents, mais se révèle capable de créer des crises systémiques de portée mondiale ». [161] Il est tout aussi vrai que la rentabilité du capital risque de se substituer au revenu du travail, souvent relégué en marge des principaux intérêts du système économique. Pourtant, l’épargne qui se transforme en crédit pour l’économie réelle, et pour créer des emplois salariés ou indépendants, reste centrale pour le développement et pour les investissements qui doivent accompagner les transitions en cours. La fonction sociale du crédit reste irremplaçable. La finance pour la finance est bien différente de la finance pour le développement et pour la création et l’évolution du travail.

160. Res financiaria crescens momentum his ultimis annis acquisivit et fortem novationem etiam post introductionem cryptomonetarum experta est. Meditationes et indicationes in Magisterio Praedecessorum meorum continentes, praesertim in Encyclicis, in lucem extulerunt functionem intermediationis financiariae « cum a iustis fundamentis anthropologicis et moralibus deiungitur, non solum producere abusus et iniustitias evidentes, sed capacem se ostendere creandi systemicas crises portionis mundialis ». [161] Pariter verum est lucrositatem capitalis periclitari reditum laboris substituere, saepe ad marginem principalium interessium systematis oeconomici relegatum. Tamen, parsimonia quae in creditum pro oeconomia reali fit, et pro creandis operibus stipendiariis vel autonomis, centralis manet pro evolutione et pro investimentis quae transitiones in cursu comitari debent. Munus sociale crediti insubstituibile manet. Res financiaria pro re financiaria valde differt a re financiaria pro evolutione et pro creatione et evolutione laboris.

161. Cette perspective doit s’inscrire dans une vision plus large des dynamiques mondiales. La richesse mondiale a augmenté en termes absolus, mais sa concentration entre quelques mains s’est accentuée et les déséquilibres se sont creusés, tant entre les pays qu’au sein d’un même pays : « Quelques-uns ont trop et trop de personnes ont trop peu, telle est la logique d’aujourd’hui ». [162] Les progrès scientifiques et technologiques, y compris dans le domaine médical, ne sont pas facilement accessibles à la grande majorité de la population, comme on l’a vu de manière dramatique lors de la récente pandémie de Covid-19. Alors que dans certaines régions, on investit dans des interventions superflues ou dans des rêves d’amélioration individuelle que peu de gens peuvent se permettre, dans d’autres parties du monde, il manque encore des équipements essentiels pour sauver des millions de vies humaines. Penser que les nouvelles technologies profiteront automatiquement à tous, c’est ignorer une évidence : si l’on ne gère pas les transformations en se fixant comme objectif prioritaire, dès la phase de conception, la prévention de nouvelles disparités supplémentaires, le progrès technologique engendrera automatiquement des inégalités structurelles. La justice passe aujourd’hui aussi par l’accès aux bienfaits de l’innovation : soins, connaissances, outils, opportunités.

161. Haec perspectiva inscribenda est in latiore visione dynamicarum mundialium. Divitiae mundiales in absolutis terminis creverunt, sed earum concentratio in paucis manibus auxit et squilibria profundiora facta sunt, tam inter nationes quam intra eandem nationem: « Quidam nimis habent et nimis multi nimis parum habent, haec est logica hodierna ». [162] Progressus scientifici et technologici, etiam in regione medica, non sunt facile accessibiles magnae populationis parti, ut tragice visum est durante recenti pandemia Covid-19. Dum in quibusdam regionibus investitur in supervacaneis interventionibus vel in somniis individualis melioramenti quae pauci sibi permittere possunt, in aliis mundi partibus adhuc desunt instrumenta essentialia ad servandas miliones vitae humanae. Putare novas technologias automatice omnibus profuturas significat ignorare evidens: si transformationes non administrantur, sibi ut primarium obiectivum statuendo, ab ipsa conceptionis phasi, praeventionem novarum additarum disparitatum, technologicus progressus automatice inaequalitates structurales generabit. Iustitia hodie etiam per accessum ad commoda innovationis transit: curationes, cognitiones, instrumenta, occasiones.

162. Il faut certes des lois justes et des instruments de redistribution qui corrigent les déséquilibres, notamment par le biais de systèmes fiscaux en allégeant la charge pesant sur les plus faibles et exigent davantage de ceux qui disposent de ressources plus importantes. Mais il ne faut pas considérer la recherche de la justice sociale comme une question distincte et postérieure à la production de richesse, comme si l’économie devait simplement créer de la valeur et la politique n’intervenir qu’ensuite pour la redistribuer. Au contraire, la justice concerne toutes les phases de l’activité économique, de la mobilisation des ressources au financement, de la production à la consommation, et chaque choix a des conséquences morales. [163]

162. Necessariae certe sunt leges iustae et instrumenta redistributionis quae squilibria corrigant, praesertim per systemata fiscalia, onus in fragilioribus levando et plus exigendo ab his qui maioribus opibus fruuntur. Sed conquisitio iustitiae socialis non est habenda tamquam quaestio distincta et posterior productionis divitiarum, quasi oeconomia simplici creare valorem deberet et politica intervenire deinde tantum ad eum redistribuendum. E contrario, iustitia omnes phases actionis oeconomicae spectat, a mobilizatione opum ad financiamentum, a productione ad consumptionem, et omnis electio consecutiones morales habet. [163]

163. À plus forte raison, à l’ère de l’IA et de la robotique, il n’est plus possible de se fier uniquement à la “main invisible” du marché : [164] la politique a pour mission d’orienter les dynamiques économico-technologiques vers le bien commun, en favorisant un travail décent, l’inclusion sociale et une égale répartition des bénéfices de l’innovation. Comme de nombreuses décisions économiques dépassent les frontières des États, une coopération internationale capable de définir des stratégies communes est également nécessaire, surtout en faveur des pays et des groupes les plus vulnérables, afin de promouvoir le développement et de dépasser l’assistanat. La logique qui inspire ces choix est celle de l’infinie dignité de chaque personne, du bien commun et d’un monde véritablement pensé pour tous. L’interdépendance entre paix et développement, comme l’écrivait prophétiquement en 1967 saint Paul VI, [165] pourrait ainsi être actualisée aujourd’hui : la prospérité ne peut contribuer à construire et à renforcer la paix que si elle est généralisée, inclusive et durable.

163. A fortiori, in aetate intellegentiae artificialis et roboticae, non amplius possibile est fidere solummodo « manui invisibili » mercatus: [164] politica habet missionem dirigendi dynamicas oeconomico-technologicas ad bonum commune, decentem laborem, socialem inclusionem et aequam distributionem commodorum innovationis favendo. Cum multae decisiones oeconomicae fines Civitatum superent, etiam internationalis cooperatio necessaria est capax communes strategias definiendi, praesertim in favorem nationum et coetuum fragiliorum, ut evolutio promoveatur et assistentialismus superetur. Logica quae has electiones inspirat est illa infinitae dignitatis uniuscuiusque personae, boni communis et mundi vere pro omnibus excogitati. Interdependentia inter pacem et evolutionem, ut prophetice scribebat anno 1967 sanctus Paulus VI, [165] sic hodie actualizari posset: prosperitas non potest pacem aedificare et confirmare nisi sit generalizata, inclusiva et durabilis.

164. Concrètement, orienter l’économie vers la dignité signifie adopter certains critères d’action stables, même à l’ère de l’IA. Tout d’abord, la transparence et la responsabilité : lorsque les données et les algorithmes influencent l’octroi de crédits, la sélection du personnel, l’accès aux services ou aux opportunités, il est nécessaire que les décisions soient compréhensibles, contestables et soumises à un contrôle, afin que la personne ne soit pas réduite à un simple profil. En second lieu, l’inclusion et l’accès : les bénéfices de l’innovation doivent s’accompagner d’investissements dans les compétences, les infrastructures et les services essentiels, afin que la technologie ne creuse pas davantage le fossé entre ceux qui ont et ceux qui n’ont pas. Enfin, des mesures d’équité : la fiscalité, la protection sociale et les politiques industrielles doivent corriger les déséquilibres créés par la concentration de la richesse et du pouvoir. Ces critères ne sont pas un frein à l’innovation : ils la rendent, en réalité, viable et humaine.

164. Concrete, oeconomiam ad dignitatem dirigere significat assumere quaedam criteria actionis stabilia, etiam in aetate intellegentiae artificialis. Inprimis, perspicuitas et responsabilitas: cum data et algorithmi influunt in concessionem creditorum, selectionem personalis, accessum ad servitia vel occasiones, necessarium est decisiones esse intellegibiles, contestabiles et controllo subiectas, ne persona ad simplicem profilum reducatur. Secundo, inclusio et accessus: commoda innovationis sociari debent investimentis in competentiis, infrastructuris et servitiis essentialibus, ne technologia hiatum inter habentes et non habentes magis ampliet. Denique, mensurae aequitatis: fiscalitas, tutela socialis et politicae industriales squilibria a concentratione divitiarum et potestatis creata corrigere debent. Haec criteria non sunt freni innovationi: re vera eam viabilem et humanam reddunt.

Famille et jeunes : conditions sociales de l’espérance

Familia et iuvenes: condiciones sociales spei

165. La famille est un bien social primordial. Fondée sur l’union stable entre un homme et une femme, elle est le premier milieu dans lequel chacun développe ses potentialités, prend conscience de sa dignité et apprend les premières formes de vérité et de bonté, en intériorisant des habitudes qui préparent à la vie sociale. [166] Première société naturelle, dotée de droits originels, la famille est la cellule fondamentale et irremplaçable de toute organisation communautaire. [167] Par conséquent, lorsque les projets politiques et les grandes décisions économiques la relèguent à un rôle marginal ou secondaire, la croissance authentique de l’ensemble du corps social s’en trouve compromise. [168]

165. Familia est primarium sociale bonum. Stabili viri et mulieris unione fundata, prima est ambitudo in qua quisque suas potentialitates evolvit, suae dignitatis conscius fit, et primas formas veritatis et bonitatis discit, intus assumendo consuetudines quae ad vitam socialem praeparant. [166] Prima societas naturalis, originali iure dotata, familia est fundamentalis et insubstituibilis cellula totius organizationis communitariae. [167] Quapropter, cum projecta politica et magnae electiones oeconomicae eam ad marginale vel secundarium munus relegant, authentica crescentia totius socialis corporis compromittitur. [168]

166. La famille est toutefois un bien social fragile, qui subit de plein fouet les transformations économiques et technologiques qui bouleversent le monde du travail, et qui a besoin d’un soutien culturel, juridique et économique. L’impact dévastateur du chômage et de la précarité sur le tissu familial est bien connu. À court terme, il peut sembler avantageux de réduire le coût du travail ou de maximiser l’efficacité financière, mais à long terme, cela sape les fondements mêmes de la vie en société : tandis que l’on célèbre les succès technologiques, la structure sociale s’érode progressivement, comme sous l’effet d’un virus silencieux.

166. Familia tamen fragile sociale bonum est, quae transformationes oeconomicas et technologicas, quae mundum laboris perturbant, plene patitur, et quae sustentamento culturali, iuridico et oeconomico indiget. Devastans impactus cessationis a labore et praecarietatis in textu familiari notus est. Brevi tempore, advantageus videri potest minuere expensas laboris vel maximizare efficaciam financiariam, sed longo tempore, hoc fundamenta ipsa vitae in societate succidit: dum technologici successus celebrantur, structura socialis progressive eroditur, quasi per silentem virum.

167. Pour les jeunes, la précarité de l’emploi est particulièrement dramatique. Comme le rappellent les évêques des États-Unis d’Amérique, le travail n’est pas seulement source de revenus, mais un domaine déterminant où se forge l’identité, où se nouent des amitiés et des relations, où l’on apprend des responsabilités concrètes et où l’on discerne sa vocation. [169] Lorsque l’accès à l’emploi est entravé par des taux de chômage élevés, des systèmes de formation inadéquats ou des barrières structurelles, de nombreux jeunes voient leur cheminement vers l’épanouissement humain et professionnel bloqué. La nécessité de changer plusieurs fois d’emploi au cours de la vie exige des parcours de mise à jour et de requalification permanents, qui rendent les nouvelles générations capables d’assumer, avec compétence et autonomie, les risques d’un contexte économique changeant et souvent imprévisible. [170]

167. Pro iuvenibus, praecarietas operis singulariter tragica est. Ut Episcopi Statuum Unitorum Americae memorant, labor non est solummodo fons reditus, sed regio determinans ubi identitas formatur, ubi amicitiae et relationes nectuntur, ubi concretas responsabilitates discitur et ubi sua vocatio discernitur. [169] Cum accessus ad opus elatis cessationis ratis, inadaequatis formationis systematibus vel structuralibus claustris impeditur, multi iuvenes vident suum iter ad humanam et professionalem perfectionem impedito. Necessitas pluries opus mutandi per vitam exigit itinera permanentis actualizationis et requalificationis, quae novas generationes capaces reddunt, cum competentia et autonomia, suscipiendi pericula contextus oeconomici mutabilis et saepe imprevidibilis. [170]

168. Il en découle une responsabilité publique spécifique. L’État a le devoir de soutenir l’activité des entreprises en créant des conditions favorables à l’emploi, en favorisant le travail là où il fait défaut et en le défendant en temps de crise, car il est un bien essentiel pour les familles et pour la société. [171] En particulier en cette période de profondes transformations technologiques, une créativité politique en faveur du travail qui place la famille et les nouvelles générations au centre est requise, si nous ne voulons pas que les progrès économiques se traduisent par de nouvelles formes d’insécurité et d’exclusion.

168. Inde specifica responsabilitas publica oritur. Civitas officium habet sustinendi actionem inceptorum, condiciones operis favorabiles creando, laborem promovendo ubi deest et eum defendendo crisis tempore, quia bonum est essentiale pro familiis et pro societate. [171] Praesertim in hac aetate profundarum technologicarum transformationum, politica creativitas in favorem operis quae familiam et novas generationes in centro ponat requiritur, si nolumus ut progressus oeconomici in novas formas insecuritatis et exclusionis transferantur.

169. Soutenir les familles et les jeunes dans cette transition nécessite des choix qui rendent la stabilité possible. Ainsi qu’indiqué plus haut, il faut des politiques de l’emploi qui favorisent la continuité et la qualité de ce dernier, en luttant contre la précarité comme condition normale de vie et en promouvant des parcours réalistes d’accès à l’emploi et d’évolution professionnelle. Deuxièmement, il faut des mesures qui garantissent des rythmes humains : sans équilibre entre travail, services et repos, la famille s’affaiblit et les jeunes ont du mal à développer leur sens de la responsabilité. De plus, il est essentiel d’investir dans une formation et une reconversion accessibles, afin que la mobilité professionnelle exigée par l’économie numérique ne devienne pas une sélection cruelle entre ceux qui peuvent se former et ceux qui ne le peuvent pas. Enfin, il faut soutenir les liens sociaux : des réseaux et des communautés éducatives qui accompagnent les choix de vie et empêchent que l’incertitude ne génère solitude et dépendances. Ainsi, la transformation technologique peut être traversée sans briser ce qui rend une société féconde : la capacité de construire l’avenir.

169. Sustinere familias et iuvenes in hac transitione exigit electiones quae stabilitatem possibilem reddant. Ut supra indicatum est, opus est politicis operis quae continuitatem et qualitatem eiusdem foveant, contra praecarietatem tamquam normalem condicionem vitae pugnando et realistas vias accessus ad opus et professionalis evolutionis promovendo. Secundo, opus est mensuris quae rhythmos humanos garantiant: sine aequilibrio inter laborem, servitia et requiem, familia infirmatur et iuvenes laborant ut sensum responsabilitatis suae evolvant. Insuper, essentiale est investire in formationem et reconversionem accessibiles, ne mobilitas professionalis ab oeconomia digitali exacta crudelis selectio fiat inter eos qui se formare possunt et eos qui non possunt. Denique, sustinendi sunt socii nexus: retia et communitates educativae quae vitae electiones comitentur et impediant ne incertitudo solitudinem et dependentias generet. Sic, technologica transformatio percurri potest sine rumpendo id quod societatem fecundam reddit: capacitatem aedificandi futurum.

Préserver la liberté face à la dépendance et à la marchandisation

Tueri libertatem coram dependentia et mercatura

Dépendances et contrôle social

Dependentiae et regimen sociale

170. Après avoir abordé les thèmes de la vérité et de l’éducation, du travail et de la famille, nous devons maintenant nous pencher sur l’impact de la révolution numérique sur la liberté humaine, en réfléchissant à la manière d’affronter tant les risques liés à la psychologie individuelle que les grands drames sociaux. Il ne faut pas sous-estimer les formes les plus subtiles de dépendance liées à l’économie numérique de l’attention, où les plateformes et les services sont conçus pour capter le temps et le regard des utilisateurs, en exploitant leurs fragilités et en affaiblissant leur liberté intérieure. Lorsque des modèles commerciaux prospèrent sur la faiblesse humaine, la personne est traitée comme un moyen et non comme une fin, et ceux qui conçoivent ou financent ces systèmes assument une responsabilité morale à laquelle ils ne peuvent se soustraire. Il est urgent de promouvoir une utilisation des technologies qui renforce la liberté intérieure : éducation à la sobriété numérique, protection des mineurs et lutte contre les modèles qui prospèrent sur la vulnérabilité.

170. Postquam de veritatis et educationis, laboris et familiae argumentis egimus, nunc nobis incumbit pendere impactus revolutionis digitalis in humanam libertatem, meditando de modo affrontandi tam pericula cum psychologia individuali coniuncta quam magna socialia drammata. Non sunt minuendae subtiliores formae dependentiae cum oeconomia digitali attentionis coniunctae, ubi plateae et servitia ad capiendum tempus et aspectum usuariorum concipiuntur, eorum fragilitates exploitando et libertatem interiorem infirmando. Cum modella commercialia in humana infirmitate florent, persona tractatur tamquam medium et non tamquam finis, et qui haec systemata concipiunt vel financiant moralem responsabilitatem assumunt cui se subducere non possunt. Urget promovere technologiarum usum qui libertatem interiorem confirmet: educatio ad sobrietatem digitalem, tutela minorum et pugna contra modella quae in vulnerabilitate florent.

171. Un autre risque, moins visible mais non moins grave, est celui du contrôle social, rendu possible par la collecte massive de données et l’utilisation de systèmes algorithmiques. Lorsque chaque geste laisse des traces – déplacements, achats, relations, préférences –, un nouveau pouvoir se crée : celui de profiler, de prévoir et d’orienter les comportements, souvent sans que les personnes en aient pleinement conscience. Si ces données sont utilisées pour prendre des décisions qui ont une incidence sur des opportunités concrètes (accès au crédit, recrutement, services), on risque de porter atteinte à la liberté et de discriminer les plus vulnérables. De plus, le contrôle ne passe pas seulement par des interdictions explicites, mais par l’architecture de la visibilité : ce qui est amplifié ou rendu invisible, ce qui est récompensé ou pénalisé, finit par façonner les opinions et les choix, générant conformisme et autocensure. C’est pourquoi la liberté, à l’ère numérique, n’est pas seulement une question intérieure : elle est aussi une question publique, qui exige des règles claires, de la transparence, des voies de recours et des limites proportionnées à l’utilisation de technologies intrusives, afin que la technique reste au service de la personne et ne devienne pas une forme d’emprise des consciences.

171. Aliud periculum, minus visibile sed non minus grave, est illud regiminis socialis, possibile factum per massivam datorum collectionem et usum algorithmicorum systematum. Cum omnis gestus vestigia relinquit — itinera, emptiones, relationes, praeferentiae —, nova potestas creatur: illa profilandi, praevidendi et dirigendi mores, saepe sine pleno hominum conscientia. Si haec data adhibentur ad sumendas decisiones quae in concretas occasiones incidunt (accessus ad creditum, conscriptio, servitia), periclitatur libertas laedi et fragiliores discriminari. Insuper, regimen non solum per explicitas prohibitiones transit, sed per architecturam visibilitatis: id quod amplificatur vel invisibile redditur, id quod praemiatur vel paenatur, opiniones et electiones format, conformismum et autocensuram generando. Quapropter libertas, in aetate digitali, non est solum quaestio interior: etiam publica quaestio est, quae claras regulas, perspicuitatem, vias recursus et limites proportionales usui technologiarum intrusivarum exigit, ut technica in servitio personae maneat et non fiat forma occupationis conscientiarum.

172. À l’origine de ces problèmes se trouve une mentalité technocratique et post-humaniste qui tend à considérer la personne comme un objet manipulable ou une ressource à optimiser, [172] en éliminant tout ce qui fixe des limites à la maximisation du profit : ce qui compte, c’est l’efficacité, et non le respect de la liberté et de la dignité humaine. Certains courants post-humanistes vont même jusqu’à envisager des êtres humains “de seconde classe”, au service des intérêts d’élites qui se perçoivent comme supérieures : une perspective inquiétante, d’autant plus grave lorsqu’elle s’associe à des outils technologiques qui amplifient de manière exponentielle le pouvoir de contrôle et de sélection. De même certaines logiques d’endettement structurel qui maintiennent des peuples entiers dans des conditions de dépendance, révèlent la même mentalité en acceptant, sous de nouvelles formes, des relations de subordination proches de l’esclavage.

172. Ad originem horum problematum mentalitas technocratica et posthumanistica invenitur, quae personam tamquam manipulabilem obiectum vel optimizandam opem reputare tendit, [172] omnia eliminando quae limites maximizationi lucri ponunt: quod momenti est, efficacia est, et non reverentia libertatis et humanae dignitatis. Quidam motus posthumanistici eo usque progrediuntur ut excogitent esse humana « secundae classis » in servitio interessium electarum sese tamquam superiores percipientium: inquietans perspectiva, eo gravior cum technologicis instrumentis sociatur quae exponentialiter potestatem controlli et selectionis amplificant. Eodem modo quaedam logicae structuralis aeris alieni quae integros populos in condicionibus dependentiae detinent, eandem mentalitatem revelant, sub novis formis acceptantes relationes subordinationis servituti proximae.

Briser les chaînes des nouvelles formes d’esclavage

Frangere catenas novarum formarum servitutis

173. Cette vision déformée de la personne se traduit aujourd’hui par diverses formes d’asservissement directement liées à l’économie numérique. Rien, dans le monde de l’IA, n’est immatériel ou magique. Chaque réponse qui semble immédiate et parfaite provient d’une longue chaîne de médiations, d’un vaste réseau de ressources naturelles, d’infrastructures énergétiques et, surtout, de personnes. Une part importante du fonctionnement de l’économie numérique repose sur le travail silencieux de millions d’êtres humains, employés à des activités peu visibles mais essentielles : étiquetage des données, modération des contenus – souvent très mauvais –, apprentissage des modèles. Dans de nombreux cas il s’agit de jeunes, pour la majorité des femmes, qui travaillent laborieusement pour un salaire de misère. À cette fatigue invisible s’ajoute celle, encore plus brutale, de l’extraction des ressources nécessaires à la production des appareils et des microprocesseurs sur lesquels repose l’IA. Dans certaines régions du monde, des enfants et des adolescents travaillent dans des conditions dangereuses au broyage des matériaux dont on tire les terres rares. Des corps marqués, mutilés, utilisés pour que le flux de calcul ne s’interrompe jamais. En outre, des réseaux criminels utilisent des plateformes en ligne, des systèmes de messagerie, des paiements anonymes et des techniques de profilage pour recruter, contrôler et déplacer des victimes de la traite, fréquemment mineures, transformant hommes et femmes en “données” à tracer et en “colis” à déplacer au sein des mêmes circuits numériques qui soutiennent une grande partie de l’économie mondiale. Cette réalité interpelle profondément la conscience morale de notre temps. Il ne suffit pas d’invoquer l’efficacité, ni de célébrer les bienfaits de l’innovation, s’ils reposent sur une chaîne d’exploitation qui reste délibérément invisible. Si une technologie promet l’émancipation mais produit de nouvelles formes de subordination mondiale, elle contredit le principe fondamental de la dignité de la personne.

173. Haec deformata visio personae hodie in varias formas subiugationis traducitur directe coniunctas cum oeconomia digitali. Nihil, in mundo intellegentiae artificialis, immateriale est aut magicum. Omnis responsio quae immediata et perfecta videtur ex longa catena mediationum oritur, ex vasto retia opum naturalium, infrastructurarum energeticarum et, praesertim, personarum. Magna pars functionis oeconomiae digitalis innititur silente labore millionum hominum, in actionibus parum visibilibus sed essentialibus occupatorum: signatione datorum, moderatione contentorum — saepe valde pravorum —, modellorum disciplina. In multis casibus agitur de iuvenibus, maxima parte mulieribus, qui laboriose pro miserabili salario laborant. Huic invisibili fatigationi adicitur illa, etiam brutalior, extractionis opum necessariarum ad productionem apparatuum et microprocessorum in quibus intellegentia artificialis innititur. In quibusdam regionibus mundi, pueri et adolescentes in periculosis condicionibus laborant in contusione materialium ex quibus terrae rarae exsculpentur. Corpora signata, mutilata, adhibita ut fluxus computationis nunquam interrumpatur. Insuper, retia criminalia plateis in linea, systematibus nuntiorum, solutionibus anonymis et profilandi technicis utuntur ad recipiendas, regendas et movendas tractus victimas, frequenter minores, viros et mulieres in « data » tractanda et in « sarcinas » movendas intra eosdem circuitus digitales transformantes qui magnam partem oeconomiae mundialis sustinent. Haec realitas moralem nostrae aetatis conscientiam profunde interpellat. Non sufficit efficaciam invocare, neque innovationis commoda celebrare, si in catena exploitationis innituntur quae deliberate invisibilis manet. Si technologia emancipationem pollicetur sed novas formas subordinationis mundialis producit, contradicit fundamentale principium dignitatis personae.

174. La lutte contre les nouvelles formes d’esclavage constitue un test décisif pour le discernement éthique de l’IA et de la transformation numérique. Dans le sillage de la tradition inaugurée par Léon XIII, l’Église renouvelle sa condamnation ferme de toute forme d’esclavage, de traite et de marchandisation des personnes, et rappelle l’urgence d’un vaste mouvement de réflexion et d’action qui place au centre la dignité inaliénable de chaque être humain et le bien commun comme fins de la société et comme critères de tout choix personnel, social et politique. Sans cette réflexion éthique et humanisante, le pouvoir croissant des systèmes numériques risque de nous conduire vers de nouvelles atrocités, non moins honteuses que celles du passé que nous déplorons aujourd’hui, alors que nous continuons à nous présenter comme des sociétés “avancées” et “civilisées”.

174. Pugna contra novas formas servitutis decretorium experimentum constituit pro ethica discretione intellegentiae artificialis et digitalis transformationis. In via traditionis a Leone XIII inauguratae, Ecclesia firmam suam damnationem renovat omnis formae servitutis, tractus et mercaturae personarum, et urgentiam memorat amplae motus meditationis et actionis quae in centro ponat inalienabilem dignitatem cuiusvis hominis et bonum commune tamquam fines societatis et tamquam criteria omnis personalis, socialis et politicae electionis. Sine hac ethica et humanizante meditatione, crescens potestas digitalium systematum periclitatur nos ducere ad novas atrocitates, non minus pudendas quam illas praeteritas quas hodie deploramus, dum pergimus nos praesentare tamquam societates « progressas » et « humanas ».

175. La traite doit être reconnue comme une forme contemporaine d’esclavage et comme une atteinte grave à la dignité humaine ; ne pas réagir avec fermeté ou tolérer de quelque manière que ce soit ces pratiques revient, dans une certaine mesure, à se rendre aujourd’hui complice des fautes commises hier, lorsque l’esclavage était justifié ou passé sous silence. [173]

175. Tractus agnoscendus est tamquam contemporanea forma servitutis et tamquam gravis offensa contra dignitatem humanam; non firme reagere vel quolibet modo has practicas tolerare aequivalet, certo modo, hodie complicem se reddere culparum heri commissarum, cum servitus iustificabatur vel silebatur. [173]

176. Au fur et à mesure que sa doctrine mûrissait, l’Église a progressivement pris conscience de la gravité de ces réalités. Il est vrai que les événements du passé ne peuvent être jugés hors du contexte historique, comme si tous les critères qui se sont affinés au fil du temps avaient toujours existé. Cependant, nous ne pouvons nier ni minimiser le retard avec lequel l’Église et la société ont condamné le fléau de l’esclavage. Si, dans l’Antiquité et au Moyen Âge, de nombreuses personnes et institutions ecclésiastiques avaient des esclaves, dès l’époque moderne, le Siège Apostolique romain, sollicité par les demandes des souverains, est intervenu à plusieurs reprises pour réglementer et légitimer les modalités de soumission et, dans certains cas, de réduction en esclavage des “infidèles”. [174] Il faut attendre le XIX e siècle pour trouver une condamnation formelle, absolue et universelle de l’esclavage, notamment avec Léon XIII. [175] Cela constitue un exemple clair de l’évolution de la compréhension, par l’Église, des vérités éternelles de la Révélation dont elle est la gardienne. Bien que l’on ne trouve pas d’homogénéité dans la question en soi – l’Église ayant longtemps toléré l’esclavage et n’en étant venue qu’ensuite à le condamner de manière absolue –, il existe une continuité, tout au long de l’histoire, de la conviction de la dignité de chaque être humain, crée à l’image de Dieu, même si, en dix-huit siècles, l'Église n’est pas parvenue à en exprimer officiellement l’incompatibilité totale avec l’esclavage. Il s’agit d’une blessure dans la mémoire chrétienne de laquelle nous ne pouvons nous considérer étrangers. [176] Il est inévitable d’éprouver une profonde douleur en considérant l’énorme souffrance et l’humiliation que l’esclavage a signifiées pour tant de personnes, infiniment aimées par le Seigneur, en contraste avec leur dignité sans limites. C’est pourquoi, au nom de l’Église, je demande sincèrement pardon.

176. Pro ut sua doctrina maturabat, Ecclesia progressive conscia facta est gravitatis harum realitatum. Verum est praeterita non posse iudicari extra contextum historicum, quasi omnia criteria quae cum tempore subtiliora facta sunt semper exstitissent. Tamen, negare non possumus neque minuere tarditatem cum qua Ecclesia et societas plagam servitutis damnaverunt. Si in Antiquitate et in Medio Aevo multae personae et instituta ecclesiastica servos habebant, ab aetate moderna, Sedes Apostolica Romana, ad postulationes principum sollicitata, iterum ac iterum intervenit ut regularet et legitimaret modos subiectionis et, in quibusdam casibus, reductionis ad servitutem « infidelium ». [174] Expectandum est saeculum XIX ut inveniatur formalis, absoluta et universalis damnatio servitutis, praesertim cum Leone XIII. [175] Hoc constituit clarum exemplum evolutionis intellectionis, ab Ecclesia, aeternarum veritatum Revelationis quarum custos est. Etsi non invenitur homogeneitas in ipsa quaestione — Ecclesia diu servitutem tolerante et nonnisi postea ad eam absolute damnandam venientem —, exsistit continuitas, per totam historiam, convictionis dignitatis cuiusvis humani entis ad imaginem Dei creati, etsi, in decem et octo saeculis, Ecclesia non pervenit ad eius totalem cum servitute incompatibilitatem officialiter exprimendam. Agitur de vulnere in memoria christiana a qua nos alienos reputare non possumus. [176] Inevitabile est sentire profundum dolorem considerantes immensum sufferentium et humiliationis quod servitus tot personis significavit, a Domino infinite amatis, in contrastu cum earum dignitate sine limitibus. Quapropter, nomine Ecclesiae, sincere veniam peto.

177. C’est précisément pour cette raison que le souvenir de la complicité et de l’aveuglement d’hier, face à l’injustice de l’esclavage, devient pour nous un appel à la vigilance : ce que nous avons appris doit se traduire en discernement et responsabilité dans le présent. Si nous ne voulons pas avoir à demander pardon à l’avenir pour ne pas avoir été fidèles au trésor de la dignité humaine que renferme notre foi, c’est à nous aujourd’hui d’être directs et fermes dans la dénonciation de la traite sous ses multiples formes et de soutenir, pas à pas, aux côtés de tous ceux qui s’y engagent, des parcours concrets de prévention, de protection, de libération et de réhabilitation.

177. Hac ipsa de causa memoria complicitatis et caecitatis hesternae, coram iniustitia servitutis, fit pro nobis ad vigilantiam appellatio: id quod didicimus traduci debet in discretionem et responsabilitatem in praesenti. Si nolumus in futuro veniam petere debere ne fideles fuerimus thesauro humanae dignitatis quem fides nostra continet, nostrum est hodie esse directos et firmos in denuntiatione tractus sub eius multiplicibus formis et sustinere, gradatim, una cum omnibus qui ei se obligant, concretas vias praeventionis, tutelae, liberationis et rehabilitationis.

178. Le colonialisme revêt de nos jours un visage inédit. Il ne domine pas seulement les corps, mais s’approprie les données, transformant les vies personnelles en informations exploitables. Des territoires entiers, en particulier ceux de moindre importance géopolitique et de plus grande fragilité structurelle, sont actuellement traversés par une nouvelle logique d’extraction : celle des flux sanitaires, profils épidémiologiques, cartes génétiques et données démographiques. Ce sont là les nouvelles “terres rares” du pouvoir : des informations vitales qui, une fois mises en relation, peuvent servir à entraîner des modèles prédictifs, à orienter des stratégies d’investissement, à anticiper les crises et surtout à sélectionner les personnes et les choses qui comptent. Celui qui détient les données sanitaires de populations entières, aujourd’hui souvent collectées sous le couvert de l’aide, de la recherche ou de l’innovation, détient en réalité un levier structurel sur l’avenir : il peut modeler les besoins et les marchés. Et il peut décider, avant les autres, à qui destiner les médicaments, les investissements et les protections. C’est là que se joue l’un des enjeux moraux les plus urgents de notre époque : transformer la connaissance partagée en bien commun, et non en levier de domination ; rendre aux peuples non seulement les données qui les décrivent, mais aussi la possibilité de décider comment elles seront utilisées, par qui et pour qui. Autrement, l’ère numérique ne sera pas postcoloniale, mais coloniale sous une nouvelle forme.

178. Colonialismus hodie novam facient induit. Non solum corpora dominatur, sed data sibi appropriat, transformando personales vitas in exploitabiles informationes. Tota territoria, praesertim ea minoris momenti geopolitici et maioris fragilitatis structuralis, hodie nova logica extractionis percurruntur: illa fluxuum sanitariorum, profilorum epidemiologicorum, chartarum geneticarum et datorum demographicorum. Hae sunt novae « terrae rarae » potestatis: vitalia informationes quae, semel in relatione positae, possunt servire ad exercendos modellos praedictivos, ad dirigendas strategias investimenti, ad anticipandas crises et praesertim ad seligendas personas et res quae momenti sunt. Qui sanitaria data integrarum populationum detinet, hodie saepe sub specie auxilii, investigationis vel innovationis collectis, re vera structuralem libellum in futurum tenet: potest necessitates et mercatus modulare. Et potest decernere, ante alios, cui medicamenta, investimenta et tutelas destinare. Hic agitur unus ex urgentissimis moralibus discriminibus nostrae aetatis: transformare communicatam cognitionem in bonum commune, et non in libellum dominationis; reddere populis non solum data quae eos describunt, sed etiam possibilitatem decernendi quomodo, a quo et pro quo adhibeantur. Aliter, aetas digitalis non erit postcolonialis, sed colonialis sub nova forma.

179. Les nouvelles formes d’esclavage se nourrissent de chaînes économiques et d’infrastructures numériques. Il faut donc œuvrer dans plusieurs directions : tout d’abord, en renforçant les exigences en matière de transparence des filières qui soutiennent l’industrie technologique et l’économie numérique, afin qu’aucun avantage concurrentiel ne repose sur une exploitation invisible. Deuxièmement, il est nécessaire que les entreprises et les investisseurs adoptent des critères clairs de vérification éthique préventive ( due diligence ), en incluant parmi leurs priorités la protection des travailleurs, la lutte contre le travail forcé et l’impact social des modèles d’entreprise basés sur les données. En outre, les plateformes numériques doivent être appelées à coopérer de manière responsable avec les autorités et la société civile afin d’empêcher que les outils de communication, de paiement et de ciblage ne deviennent des canaux de recrutement et de contrôle des victimes. Lorsque ces choix convergent, l’environnement numérique peut se transformer d’un espace de prédation en un espace de protection, de prévention et de promotion de la dignité.

179. Novae formae servitutis catenis oeconomicis et infrastructuris digitalibus nutriuntur. Oportet ergo operari in pluribus directionibus: inprimis, augendo exigentias in materia perspicuitatis filierorum quae industriam technologicam et oeconomiam digitalem sustinent, ne ulla competitiva commoditas in invisibili exploitatione innitatur. Secundo, necessarium est ut incepta et investitores clara criteria praeventivae ethicae verificationis (due diligence) assumant, includendo inter suas prioritates tutelam operariorum, pugnam contra opus coactum et socialem impactum modellorum inceptorum in datis fundatorum. Insuper, plateae digitales vocandae sunt ad responsabili modo cooperandum cum auctoritatibus et societate civili ne instrumenta communicationis, solutionum et targetationis fiant canales recipiendi et regendi victimas. Cum hae electiones convergunt, ambitus digitalis potest transformari ex spatio praedationis in spatium tutelae, praeventionis et promotionis dignitatis.

Une responsabilité partagée

Communicata responsabilitas

180. Les différents domaines abordés – la recherche de la vérité dans la vie publique, l’éducation dans l’environnement numérique, les transformations du monde du travail, la fragilité des familles et les nouvelles formes d’esclavage – ne constituent pas des phénomènes isolés. Ils manifestent le même enjeu : si la technique devient un critère absolu, la personne risque d’être traitée comme une donnée, un engrenage ou une marchandise ; si, au contraire, la technique s’inscrit dans une perspective de sagesse, elle peut devenir une occasion de croissance, de justice et de fraternité.

180. Variae regiones tractatae — conquisitio veritatis in vita publica, educatio in ambitu digitali, transformationes mundi laboris, fragilitas familiarum et novae formae servitutis — non isolata phaenomena constituunt. Idem discrimen manifestant: si technica criterium absolutum fit, persona periclitatur tractari tamquam datum, rotula vel merx; si, contra, technica in perspectiva sapientiae inscribitur, occasio crescentiae, iustitiae et fraternitatis fieri potest.

181. Dans cette perspective, la Doctrine sociale de l’Église prône une responsabilité partagée. Elle demande que ces processus soient conduits avec clairvoyance : par des institutions capables de réguler sans étouffer et de protéger sans se substituer ; par des entreprises qui reconnaissent dans le travail et la dignité un critère de réussite ; par des corps intermédiaires et des communautés éducatives qui rétablissent la confiance et les liens ; par des citoyens qui cultivent la responsabilité, la sobriété, le discernement et le sens de la vérité. Ce n’est qu’ainsi que l’innovation pourra véritablement devenir un développement humain intégral et non un facteur d’exclusion et de domination ; et ce n’est qu’ainsi que la promesse du progrès pourra être reconnue comme vraie, car mesurée à l’aune de la dignité inviolable de chaque homme et de chaque femme.

181. Hac perspectiva, Doctrina socialis Ecclesiae communicatam responsabilitatem proponit. Postulat ut hi processus cum perspicacia ducantur: ab institutis capacibus regulandi sine suffocando et tuendi sine se substituendo; ab inceptis quae in labore et dignitate criterium successus agnoscant; a corporibus intermediis et a communitatibus educativis quae fiduciam et nexus restituant; a civibus qui responsabilitatem, sobrietatem, discretionem et sensum veritatis colant. Sic tantum innovatio vere fieri poterit humana integralis evolutio et non factor exclusionis et dominationis; et sic tantum promissio progressionis tamquam vera agnosci poterit, quia ad regulam inviolabilis dignitatis cuiusque viri et cuiusque mulieris mensurata.

La culture du pouvoir et la civilisation de l’amour

La culture du pouvoir et la civilisation de l’amour

182. Après avoir examiné comment l’IA transforme certains aspects de la vie et de la société, avec de graves répercussions sur la dignité humaine, il est nécessaire de tourner notre regard vers un domaine encore plus dramatique : la guerre. Ici, la question ne concerne pas seulement l’efficacité de nouveaux outils, mais le risque que la technique, dissociée de l’éthique et de la responsabilité, rende plus rapide et impersonnelle la décision sur la vie et la mort, et présente le recours à la force comme une option immédiate et réalisable. Dans un monde de plus en plus interdépendant, la paix n’est pas un thème parmi d’autres, mais une condition du bien commun universel et un banc d’essai de la maturité morale des peuples, spécialement de ceux qui sont appelés à assumer des responsabilités gouvernementales.

182. Postquam perscrutati sumus quomodo intellegentia artificialis quasdam vitae societatisque rationes immutet, gravibus cum repercussionibus in humanam dignitatem, necesse est ut oculos nostros convertamus ad campum etiam magis tragicum, scilicet ad bellum. Hic quaestio non solum efficaciam novorum instrumentorum respicit, sed periculum ne technica ars, ab ethica et responsabilitate seiuncta, decisionem de vita et morte celeriorem et impersonalem reddat, atque usum vis tamquam optionem statim praesentem et possibilem proponat. In mundo magis magisque inter se conexo, pax non est argumentum inter alia, sed condicio universalis boni communis et palaestra maturitatis moralis populorum, praesertim eorum qui ad munera gubernandi suscipienda vocantur.

183. La révolution numérique est en train de modifier la grammaire des conflits. La guerre visible côtoie désormais des formes hybrides : cyberattaques, manipulation de l’information, campagnes d’influence, automatisation des décisions stratégiques. L’IA intervient dans ces processus comme un facteur d’accélération, dans un contexte où de nombreuses technologies sont intrinsèquement ambivalentes : ce qui est conçu pour défendre peut rapidement être converti en attaque, et la frontière entre protection et agression tend à s’estomper. L’IA peut renforcer la défense et la protection des civils, mais elle peut aussi abaisser le seuil du recours à la force, rendre les responsabilités opaques, alimenter une culture où l’ennemi est réduit à une donnée et la victime à un “dommage collatéral”. Face à ces transformations, nous devons nous référer aux principes de la Doctrine sociale – dignité de la personne, bien commun, destination universelle des biens, subsidiarité, solidarité, justice – comme critères pour juger si les technologies servent réellement l’humanité ou finissent par l’asservir, et les considérer comme lignes directrices pour nos choix.

183. Revolutio digitalis grammaticam conflictuum immutat. Bellum visibile iam coniunctum est cum formis hybridis: oppugnationibus cyberneticis, manipulatione informationis, campaniis influentiae, automatisatione decisionum strategicarum. Intellegentia artificialis in his processibus interest tamquam factor accelerationis, in contextu in quo multae technologiae intrinsece ambiguae sunt: id quod ad defendendum excogitatur cito in oppugnationem converti potest, et limes inter tutelam et aggressionem evanescere tendit. Intellegentia artificialis defensionem et civium tutelam confirmare potest, sed etiam limen ad vim adhibendam demittere, responsabilitates obscurare, culturam alere ubi hostis ad datum redigitur et victima ad “damnum collaterale”. Coram his mutationibus, ad principia Doctrinae socialis – dignitatem personae, bonum commune, universalem bonorum destinationem, subsidiarietatem, solidarietatem, iustitiam – referri debemus, tamquam criteria ad iudicandum num technologiae humanitati revera serviant an eam in servitutem redigant, eaque tamquam normas directrices electionum nostrarum considerare.

184. Dans ce chapitre, j’entends donc mettre en parallèle deux logiques opposées, que j’ai déjà évoquées à l’aide d’images bibliques : d’une part, la tentation de construire la tour de Babel, en misant sur la puissance et l’orgueil ; d’autre part, la patience de reconstruire Jérusalem comme à l’époque de Néhémie, pierre par pierre, en préservant l’humain et le bien commun.

184. In hoc capite igitur duas oppositas logicas inter se conferre intendo, quas iam adumbravi adhibitis imaginibus biblicis: ex una parte, tentationem aedificandi turrim Babel, potentiae ac superbiae innixam; ex altera parte, patientiam reaedificandi Ierusalem sicut tempore Nehemiae, lapidem post lapidem, servando humanum et bonum commune.

185. Si l’on observe la dynamique mondiale, on constate toujours plus clairement l’expansion d’une culture de la force, faite de polarisations et de violences. La Babel moderne n’est pas seulement le paradigme technocratique mondialisé, mais aussi l’affrontement à distance entre des impérialismes opposés, entre des puissances qui veulent conserver leur suprématie et celles qui aspirent à la conquérir, avec une multitude de conflits locaux. C’est aussi la course au développement de technologies toujours plus puissantes, ou à s’en assurer le contrôle, selon une dynamique déshumanisante qui semble ne connaître aucune limite. Et pourtant, à côté de cette dérive, nous entrevoyons une grande partie de l’humanité qui cherche à rester humaine et à s’employer à construire la cité de la paix et de la coexistence. Nous en sommes tous souvent les artisans inconscients et les architectes désunis, capables d’élans généreux mais dépourvus d’une vision d’ensemble : c’est une construction plus lente, moins visible et moins spectaculaire, qui attend d’être mieux comprise et mieux coordonnée, pour devenir ainsi l’engagement conscient et structuré de chaque communauté, de la famille au gouvernement des États et à leurs relations. C’est à cet horizon d’engagement, à ce chantier d’espérance, que nous donnons le nom de « civilisation de l’amour ».

185. Si dynamicam mundialem observamus, semper clarius cernimus expansionem culturae vis, polarizationibus et violentiis confectae. Babel hodierna non est solum paradigma technocraticum globalizatum, sed etiam confrontatio e longinquo inter oppositos imperialismos, inter potentias quae primatum retinere volunt et eas quae eum acquirere appetunt, cum multitudine conflictuum localium. Est etiam cursus ad technologias semper potentiores excolendas, vel ad earum dominium sibi vindicandum, secundum dynamicam dehumanizantem quae nullum limitem cognoscere videtur. Et tamen, iuxta hanc declinationem, magnam partem humanitatis intuemur quae humana manere conatur seseque impendere ad civitatem pacis et convictus aedificandam. Eius artifices inscii saepe omnes sumus et architecti disiuncti, generosis impetibus capaces sed visione universali destituti: aedificatio est lentior, minus conspicua minusque spectaculosa, quae melius intellegi et coordinari expectat, ut ita fiat conscium et structuratum munus uniuscuiusque communitatis, a familia ad gubernationem civitatum eorumque mutuas relationes. Huic spei prospectui, huic operi spei, nomen “civilizationis amoris” damus.

La civilisation de l’amour à l’ère numérique

Civilizatio amoris in aetate digitali

186. Lorsque saint Paul VI introduisit l’expression “civilisation de l’amour”, [177] le monde était marqué par la Guerre froide, la course aux armements et de forts déséquilibres économiques. Dans ce contexte, l’Église proposait une voie alternative à l’opposition idéologique entre les systèmes, en imaginant un ordre social où justice et charité s’entremêlent et où l’amour devient le principe d’organisation de la vie économique, politique et culturelle. Aujourd’hui, nous devons retrouver avec force cette vision : la civilisation de l’amour n’est pas une utopie naïve, mais un projet exigeant. Elle consiste à traduire la charité en structures de justice, à donner une forme institutionnelle à la fraternité et à considérer l’autre – qu’il s’agisse d’une personne ou d’un peuple – comme un allié nécessaire à la construction du bien commun. Comme nous l’a rappelé l’Encyclique Fratelli tutti , seul cet amour social, capable de devenir culture et norme, peut engendrer un ordre international stable, transformant la cohabitation d’une simple coexistence armée en une communauté de destin. [178]

186. Cum sanctus Paulus VI locutionem “civilizationis amoris” intulit, [177] mundus signatus erat Bello Frigido, cursu armorum et magnis discriminibus oeconomicis. In hoc contextu, Ecclesia viam alternam proposuit ad oppositionem ideologicam inter systemata, ordinem socialem imaginans in quo iustitia et caritas inter se conectuntur et ubi amor fit principium ordinandi vitam oeconomicam, politicam et culturalem. Hodie hanc visionem fortiter recuperare debemus: civilizatio amoris non est ingenua utopia, sed propositum exigens. Consistit in transferenda caritate in structuras iustitiae, in tribuendo formam institutionalem fraternitati et in considerando alterum – sive persona sive populus sit – tamquam socium necessarium ad bonum commune aedificandum. Sicut nos admonuit Litterae Encyclicae Fratelli tutti, solus hic amor socialis, qui cultura et norma fieri potest, ordinem internationalem stabilem generare valet, transformando convictum ex sola coexistentia armata in communitatem fati. [178]

187. Aujourd’hui, dans le contexte de la révolution numérique, cette intuition s’avère encore plus déterminante. Les réseaux numériques, l’économie mondialisée et le développement de l’IA créent des liens de plus en plus étroits, reliant en temps réel les décisions prises en un lieu aux effets qu’elles produisent ailleurs. Les paroles du Concile Vatican II sur l’interdépendance croissante entre les peuples restent donc d’actualité : le bien commun revêt de plus en plus une dimension universelle, avec des droits et des devoirs qui concernent l’ensemble de la famille humaine. [179] Le projet de la civilisation de l’amour assume ici la tâche décisive de transformer cette interdépendance subie en une solidarité voulue et choisie. C’est le critère qui doit orienter les processus technologiques : il ne suffit pas que l’IA nous rende plus efficaces ou plus connectés, elle doit servir à édifier cette famille humaine universelle, avec des droits et des devoirs partagés, où la proximité numérique devient une occasion réelle de rencontre et de sollicitude réciproque.

187. Hodie, in contextu revolutionis digitalis, haec intuitio etiam magis decretoria apparet. Retia digitalia, oeconomia globalizata et progressus intellegentiae artificialis vincula semper artiora creant, in tempore reali connectentia decisiones in uno loco captas cum effectibus quos alibi efficiunt. Verba Concilii Vaticani II de crescente interdependentia inter populos hodie quoque valent: bonum commune semper magis dimensionem universalem assumit, cum iuribus et officiis quae totam familiam humanam respiciunt. [179] Propositum civilizationis amoris hic decretorium munus suscipit transformandi hanc passivam interdependentiam in solidarietatem voluntariam et electam. Hoc est criterium quod processus technologicos dirigere debet: non sufficit ut intellegentia artificialis nos efficaciores aut magis connexos reddat, oportet ut universali humanae familiae aedificandae inserviat, cum iuribus et officiis communibus, ubi proximitas digitalis fit reapse occasio occursus et mutuae sollicitudinis.

La culture du pouvoir

Cultura potentiae

188. Dans le monde actuel une culture de la puissance s’installe progressivement, où la disponibilité des moyens et la capacité de dominer tendent à dicter l’ordre du jour et les critères de décision, en reléguant le bien commun de l’humanité au second plan et en réduisant le drame concret des peuples en guerre à une variable secondaire face aux intérêts stratégiques. Cette culture de la puissance s’infiltre dans la société, modifie les relations et les comportements, se répand en normalisant la guerre, en recherchant une puissance militaire toujours plus grande, en profitant de la crise du multilatéralisme et en alimentant un faux réalisme qui répète qu’il n’existe pas d’alternatives.

188. In hodierno mundo paulatim cultura potentiae sese insinuat, ubi instrumentorum praesto habitio et dominandi facultas agendi ordinem et decidendi criteria dictare tendunt, bonum commune humanitatis in secundum locum relegantes et concretum populorum bello affectorum dramatum ad secundariam variabilem reducentes coram interesse strategico. Haec cultura potentiae societatem permeat, relationes et mores immutat, diffunditur bellum normalizando, potentiam militarem semper maiorem quaerendo, crisi multilateralismi utendo et falsum realismum alendo qui repetit nullas alternativas adesse.

La banalisation de la guerre

Banalizatio belli

189. En 1965, le cri de saint Paul VI résonnait avec force devant l’Assemblée Générale des Nations Unies : « jamais plus la guerre, jamais plus la guerre ! ». [180] Nous devons reconnaître que, malgré les aspirations et les proclamations de paix, les soixante dernières années ont été marquées par des conflits d’une férocité impressionnante qui ont souvent impliqué massivement les populations civiles, causant des victimes innocentes, des vagues de réfugiés, une déstabilisation sociale et des blessures durables. Cependant, dans le discours public, il était communément admis que la guerre devait rester une extrema ratio , encadrée par des limites éthiques et juridiques rigoureuses, et en tout état de cause par une perspective politique orientée vers la paix. À la suite des événements survenus pendant l’entre-deux-guerres, un tournant s’est produit après la Seconde Guerre mondiale : la paix avait été placée au centre de l’ordre international, comme en témoigne notamment la Charte des Nations Unies , qui se propose de « préserver les générations futures du fléau de la guerre » ; [181] de nombreuses Constitutions nationales, dans le même esprit, avaient relégué le recours aux armes à des cas extrêmes et strictement délimités. Même pendant la Guerre froide, malgré la présence de conflits graves, la conscience qu’il fallait éviter à tout prix un nouveau conflit mondial persistait.

189. Anno 1965, clamor sancti Pauli VI vehementer resonuit coram Coetu Generali Nationum Unitarum: «numquam amplius bellum, numquam amplius bellum!». [180] Agnoscere debemus, quamvis aspirationibus et proclamationibus pacis, sexaginta annos ultimos conflictibus ferocitatis impressivae notatos fuisse, qui saepe massive populationes civiles implicaverunt, victimas innocentes, undas profugorum, deturbationem socialem et vulnera diuturna causantes. Tamen, in publico sermone, communiter admittebatur bellum manere debere extremam rationem, intra ethicos et iuridicos limites rigorosos circumscriptum, et utique intra prospectum politicum ad pacem ordinatum. Post eventus inter duo bella mundialia, conversio facta est post Secundum Bellum Mundiale: pax in medio ordinis internationalis posita erat, sicut testatur praesertim Charta Nationum Unitarum, quae proponit «futuras generationes a flagello belli praeservare»; [181] multae Constitutiones nationales, eodem spiritu, recursum ad arma ad casus extremos strictissimeque circumscriptos relegaverant. Etiam tempore Belli Frigidi, quamvis gravia conflicta adessent, conscientia perdurabat omni modo novum conflictum mundialem vitandum esse.

190. Aujourd’hui, en revanche, nous assistons à un véritable changement de paradigme dans le discours public et dans les choix en matière de réarmement, avec une réhabilitation inquiétante de la guerre en tant qu’instrument de politique internationale, tandis que les critères éthiques mêmes qui en avaient limité l’usage sont progressivement érodés. Les conflits régionaux qui s’éternisent, l’escalade des tensions et les menaces réciproques deviennent presque habituels, et des formes de conflit pour l’expansion territoriale que l’on croyait dépassées réapparaissent. L’opinion publique est progressivement orientée et habituée par des récits médiatiques polarisants, souvent amplifiés par des algorithmes qui valorisent la confrontation et l’opposition.

190. Hodie autem, vera mutatio paradigmatis in publico sermone et in electionibus rearmatoriis adest, cum inquietante rehabilitatione belli tamquam instrumenti politicae internationalis, dum eadem ethica criteria quae eius usum limitaverant gradatim eroduntur. Conflictus regionales qui perpetuantur, escalatio tensionum et mutuae minae fere consuetudinem fiunt, et formae conflictuum pro territoriali expansione, quas obsoletas existimabamus, reapparent. Publica opinio gradatim dirigitur et assuefit narrationibus mediaticis polarizantibus, saepe ampliatis ab algorithmis qui confrontationem et oppositionem fovent.

191. Nous assistons également à une perte inquiétante de la mémoire historique. La disparition progressive des témoins directs de la Shoah et des deux guerres mondiales facilite une réécriture sélective ou déformée du passé, dans un climat où les fausses informations et les manipulations narratives brouillent les leçons apprises. Sans une mémoire vive des horreurs de la guerre, les décisions politiques risquent d’être prises sur la base de calculs de force, sans vision des conséquences à long terme.

191. Inquietantem etiam memoriae historicae iacturam observamus. Progressivus interitus testium directorum Shoah et duorum bellorum mundialium facilem reddit selectivam aut distortam praeteriti rescriptionem, in climate ubi falsae informationes et manipulationes narrativae lectiones discitas obscurant. Sine viva memoria belli horrorum, decisiones politicae periclitantur ut super calculis virium capiantur, sine visione consequentiarum diuturnarum.

192. À tout cela s’ajoute un élément nouveau et déterminant : la dimension médiatique et numérique. Les réseaux de communication, les espaces d’information fragmentés et les algorithmes qui favorisent la confrontation peuvent amplifier la polarisation et le ressentiment, accélérer la propagande et rendre plus difficile un discernement commun. Ainsi, la guerre n’est pas seulement menée, mais aussi préparée culturellement à travers des récits simplistes, des logiques ami-ennemi, la désinformation et la peur. Lorsque la mémoire historique s’estompe et que les critères éthiques qui protègent les civils et les plus fragiles s’affaiblissent, il devient plus facile de présenter la violence comme nécessaire, inévitable, voire “propre”. C’est dans ce climat que l’humanité est en train de glisser vers une culture violente de la puissance, où la paix n’apparaît plus comme une tâche à assumer, mais comme un intervalle précaire entre les conflits. Aujourd’hui plus que jamais, il est important de réaffirmer le dépassement de la théorie de la “guerre juste” trop souvent invoquée pour justifier n’importe quelle guerre, sous réserve du droit à la légitime défense dans son sens le plus strict. [182] La magnifique humanité dispose d’outils bien plus efficaces et capables de promouvoir la vie humaine pour faire face aux conflits, tels que le dialogue, la diplomatie, le pardon. Le recours à la force, à la violence et aux armes témoigne d’une pauvreté relationnelle qui a toujours des conséquences désastreuses sur les populations civiles.

192. Ad haec omnia accedit elementum novum et decretorium: dimensio mediatica et digitalis. Retia communicationis, spatia informationis fragmenta et algorithmi qui confrontationem fovent polarizationem et rancorem amplificare possunt, propagandam accelerare et communem discretionem difficiliorem reddere. Ita bellum non solum geritur, sed etiam culturaliter praeparatur per narrationes simplicistas, logicas amici-hostis, desinformationem ac timorem. Cum memoria historica evanescit et ethica criteria quae cives et fragiliores tuentur infirmantur, facilius fit violentiam tamquam necessariam, inevitabilem, immo “mundam” proponere. In hoc climate humanitas ad violentam potentiae culturam declinat, ubi pax non amplius apparet ut munus suscipiendum, sed ut praecarium intervallum inter conflictus. Hodie magis quam umquam, magni momenti est reaffirmare superationem theoriae “belli iusti” saepe nimis invocatae ad quodvis bellum iustificandum, salvo iure legitimae defensionis sensu strictissimo. [182] Magnifica humanitas instrumentis longe efficacioribus ac vitam humanam promovendi capacibus disponit ad conflictus tractandos, scilicet dialogo, diplomatia, venia. Recursus ad vim, violentiam et arma testatur paupertatem relationalem quae semper consequentias funestas in populationes civiles exercet.

La force sans limites

Vis sine finibus

193. Un élément déterminant du paysage actuel est l’essor de l’industrie de guerre, devenue un secteur clé de l’économie de certains pays. Le lien étroit entre les intérêts économiques, les appareils militaires et les décisions politiques engendre une “nation armée” où la guerre apparaît presque comme le prolongement naturel de la politique et où le marché de l’armement devient un moteur autonome des choix belliqueux. Nous ne pouvons ignorer les énormes intérêts économiques qui se trouvent derrière la guerre. Les industries de l’armement et les pays qui fournissent des armes tirent profit d’un marché qui prospère précisément grâce aux conflits. En ce sens, il existe également une logique économique qui contribue à alimenter les tensions dans différentes régions du monde.

193. Elementum decretorium hodierni prospectus est progressus industriae belli, quae factus est sector clavis oeconomiae quarundam nationum. Artum vinculum inter oeconomicas utilitates, apparatus militares et politicas decisiones “nationem armatam” generat, ubi bellum fere ut naturalis politicae prolongatio apparet et ubi forum armamentorum fit motor autonomus electionum bellicarum. Nequimus ignorare immensas oeconomicas utilitates quae bello subsunt. Industriae armorum et nationes quae arma furniunt lucrum capiunt ex foro quod precise propter conflictus prosperatur. Hoc sensu, etiam logica oeconomica adest quae tensiones in variis mundi regionibus alit.

194. Les arsenaux militaires font l’objet d’une attention renouvelée. Par le passé, la prise de conscience de la menace que représentent les armes capables de détruire l’humanité tout entière avait favorisé des voies de désescalade et de négociation en matière de désarmement. Nous sommes malheureusement sortis de cet horizon et l’évolution des arsenaux nucléaires – y compris la perspective d’utilisations tactiques – fait apparaître le recours à ces engins comme une possibilité de moins en moins lointaine. Dans ce contexte, l’entrée en vigueur en 2021 du Traité sur l’interdiction des armes nucléaires , soutenu par plus de soixante-dix pays, constitue un signe important, mais risque de rester en grande partie symbolique, puisque les principales puissances nucléaires n’y adhèrent pas. C’est ainsi que s’est répandue la conviction, erronée, que la dissuasion nucléaire est une condition indispensable à la sécurité. Ceci a pour effet d’alimenter une nouvelle course aux armements difficilement contrôlable, accompagnée du démantèlement progressif des accords de réduction des armes nucléaires et du développement d’engins “miniaturisés”, qui facilitent leur utilisation comme une option viable.

194. Armamentaria militaria attentionem renovatam suscipiunt. Praeterito tempore, conscientia minae ab armis humanitatem totam delere capacibus illata vias detensionis et negotiationis de exarmatione foverat. Heu, ab hoc prospectu exivimus et evolutio armamentariorum nuclearium – inclusa perspectiva usuum tacticorum – recursum ad haec instrumenta tamquam possibilitatem minus minusque remotam apparere facit. In hoc contextu, ingressus in vigorem anno 2021 Tractatus de prohibitione armorum nuclearium, a plus quam septuaginta nationibus sustentatus, signum magni momenti constituit, sed periclitatur ut magna ex parte symbolicus maneat, cum praecipuae potentiae nucleares ei non adhaereant. Ita diffusa est persuasio erronea dissuasionem nuclearem esse condicionem indispensabilem securitatis. Hoc effectum habet alendi novum cursum armorum vix controllabilem, comitatum progressiva demolitione conventionum reductionis armorum nuclearium et progressu instrumentorum “miniaturizatorum”, quae eorum usum tamquam optionem viabilem facilem reddunt.

195. On retrouve la même logique dans les conflits conventionnels : la puissance militaire, la faiblesse des initiatives diplomatiques et la complexité des intérêts en jeu favorisent des conflits qui ont tendance à s’enliser, avec un coût humain et environnemental extrêmement élevé. Il est bien plus facile de déclencher une guerre que d’y mettre fin, et pourtant, la réflexion sur la prévention des conflits reste dramatiquement marginale.

195. Eadem logica reperitur in conflictibus conventionalibus: potentia militaris, debilitas inceptorum diplomaticorum et complexitas utilitatum in lusu favent conflictibus qui in longum protrahi tendunt, cum pretio humano et environmentali altissimo. Multo facilius est bellum incipere quam finire, et tamen, reflexio de conflictuum praeventione dramatice marginalis manet.

196. La situation est encore plus instable en raison de la présence de nouveaux protagonistes armés – groupes djihadistes, milices privées, réseaux criminels – qui marquent la fin du monopole de l’État sur la force. Souvent, ces individus mélangent des motivations idéologiques vagues à des intérêts économiques très concrets, transformant la guerre en un véritable mode de vie pour des générations entières de jeunes et d’enfants : l’objectif n’est plus une victoire définitive, mais la perpétuation du conflit comme source de pouvoir et de revenus.

196. Adhuc instabilior situs est propter praesentiam novorum armatorum protagonistarum – coetuum iihadistarum, militiarum privatarum, retium criminalium – qui finem indicant monopolii Status super vim. Saepe hi homines vagas ideologicas motivationes cum oeconomicis utilitatibus admodum concretis miscent, bellum in verum vivendi modum convertentes pro integris generationibus iuvenum et puerorum: scopus non amplius est victoria definitiva, sed perpetuatio conflictus tamquam fons potestatis et reditus.

Armes et IA

Arma et intellegentia artificialis

197. À ce contexte s’ajoute le développement incessant des systèmes d’armes, en particulier des armes liées à l’IA. Le Saint-Siège a récemment fait remarquer que la facilité croissante avec laquelle les systèmes d’armes à autonomie opérationnelle peuvent être utilisés rend la guerre plus “accessible” et moins soumise au contrôle humain, ce qui va à l’encontre du principe selon lequel l’usage de la force armée ne doit intervenir qu’en dernier recours, en cas de légitime défense. [183] C’est pourquoi le développement et l’utilisation de l’IA dans le domaine militaire doivent être soumis aux contraintes éthiques les plus rigoureuses, dans le respect de la dignité humaine et du caractère sacré de la vie, en évitant une course aux armements. [184]

197. Huic contextui accedit incessabilis progressus systematum armorum, praesertim armorum cum intellegentia artificiali coniunctorum. Sancta Sedes nuper notavit crescentem facilitatem cum qua systemata armorum cum operativa autonomia adhiberi possunt bellum “accessibilius” et minus controllo humano subiectum reddere, quod contra principium est secundum quod usus vis armatae solum ut ultimum recursum, in casu legitimae defensionis, fieri debet. [183] Quapropter progressus et usus intellegentiae artificialis in campo militari severissimis ethicis vinculis subici debent, in observantia dignitatis humanae et sacralitatis vitae, evitando cursum armorum. [184]

198. On parle parfois d’“agents moraux artificiels” comme si une machine pouvait garantir, avec plus de cohérence qu’un être humain, la distinction entre le bien et le mal. Mais le jugement moral ne se réduit pas à un simple calcul : il implique la conscience, la responsabilité personnelle et la reconnaissance de l’autre en tant que personne. Il n’est donc pas acceptable de confier à des systèmes artificiels des décisions mortelles ou, en tout cas, irréversibles. Il n’existe aucun algorithme capable de rendre la guerre moralement acceptable. L’IA ne soustrait pas le conflit à son inhumanité intrinsèque : elle ne peut que le rendre plus rapide et impersonnel, en abaissant le seuil du recours à la violence et en transformant la défense en prévision opérationnelle, les victimes étant réduites à de simples données. Ainsi, elle nous habitue à l’idée que la violence est inévitable et qu’il suffit de l’optimiser. Il est donc primordial d’inculquer des valeurs et un jugement prudent dans la programmation des systèmes artificiels que nous construisons, lesquels peuvent contribuer à un écosystème moral dans lequel les êtres humains soient mieux à même d’écouter leur conscience et où les modèles d’IA fixent des limites appropriées.

198. Aliquando loquimur de “agentibus moralibus artificialibus”, quasi machina garantire posset, cum maiore cohaerentia quam homo, discrimen inter bonum et malum. Sed moralia iudicia non reducuntur ad simplicem calculum: implicant conscientiam, personalem responsabilitatem et alterius tamquam personae agnitionem. Non est ergo acceptabile decisiones mortales aut utique irreversibiles systematibus artificialibus committere. Nullus algorithmus est qui bellum moraliter acceptabile reddere possit. Intellegentia artificialis conflictum a sua intrinseca inhumanitate non eximit: eum solum celeriorem et impersonalem reddere potest, demittendo limen ad violentiam adhibendam et transformando defensionem in operativam praevisionem, victimis ad simplices datos reductis. Ita assuefacit nos ad ideam violentiam inevitabilem esse et sufficere eam optimizare. Primarii igitur momenti est inserere valores et prudens iudicium in programmatione systematum artificialium quae construimus, quae conferre possunt ad oecosystema morale in quo homines melius valeant conscientiae suae auscultare et in quo exemplaria intellegentiae artificialis aptos limites statuant.

199. Il ne suffit pas d’invoquer l’éthique de manière générale : il faut définir des critères précis de discernement. Le premier concerne la responsabilité personnelle. Lorsque la décision de frapper devient automatique ou opaque, le risque de déresponsabilisation augmente. C’est pourquoi la chaîne des responsabilités doit rester identifiable et vérifiable : ceux qui planifient, forment, autorisent et utilisent doivent pouvoir rendre compte de leurs choix. Le deuxième critère concerne le délai du jugement moral. L’IA tend à raccourcir les délais de décision ; mais, en temps de guerre, les décisions irréversibles ne peuvent avoir pour critères suprêmes la rapidité et l’efficacité. Le troisième critère est l’identification et la protection des civils. Toute technologie qui facilite le fait de frapper sans voir le visage de l’autre abaisse le seuil moral du conflit. La sélection des cibles et l’usage de la force ne peuvent confondre combattants et non-combattants, ni ignorer l’impact sur les populations sans défense.

199. Non sufficit ethicam generaliter invocare: necesse est praecisa discretionis criteria definire. Primum personalem responsabilitatem respicit. Cum decisio feriendi automatica vel obscura fit, periculum deresponsabilizationis augetur. Quapropter catena responsabilitatum identificabilis et verificabilis manere debet: qui consilia ineunt, instituunt, auctorizant et adhibent rationem electionum suarum reddere debent. Secundum criterium tempus iudicii moralis respicit. Intellegentia artificialis tempora decisionis breviare tendit; sed, in tempore belli, decisiones irreversibiles non possunt habere ut suprema criteria celeritatem et efficaciam. Tertium criterium est identificatio et tutela civium. Quaevis technologia quae feriendi facilitatem praebet sine altero vultu cernendo limen morale conflictus demittit. Selectio scoporum et usus vis non possunt confundere pugnatores et non-pugnatores, neque ignorare impactum in populationes defensione carentes.

200. De ces critères découlent certaines exigences incontournables. Tout d’abord, pour tout système utilisé dans un contexte de guerre, la traçabilité et la possibilité de reconstituer les décisions doivent être garanties, afin que les responsabilités et les éventuelles fautes ne se perdent pas dans l’engrenage. En second lieu, la décision de recourir à la force létale ne peut être déléguée à des processus opaques ou automatisés, mais doit rester sous un contrôle humain effectif, conscient et responsable. Enfin, il est nécessaire d’établir des règles communes, y compris au niveau international, qui freinent la course aux armements technologiques et assurent une protection particulière aux civils comme aux infrastructures essentielles à leur survie.

200. Ex his criteriis quaedam exigentiae ineluctabiles derivantur. Imprimis, pro omni systemate in contextu belli adhibito, tractabilitas et possibilitas decisiones reconstruendi garantiri debent, ne responsabilitates et culpae fortasse in machinatione amittantur. Deinde, decisio recurrendi ad vim letalem non potest processibus obscuris aut automatizatis delegari, sed sub controllo humano efficaci, conscio et responsabili manere debet. Denique, necesse est regulas communes etiam in gradu internationali statuere, quae cursum armorum technologicorum cohibeant et particularem tutelam civibus et infrastructuris ad eorum supervivendum essentialibus assecurent.

La crise du multilatéralisme

Crisis multilateralismi

201. La culture de la puissance découle également de la crise du système multilatéral. Les institutions créées pour défendre l’idée d’un destin commun des peuples et d’un bien commun mondial semblent affaiblies, non seulement en raison de limites structurelles, mais aussi parce qu’il manque souvent une volonté commune de les soutenir, de les réformer et de reconnaître leur autorité morale. Au lieu de progresser, nous reculons par rapport au tournant historique du XX e siècle. Après 1989, l’effondrement en Europe des régimes communistes s’est accompagné d’une mondialisation essentiellement économique, dépourvue d’une architecture politique adéquate capable de soutenir le dialogue et la paix. On a confié presque aveuglément aux marchés la capacité de produire bien-être, démocratie et stabilité, alors qu’en réalité la mondialisation n’a pas généré automatiquement l’unité et la paix, mais a suscité des réactions fondamentalistes, identitaires et nationalistes. Le résultat est loin d’un multilatéralisme authentique : il s’apparente plutôt à un multipolarisme désordonné et conflictuel, où prévaut la méfiance envers l’autre.

201. Cultura potentiae etiam ex crisi systematis multilateralis derivat. Institutiones creatae ad defendendam ideam communis fati populorum et boni communis mundialis infirmatae videntur, non solum propter limites structurales, sed etiam quia saepe deest communis voluntas eas sustinendi, reformandi et eorum moralem auctoritatem agnoscendi. Loco progrediendi, retrocedimus respectu ad historicam conversionem saeculi XX. Post annum 1989, communistarum regiminum in Europa collapsus comitatus est globalizatione essentialiter oeconomica, destituta architectura politica idonea ad dialogum et pacem sustinendam. Marcatibus fere caece commissa est facultas producendi prosperitatem, democratiam et stabilitatem, cum reapse globalizatio automatice unitatem et pacem non genuerit, sed reactiones fundamentalistas, identitarias et nationalistas suscitaverit. Eventus longe abest ab authentico multilateralismo: potius assimilatur multipolarismo perturbato et conflictuali, ubi diffidentia in alterum praevalet.

202. La tentation de construire une identité collective contre un ennemi refait surface, en alimentant des récits dans lesquels chacun se présente comme une victime ayant le droit de se venger. La simplification en schémas – “moi d’abord”, “ami-ennemi”, “nous-vous” – facilite des décisions souvent irresponsables qui sapent la confiance mutuelle entre les nations. La force du droit international est ainsi remplacée par le prétendu “droit du plus fort”, et ses instruments – des tribunaux compétents en matière de crimes de guerre aux tribunaux chargés de régler les différends entre États – sont souvent contournés ou affaiblis, avec des conséquences dévastatrices sur la culture politique et la coexistence. [185]

202. Tentatio aedificandi identitatem collectivam contra hostem rursus emergit, narrationes alendo in quibus singuli sese ut victimas praesentant ius vindicandi habentes. Simplificatio in schematibus – “ego primus”, “amicus-hostis”, “nos-vos” – decisiones saepe irresponsabiles facilem reddit, quae mutuam fiduciam inter nationes subvertunt. Vis iuris internationalis ita substituitur a sic dicto “iure fortioris”, et eius instrumenta – a tribunalibus pro criminibus belli competentibus ad tribunalia inter civitates discordias componenda – saepe circumeuntur aut infirmantur, cum consequentiis devastantibus in politicam culturam et convictum. [185]

203. Dans ce contexte, la construction de la paix est reléguée au second plan : la coopération au développement, le désarmement, la prévention des conflits et l’instauration d’une confiance mutuelle sont mis de côté, au nom de logiques de puissance. Ainsi les conquêtes du droit humanitaire s’affaiblissent également : le principe de proportionnalité dans la réponse aux agressions, la protection de l’accès à l’eau, à la nourriture et aux biens essentiels, le respect de la vie des civils et des enfants sont traités comme des vestiges naïfs du passé.

203. In hoc contextu, pacis aedificatio in secundum locum relegatur: cooperatio ad progressum, exarmatio, conflictuum praeventio et mutuae fiduciae institutio seponuntur, in nomine logicarum potentiae. Ita etiam conquistae iuris humanitarii infirmantur: principium proportionalitatis in responsione ad aggressiones, tutela accessus ad aquam, cibum et essentialia bona, observantia vitae civium et puerorum tractantur tamquam ingenuae praeteriti reliquiae.

Un prétendu réalisme politique

Realismus politicus simulatus

204. Nous vivons une époque de grande cécité spirituelle et culturelle. Un faux pragmatisme nous invite à couper les racines de la mémoire, comme si l’on pouvait inaugurer une sorte de “nouvelle création” coupée du passé ; même ceux qui invoquent de grands principes moraux peuvent tomber dans ce nihilisme historique, en se berçant de l’illusion que les atrocités du XX e siècle ne peuvent plus se reproduire. En réalité, les mêmes dynamiques refont surface sous de nouvelles formes. La logique de l’équilibre armé et de la dissuasion semble revenir pour s’imposer. Mais, contrairement au scenario bipolaire de la Guerre froide, la multiplication des acteurs et des fronts de conflits rend aujourd’hui cette logique de plus en plus fragile. L’exacerbation des affrontements conduit à des guerres asymétriques et “hybrides”, menées également sur les plans économique, financier et informatique, avec le recours à la désinformation et aux campagnes qui alimentent la peur, pour influencer l’opinion publique. Dans de nombreux pays, y compris dans les pays du Sud, l’augmentation des dépenses militaires est présentée comme la seule réponse à un avenir incertain ou à des menaces perçues, tandis que le coût réel pèse sur les plus pauvres qui voient diminuer les ressources allouées à la santé, à l’éducation et aux services sociaux.

204. Aetatem magnae caecitatis spiritualis et culturalis vivimus. Falsus pragmatismus nos invitat ad memoriae radices abscindendas, quasi possemus inaugurare quamdam “novam creationem” a praeterito abscissam; etiam qui magna principia moralia invocant in hunc historicum nihilismum cadere possunt, illusioni indulgentes atrocitates saeculi XX iam non posse iterari. Reapse, eadem dynamica novis sub formis reemergit. Logica aequilibrii armati et dissuasionis videtur reverti ad sese imponendam. Sed, contra scenarium bipolare Belli Frigidi, multiplicatio actorum et frontium conflictuum hanc logicam hodie semper fragiliorem reddit. Exacerbatio confrontationum ad bella asymmetrica et “hybrida” ducit, etiam in oeconomico, financiali et informatico planis gesta, cum recursu ad desinformationem et campanias timoris alentes, ad publicam opinionem afficiendam. In multis nationibus, etiam in nationibus Meridionalis, augmentum sumptuum militarium praesentatur tamquam sola responsio ad futurum incertum aut ad minas perceptas, dum reale pretium pauperrimos gravat qui resources sanitati, educationi et socialibus servitiis assignatas diminui vident.

205. Derrière tout cela se cache un faux “réalisme”, fondé non seulement sur la logique bien établie de la force, mais aussi sur une conviction culturelle et anthropologique, comme si la guerre faisait inévitablement partie de la nature humaine. Il en a toujours été ainsi, dit-on, à l’exception de brèves parenthèses, et il en sera toujours ainsi ! Le problème n’est donc plus la paix, perdue comme référence dans le paysage international, mais comment et quand agir militairement, tout en affirmant qu’il serait irresponsable de ne pas se préparer à l’affrontement. Au contraire, ce qui est vraiment irresponsable, c’est la Realpolitik , cette forme de “réalisme” politique qui sème dans les consciences comme dans la culture la résignation face à une guerre inéluctable, et qui considère la paix et le dialogue comme des positions utopiques ou irrationnelles qui ignorent les risques en jeu. Au contraire, la paix n’est pas un espoir naïf ni une simple absence de guerre : elle est le fruit, toujours possible, de la justice et de la charité.

205. Sub his omnibus latet falsus “realismus”, fundatus non solum in logica vis bene stabilita, sed etiam in convictione culturali et anthropologica, quasi bellum inevitabiliter pars naturae humanae sit. Ita semper fuit, dicunt, exceptis brevibus parenthesibus, et ita semper erit! Problema igitur non amplius est pax, amissa tamquam relatio in internationali prospectu, sed quomodo et quando militariter agere, dum affirmant irresponsabile fore ad confrontationem non se praeparare. E contrario, quod vere irresponsabile est, est Realpolitik, illa forma politici “realismi” quae in conscientiis sicut in cultura resignationem coram inevitabili bello seminat, et pacem ac dialogum considerat tamquam positiones utopicas vel irrationales quae pericula in lusu ignorant. E contrario, pax non est ingenua spes neque simplex absentia belli: est fructus, semper possibilis, iustitiae et caritatis.

206. Dans ce climat, le nihilisme et le pragmatisme finissent par s’entremêler et banaliser de très graves erreurs : extrémismes religieux et fanatismes identitaires s’allient à un économisme irrationnel, tandis que la politique recourt facilement à la désinformation, à la ridiculisation de l’adversaire et à la fabrication systématique de peurs et de ressentiments. Ainsi, la diversité de l’autre est vécue de plus en plus comme une menace, alimentant le désir de possession, la volonté de domination, les ambitions hégémoniques, les abus de pouvoir et la peur de la différence, préparant un terrain sur lequel de nouveaux conflits peuvent mûrir presque sans que nous nous en rendions compte. [186]

206. In hoc climate, nihilismus et pragmatismus simul intexuntur et gravissimos errores banalizant: extremismi religiosi et fanatismi identitarii cum oeconomismo irrationali iunguntur, dum politica facile recurrit ad desinformationem, ad adversarium ridendum et ad systematicam fabricationem timorum et rancorum. Ita diversitas alterius semper magis percipitur tamquam minatio, possessionis cupiditatem alens, dominandi voluntatem, hegemonicas ambitiones, abusus potestatis et timorem diversitatis, terrenum praeparans in quo nova conflicta maturescere possunt fere sine nostra conscientia. [186]

207. Cela constitue un terrain propice à de nouvelles guerres, peut-être encore plus dangereuses que celles du passé, car elles tendent à faire disparaître toute limite éthique. Ce qui était autrefois considéré comme inacceptable peut aujourd’hui être mis en œuvre presque sans hésitation, tandis que la réaction internationale s’adapte davantage à la convenance des différents gouvernements qu’à la gravité objective des faits. Les décisions semblent maintenant être guidées presque exclusivement par des calculs économiques, défendus par des illusions médiatiques, des euphories artificielles et des “rêves” qui finissent inévitablement par s’effondrer, provoquant des frustrations et de nouvelles violences. Lorsque l’on se persuade que rien n’est vraiment vrai et que les “principes” ne sont qu’une coquille vide, la mèche de nouvelles explosions d’intolérance et d’agressivité s’allume dans le cœur même des personnes.

207. Hoc terrenum aptum constituit pro novis bellis, fortasse periculosioribus quam praeteritis, quia tendunt ad omnem ethicum limitem dissipandum. Quod olim ut inacceptabile habebatur hodie potest fere sine haesitatione perfici, dum reactio internationalis magis accommodatur ad convenientiam variarum gubernationum quam ad obiectivam gravitatem factorum. Decisiones nunc fere exclusive videntur duci a calculis oeconomicis, ab illusionibus mediaticis defensis, ab euphoriis artificialibus et a “somniis” quae inevitabiliter collabuntur, frustrationes et novas violentias procreantia. Cum sibi quis persuadet nihil vere verum esse et “principia” solam vacuam corticem esse, fomes novarum explosionum intolerantiae et aggressivitatis in ipso corde personarum accenditur.

208. Dans ce cadre, la question relative aux garanties réelles contre de nouvelles violences reste ouverte. Lorsqu’une culture normalise et justifie le conflit, une dérive dangereuse s’installe : ce qui semble aujourd’hui impensable peut devenir demain acceptable selon des calculs d’utilité ou de sécurité. Dans les pays marqués par de graves tensions sociales, nous ne pouvons pas exclure que certains finissent par considérer le conflit armé comme un moyen efficace de détourner l’attention des problèmes internes et comme un instrument de gestion cynique des difficultés.

208. In hoc contextu, quaestio de realibus garantiis contra novas violentias aperta manet. Cum cultura conflictum normalizat et iustificat, periculosa declinatio sese insinuat: quod hodie impensabile videtur cras acceptabile fieri potest secundum calculos utilitatis aut securitatis. In nationibus gravibus tensionibus socialibus notatis, non possumus excludere quod aliqui in finem conflictum armatum considerent tamquam efficax medium ad attentionem ab internis problematibus avertendam et tamquam instrumentum cynicae difficultatum gestionis.

209. Une responsabilité particulière incombe à ceux qui œuvrent dans le monde de la recherche. Tous les acteurs dans ce domaine – scientifiques, entrepreneurs, autorités académiques, responsables politiques, et autres – sont appelés à travailler dans une logique de transparence et de responsabilité, en gardant à l’esprit le cadre général dans lequel s’inscrivent les progrès technologiques auxquels ils contribuent, y compris ceux liés à l’IA. Lorsque l’on se limite à ne considérer que son propre secteur, on croit à tort accomplir une tâche moralement neutre et on évite de s’interroger sur les finalités ultimes qui orientent certaines expérimentations. Le risque est alors de coopérer, peut-être sans le vouloir, à des projets obscurs qui alimentent de nouvelles formes de violence, de manipulation et de domination.

209. Particularis responsabilitas incumbit eis qui in mundo investigationis operantur. Omnes actores in hoc campo – scientifici, imprenditores, academicae auctoritates, politici responsabiles, et alii – vocantur ad operandum in logica transparentiae et responsabilitatis, in mente servantes universum contextum in quo progressus technologici inseruntur, ad quos conferunt, inclusi ei qui ad intellegentiam artificialem pertinent. Cum quis se limitat ad considerandum solum suum sectorem, perperam credit moraliter neutram operam absolvere et vitat interrogationem de ultimis finibus qui quaedam experimenta dirigunt. Periculum tunc est cooperandi, fortasse non sponte, in obscuris propositis quae novas formas violentiae, manipulationis et dominationis alunt.

Construire la civilisation de l’amour

Civilizationem amoris aedificare

210. La construction d’un monde en état de guerre permanente est un mal, et il faut l’appeler par son nom. Cette manière de décrire la réalité que nous vivons peut paraître sombre ou pessimiste, mais je pense qu’il s’agit d’une dénonciation nécessaire. La perspective chrétienne ne se limite toutefois pas à dénoncer le mal. Nous regardons l’histoire à la lumière du Crucifié ressuscité, à qui le Père a donné « tout pouvoir au ciel et sur la terre » ( Mt 28, 18). Nous n’interprétons pas le présent comme un destin figé, mais comme un champ ouvert à la conversion personnelle et collective. Et nous croyons en la force du Royaume, qui se développe à partir de la petitesse d’un grain de sénevé, comme une semence qui, une fois semée, germe et grandit (cf. Mc 4, 26-32). Alors que le bruit de la confusion nous entoure, le bien grandit silencieusement de la terre. Comme le dit le prophète : « Voici que je vais faire une chose nouvelle : déjà elle pointe, ne la reconnaissez-vous pas ? » ( Is 43, 19).

210. Aedificatio mundi in statu belli perpetui est malum, et oportet illud suo nomine appellare. Hic modus describendi realitatem quam vivimus videri potest obscurus vel pessimisticus, sed credo agi de necessaria denuntiatione. Christiana tamen perspectiva non se limitat ad malum denuntiandum. Historiam intuemur in luce Crucifixi resuscitati, cui Pater dedit «omnem potestatem in caelo et in terra» (Mt 28, 18). Praesens non interpretamur tamquam fatum immobile, sed tamquam campum apertum conversioni personali et collectivae. Et credimus in vi Regni, quod ex parvitate granuli sinapis crescit, sicut semen quod, semel seminatum, germinat et crescit (cf. Mc 4, 26-32). Dum strepitus confusionis nos circumdat, bonum silenter ex terra crescit. Ut dicit propheta: «Ecce ego facio nova: et nunc orientur, utique cognoscetis ea» (Is 43, 19).

211. Une lecture attentive de l’histoire le confirme. Même dans les nuits les plus sombres, le Seigneur suscite des hommes et des femmes capables de ne pas se résigner et de persévérer dans le bien : des personnes protégeant les plus fragiles et ouvrant des voies de réconciliation. La mémoire des saints et des justes, des artisans de paix souvent oubliés, montre que la grâce n’élimine pas le conflit par un geste magique, mais engendre une résistance active contre le mal et une créativité surprenante dans le bien. Les chrétiens voient les ténèbres et les appellent par leur nom, mais ils ne restent pas immobiles à les contempler : ils connaissent la lumière et savent que les ténèbres ne l’ont pas accueillie et ne peuvent la vaincre (cf. Jn 1, 5). C’est pourquoi ils servent le bien là même où la souffrance semble avoir le dernier mot, soutenus par une espérance théologale qui donne à la réalité un horizon et une direction.

211. Attenta lectio historiae hoc confirmat. Etiam in noctibus obscurissimis, Dominus suscitat viros et mulieres qui non sese resignant et in bono perseverant: personas fragiliores tuentes et vias reconciliationis aperientes. Memoria sanctorum et iustorum, artificum pacis saepe oblitorum, ostendit gratiam non eliminare conflictum magico gestu, sed activam contra malum resistentiam et miram in bono creativitatem generare. Christiani tenebras vident easque suo nomine appellant, sed non manent immobiles ad eas contemplandas: lucem agnoscunt et sciunt tenebras eam non comprehendisse neque eam vincere posse (cf. Io 1, 5). Quapropter bono serviunt etiam ubi dolor ultimum verbum habere videtur, sustentati spe theologali quae realitati prospectum et directionem praebet.

Tous nous pouvons apporter notre contribution

Omnes nostram contributionem afferre possumus

212. Cependant, arrivé à ce point, une tentation subtile s’insinue : celle de penser que les problèmes sont trop grands et nous trop petits, de telle sorte que nos choix ne changent rien. C’est une forme élégante de capitulation, souvent déguisée en réalisme. Certes, tout le monde n’a pas le même pouvoir d’action sur la réalité : il y a ceux qui gouvernent, ceux qui décident des investissements, ceux qui dirigent les institutions, ceux qui font de la recherche, ceux qui éduquent, ceux qui informent, ceux qui produisent ; et il y a ceux qui semblent n’avoir que leur vie quotidienne. Pourtant, personne n’est sans responsabilité. Chacun dispose d’un propre champ d’action, et c’est là – et nulle part ailleurs – qu’il est appelé à choisir entre alimenter la logique de la force (ne serait-ce qu’avec indifférence, cynisme, mensonge, haine), ou conserver la logique de la paix (avec vérité, sobriété, proximité, attention).

212. Tamen, hoc in puncto, subtilis tentatio insinuat: cogitandi problemata nimis magna esse et nos nimis parvos, ita ut nostrae electiones nihil mutent. Est elegans capitulationis forma, saepe realismi habitu velata. Certe, non omnes eandem agendi facultatem in realitatem habent: sunt qui gubernant, qui de investitionibus decidunt, qui institutiones moderantur, qui investigant, qui educant, qui informant, qui producunt; et sunt qui solum cotidianam vitam habere videntur. Tamen, nemo est sine responsabilitate. Singulis suus campus actionis est, et ibi – et nullibi alibi – vocantur eligere inter alendam logicam vis (sive sola indifferentia, cynismo, mendacio, odio), sive servandam logicam pacis (cum veritate, sobrietate, proximitate, attentione).

213. Un écrivain catholique du XX e siècle, John Ronald Reuel Tolkien, a décrit ainsi notre responsabilité par la bouche de l’un des protagonistes d’un roman : « Il ne nous appartient toutefois pas de rassembler toutes les marées du monde, mais de faire ce qui est en nous pour le secours des années dans lesquelles nous sommes placés, déracinant le mal dans les champs que nous connaissons, de sorte que ceux qui vivront après nous puissent avoir une terre propre à cultiver ». [187] La civilisation de l’amour ne naît pas d’un geste unique et spectaculaire, mais d’une somme de petites et tenaces fidélités faisant barrage à la déshumanisation. C’est pourquoi il vaut la peine de s’arrêter et d’examiner la manière dont chacun dans son domaine peut contribuer à sa construction. Sans prétendre épuiser le sujet, je propose cinq pistes de responsabilité quotidienne et publique : désarmer les mots, construire la paix dans la justice, adopter le regard des victimes, cultiver un sain réalisme, relancer le dialogue et le multilatéralisme.

213. Scriptor catholicus saeculi XX, Ioannes Ronald Reuel Tolkien, ita nostram responsabilitatem descripsit per os unius ex protagonistis cuiusdam fabulae: «Non est tamen nostrum omnes mundi aestus colligere, sed facere quod in nobis est ad subveniendum annis in quibus positi sumus, malum exstirpando in agris quos cognoscimus, ita ut qui post nos vivent terram habere possint colendam mundam». [187] Civilizatio amoris non nascitur ex uno spectaculoso gestu, sed ex summa parvarum et tenacium fidelitatum quae dehumanizationi obstant. Quapropter operae pretium est subsistere et examinare quomodo unusquisque in suo campo ad eius aedificationem conferre possit. Sine ulla praetensione exhauriendi argumentum, quinque proponam vias responsabilitatis cotidianae et publicae: verba exarmare, pacem in iustitia aedificare, victimarum aspectum assumere, sanum realismum colere, dialogum et multilateralismum repetere.

Désarmer les mots

Verba exarmare

214. La première contribution que nous pouvons apporter à une civilisation plus humaine est de prêter attention à nos paroles. « Désarmons les mots et nous contribuerons à désarmer la Terre ». [188] Le pouvoir des mots est immense et nous en faisons l’expérience dans notre communication quotidienne, lorsque quelqu’un nous dit quelque chose qui modifie notre état d’esprit, en bien ou en mal. « La paix commence par chacun de nous : par la manière dont nous regardons les autres, dont nous les écoutons, dont nous parlons d’eux ; et, en ce sens, la manière dont nous communiquons est d’une importance fondamentale : nous devons dire “non” à la guerre des mots et des images, nous devons rejeter le paradigme de la guerre ». [189] Nous devons donc tous faire un examen de conscience sur les mots que nous utilisons, sur les préjugés dont ils sont chargés et sur l’agressivité, ouverte ou latente, qui les habite. Nous avons une réelle possibilité de contribuer au bien chaque fois que nous disons la vérité, que nous donnons un conseil avisé, que nous soutenons ceux qui ont besoin de réconfort, que nous dénonçons une injustice, et que nous donnons la parole à ceux qui ne l’ont pas.

214. Prima contributio quam ad humaniorem civilizationem afferre possumus est verbis nostris attendere. «Verba exarmemus et ad Terram exarmandam conferemus». [188] Potestas verborum immensa est et eam experimur in cotidiana nostra communicatione, cum aliquis nobis aliquid dicit quod animum nostrum mutat, in bono vel malo. «Pax incipit ab unoquoque nostrum: a modo quo alios aspicimus, eos auscultamus, de eis loquimur; et, hoc sensu, modus quo communicamus fundamentalis est momenti: dicere debemus “non” bello verborum et imaginum, paradigma belli reicere debemus». [189] Omnes igitur conscientiae examen facere debemus de verbis quae adhibemus, de praeiudiciis quibus onerantur et de aggressivitate, aperta vel latente, quae in eis habitat. Realem possibilitatem habemus conferendi ad bonum quotiescumque veritatem dicimus, prudens consilium praebemus, eos qui solatio indigent sustinemus, iniustitiam denuntiamus, et eis qui voce carent vocem damus.

Construire la paix dans la justice

Pacem in iustitia aedificare

215. Tous, à quelque niveau que ce soit, nous pouvons contribuer au fondement de la paix, qui est la justice. Nous ne recherchons pas en effet n’importe quelle paix, une absence de conflit à tout prix, mais cette paix véritable qui naît de la justice. « Il existe un lien étroit entre la justice de chacun et la paix de tous ». [190] Commentant le verset du psaume « justice et paix s’embrassent » ( Ps 85, 11b), saint Augustin écrit : « Il n’est personne pour ne point désirer la paix, mais tous ne veulent point faire la justice. […] Mais fais la justice, parce que la justice et la paix s’embrassent et ne sont point en désaccord. À quoi bon être en guerre avec la justice ? La justice te dit : Ne vole point, et tu n’entends pas ; Ne commets point l’adultère, et tu ne veux pas entendre ; Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux point qu’on te fasse; ne dis pas à autrui ce que tu ne veux pas que l’on te dise. […] Veux-tu donc arriver à la paix ? Fais les œuvres de la justice ! ». [191] Ne nous lassons donc pas de chercher la justice !

215. Omnes, in quovis gradu, ad pacis fundamentum conferre possumus, quod est iustitia. Non quaerimus quamlibet pacem, absentiam conflictus quolibet pretio, sed illam veram pacem quae ex iustitia oritur. «Arctum vinculum est inter iustitiam uniuscuiusque et pacem omnium». [190] Commentans psalmi versum «iustitia et pax osculatae sunt» (Ps 85, 11b), sanctus Augustinus scribit: «Nemo est qui pacem non desideret, sed non omnes faciunt iustitiam. [...] Fac autem iustitiam, quia iustitia et pax osculatae sunt nec inter se dissentiunt. Quare cum iustitia bellum geres? Iustitia tibi dicit: Ne fureris, et non audis; Ne adulteres, et nolis audire; Ne facias alii quod tibi fieri non vis; ne dicas alii quod tibi dici nolis. [...] Vis ergo ad pacem pervenire? Fac iustitiae opera!». [191] Ne defatigemur igitur iustitiam quaerentes!

Adopter le regard des victimes

Victimarum aspectum assumere

216. Il y a des situations dans lesquelles, pour rester humains, nous devons abandonner nos hésitations et prendre position. Il y a des conflits où il n’est pas juste de rester neutre et où il ne suffit pas de s’estimer “ne pas être complice”. [192] Lorsque nous sommes devant des bombardements sur des civils, des attaques contre des hôpitaux, des écoles ou des infrastructures vitales, des violences qui frappent des enfants, nous sommes face à des scandales qui blessent l’humanité elle-même. C’est pourquoi nous ne pouvons pas nous cantonner à des analyses abstraites. Comme l’a rappelé le Pape François, nous devons “toucher l’humanité” de ceux qui souffrent : [193] regarder les visages, écouter les histoires et reconnaître les blessures. Les événements douloureux ont besoin à la fois d’histoire et de mémoire, l’une pour tenter de raconter les faits, l’autre pour témoigner des expériences vécues.

216. Sunt rerum condiciones in quibus, ut humani maneamus, dubitationes nostras deponere debemus et stationem capere. Sunt conflicta in quibus non est iustum neutralem manere et non sufficit aestimare “se complicem non esse”. [192] Cum coram bombardamentis super civiles, oppugnationibus contra nosocomia, scholas aut infrastructuras vitales, violentiis puerorum ferientibus stamus, coram scandalis sumus quae ipsam humanitatem vulnerant. Quapropter non possumus contineri intra abstracta analyses. Sicut admonuit Papa Franciscus, debemus “humanitatem tangere” eorum qui patiuntur: [193] vultus inspicere, historias audire et vulnera agnoscere. Eventus dolorosi simul historia et memoria indigent, hac ad facta enarranda conanda, illa ad experientias vitae testandas.

217. Donner une place, dans l’information et dans l’éducation, au regard et à la voix des victimes aide à prendre véritablement conscience de l’abîme du mal que recèle la guerre et, plus généralement, toute forme de violence ; elle aide à ne pas accepter comme normale la logique du conflit, à ne pas détourner le regard lorsqu’un outrage à la dignité humaine est commis, et à rendre aux personnes concernées la dignité de se sentir reconnues et écoutées. [194] L’attention portée à ces voix nourrit la conviction que, au-delà des minorités violentes, l’humanité ne souhaite pas la guerre. L’Église peut être d’une manière particulière un lieu de mémoire vivante des victimes. Comme le rappelait saint Paul VI, elle se sent appelée à faire sienne à la fois la voix de ceux qui sont morts dans les guerres passées et celle des vivants qui en portent encore les blessures, afin que leur cri devienne un appel à la paix et à la concorde et non le prélude à de nouveaux conflits. [195]

217. Tribuere locum, in informatione et in educatione, aspectui et voci victimarum adiuvat ut vere conscientia capiatur abyssi mali quod bellum recondit et, generalius, omnis violentiae forma; adiuvat ne logicam conflictus tamquam normalem accipiamus, ne aspectum avertamus cum violatio dignitatis humanae perficitur, et ut personis affectis reddatur dignitas se agnitas et auscultatas sentiendi. [194] Attentio his vocibus praebita persuasionem alit ultra violentas minoritates, humanitatem bellum non desiderare. Ecclesia particulari modo locus esse potest vivae memoriae victimarum. Sicut admonebat sanctus Paulus VI, sentit se vocatam ad suam faciendam et vocem eorum qui in praeteritis bellis perierunt et viventium qui adhuc vulnera eorum portant, ut eorum clamor fiat appellatio ad pacem et concordiam et non praeludium ad nova conflicta. [195]

Cultiver un sain réalisme

Sanum realismum colere

218. Nous avons besoin d’un sain réalisme qui évite autant l’idéalisme politique que le cynisme. Il y a en effet un idéalisme qui, pour préserver sa propre vision du monde, sélectionne les faits, les déforme, les renomme, et finit par vivre dans une réalité faite sur mesure pour ses propres convictions. Il existe d’autre part un réalisme dégradé qui confond constatation et résignation : puisque la force domine, il en conclut qu’elle doit dominer. Le réalisme authentique ne renonce pas à changer le monde. Il commence par voir clairement les intérêts, les peurs, les entraves et les rapports de force, précisément pour évaluer ce qu’il est possible d’obtenir et par quelles étapes. Il ne réduit pas la politique à la morale, mais ne la livre pas non plus à la violence. Il cherche des voies praticables pour que la paix soit plus qu’un mot, c’est-à-dire des institutions crédibles, des garanties vérifiables, des négociations patientes, une prévention des conflits et la protection des civils.

218. Sano realismo indigemus qui tam idealismum politicum quam cynismum vitet. Est enim idealismus qui, ad propriam mundi visionem servandam, facta seligit, deformat, renominat, et in finem in realitate vivit propriis convictionibus accommodata. E contrario est realismus degeneratus qui constatationem cum resignatione confundit: cum vis dominetur, concludit eam dominari debere. Realismus authenticus non renuntiat mundo mutando. Incipit clare videndo utilitates, timores, impedimenta et virium relationes, praecise ad aestimandum quid obtineri possit et quibus gradibus. Politicam non reducit ad moralem, sed neque eam violentiae tradit. Vias praticabiles quaerit ut pax magis quam verbum sit, scilicet credibiles institutiones, verificabiles garantias, patientes negotiationes, conflictuum praeventionem et civium tutelam.

Relancer le dialogue

Dialogum repetere

219. Pour bâtir la civilisation de l’amour, nous devons pratiquer le dialogue. Il est le principal instrument de la cohabitation entre les personnes et entre les peuples, et une alternative au conflit ouvert. Pie XII le rappelait déjà à la veille de la Seconde Guerre mondiale, lorsqu’il affirmait qu’on ne perd rien avec la paix alors qu’on peut tout perdre avec la guerre, et que les hommes doivent recommencer à se parler, car une confrontation sincère et persévérante ouvre toujours la possibilité d’une solution honorable. [196]

219. Ad civilizationem amoris aedificandam, dialogum exercere debemus. Est principale instrumentum convictus inter personas et populos, et alternativa conflictui aperto. Pius XII iam id admonebat in vigilia Secundi Belli Mundialis, cum affirmaret nihil amitti cum pace, dum omnia amitti possunt cum bello, et homines iterum debere inter se loqui, quia sincera et perseverans confrontatio semper aperit possibilitatem honorabilis solutionis. [196]

220. Le dialogue fait partie intégrante de la vie humaine et ne concerne pas uniquement les relations entre États. Il s’agit d’acquérir une attitude permettant de tisser des liens de fraternité fondés sur l’écoute, des regards sincères, du temps donné, voire même du temps perdu ensemble. Car il devient beaucoup plus difficile ne serait-ce que d’imaginer la guerre si nous faisons l’expérience d’une rencontre authentique avec l’autre, celui qui est différent, l’étranger, le migrant.

220. Dialogus pars integralis est vitae humanae et non solum relationes inter Status respicit. Agitur de acquirenda attitudine quae permittat vincula fraternitatis texere fundata in auscultatione, sinceris aspectibus, tempore dato, immo etiam tempore simul amisso. Multo enim difficilius fit vel imaginari bellum si experientiam authentici occursus cum altero facimus, illo qui diversus est, peregrino, migrante.

221. Sur le plan politique, il est urgent de passer de la “culture de la puissance” à une véritable “culture de la négociation” dans laquelle le dialogue et les relations diplomatiques deviennent une voie habituelle pour gérer les conflits, comme le souhaitait Giorgio La Pira : « Il faudra remplacer la méthode de la guerre par la méthode de la paix : la méthode de la négociation, de la rencontre, de la convergence, c’est-à-dire la méthode véritablement humaine ! ». [197] La conscience d’un destin commun des peuples exige que la “culture de la négociation” devienne de plus en plus un engagement partagé, politique et culturel, capable d’éloigner progressivement l’humanité de la spirale de la violence.

221. In plano politico, urget transire a “cultura potentiae” ad veram “culturam negotiationis” in qua dialogus et relationes diplomaticae fiant ordinaria via ad conflictus tractandos, sicut Georgius La Pira optabat: «Necesse erit methodum belli substituere methodo pacis: methodo negotiationis, occursus, convergentiae, scilicet methodo vere humana!». [197] Conscientia communis fati populorum exigit ut “cultura negotiationis” fiat semper magis commune munus, politicum et culturale, capax humanitatem gradatim a spirali violentiae elongandi.

222. À ceux qui ont l’honneur et la responsabilité de gouverner, je voudrais répéter quelques paroles que j’ai prononcées au début de mon Pontificat : « Les peuples veulent la paix et, la main sur le cœur, je dis aux responsables des peuples : rencontrons-nous, dialoguons, négocions ! La guerre n’est jamais inévitable, les armes peuvent et doivent se taire, car elles ne résolvent pas les problèmes, elles les aggravent ; ce sont ceux qui sèment la paix qui passeront à la postérité, pas ceux qui font des victimes ; les autres ne sont pas d’abord des ennemis, mais des êtres humains : pas des méchants à haïr, mais des personnes avec qui parler. Fuyons les visions manichéennes typiques des récits violents qui divisent le monde entre bons et méchants». [198]

222. Eis qui honorem et responsabilitatem habent gubernandi, vellem repetere quaedam verba quae initio mei Pontificatus pronuntiavi: «Populi pacem volunt et, manu in corde, dico populorum responsabilibus: occurramus, dialogemus, negotiemur! Bellum numquam inevitabile est, arma possunt et debent silere, quia problemata non solvunt, sed exasperant; ii qui pacem seminant ad posteritatem transibunt, non qui victimas faciunt; alii non sunt primum hostes, sed homines: non improbi odio dignos, sed personae cum quibus loquendum est. Fugiamus manichaeas visiones typicas narrationum violentarum quae mundum inter bonos et malos dividunt». [198]

223. En rejetant la logique de la violence, le dialogue interreligieux joue un rôle décisif, car au cœur des grands itinéraires spirituels se trouve un message de paix. [199] Ceux qui utilisent le nom de Dieu pour légitimer le terrorisme, la violence ou la guerre en trahissent le visage : combattre au nom de la religion revient, en réalité, à porter atteinte à la religion elle-même. [200] L’ “esprit d’Assise”, suscité par saint Jean-Paul II et poursuivi par l’engagement du Pape François – par exemple dans le dialogue avec le Grand Imam d’al-Azhar –, montre que les croyants peuvent puiser à nouveau aux sources les plus authentiques de leurs traditions spirituelles, où il n’y a pas de place pour la haine sacralisée.

223. Logicam violentiae reiciendo, dialogus interreligiosus partes decretorias agit, quia in corde magnorum spiritualium itinerum pacis nuntius reperitur. [199] Qui Dei nomine utuntur ad terrorismum, violentiam aut bellum iustificandum eius vultum prodit: certare in nomine religionis significat, reapse, ipsam religionem violare. [200] “Spiritus Assisii”, a sancto Ioanne Paulo II suscitatus et a Papae Francisci opera prosecutus – verbi gratia in dialogo cum Magno Imam de al-Azhar –, ostendit credentes posse iterum haurire ex authenticioribus fontibus suarum spiritualium traditionum, ubi non est locus pro odio sacralizato.

La nécessité de la diplomatie et du multilatéralisme

Necessitas diplomatiae et multilateralismi

224. Dans les relations internationales, le dialogue est l’outil irremplaçable de la diplomatie pour prévenir les conflits et retisser les liens de confiance. Face aux communications impulsives, aux rhétoriques agressives et aux logiques de puissance qui marquent notre époque, « la vocation de la diplomatie est de favoriser le dialogue avec tous, y compris avec les interlocuteurs considérés comme les plus “gênants” ou que l’on ne considère pas comme légitimes pour négocier » [201] en faisant preuve d’une humilité et d’une patience extrêmes pour renouer les liens de bonne volonté les plus ténus entre les parties en conflit, afin d’amorcer une pacification.

224. In relationibus internationalibus, dialogus est insubstituibile instrumentum diplomatiae ad conflictus praevertendos et fiduciae vincula retexenda. Coram impulsivis communicationibus, rhetoricis aggressivis et logicis potentiae quae nostram aetatem signant, «vocatio diplomatiae est dialogum cum omnibus fovere, etiam cum interlocutoribus magis “molestis” habitis aut qui non considerantur legitimi ad negotiandum» [201] cum extrema humilitate et patientia ad refoveda tenuissima vincula bonae voluntatis inter partes conflictu divisas, ut pacificatio incohetur.

225. Le cyberespace est lui aussi devenu un terrain d’affrontement. Les attaques informatiques, la manipulation des données et les campagnes de désinformation orchestrées à l’aide de l’IA peuvent déstabiliser des pays entiers avant même d’en arriver à un conflit armé ouvert. Dans ce domaine, l’attribution des responsabilités est souvent incertaine. Quand on ne sait pas clairement qui a frappé, le risque de réactions disproportionnées, d’erreurs d’appréciation et de spirales d’escalade augmente. C’est pourquoi il faut une diplomatie capable d’opérer également dans ce nouvel environnement, en négociant des règles communes sur l’utilisation des technologies numériques, en protégeant les civils et les personnes les plus vulnérables contre des formes de violence invisibles mais non pas moins réelles.

225. Cyberspatium quoque factum est confrontationis terrenum. Oppugnationes informaticae, datorum manipulatio et campaniae desinformationis intellegentia artificiali instructae integras nationes destabilizare possunt antequam ad apertum conflictum armatum perveniant. In hoc campo, attributio responsabilitatum saepe incerta est. Cum non clare scitur quis percusserit, periculum reactionum disproportionatarum, erratorum iudiciorum et spiralium escalationum augetur. Quapropter diplomatia opus est quae etiam in hac nova ambientia operari possit, communes regulas de usu technologiarum digitalium negotians, cives et personas magis vulnerabiles tuens contra formas violentiae invisibiles sed non minus reales.

226. Les organisations internationales, en particulier l’ONU, restent des instruments essentiels pour promouvoir une civilisation de l’amour, en soutenant le dialogue entre les nations, le règlement pacifique des conflits, le développement intégral des peuples, la protection des personnes les plus vulnérables, le désarmement et la sauvegarde de la création. À travers ces instances, la communauté internationale peut chercher à réduire les inégalités, à défendre les droits des réfugiés et des minorités, à libérer les ressources destinées à l’armement pour les affecter à la promotion humaine et à la protection de la Maison commune. Le Saint-Siège soutient et accompagne cet engagement, tout en reconnaissant que la faiblesse actuelle de l’ONU et du système politique international révèle la nécessité de réformes profondes. Il ne s’agit pas seulement d’ajustements techniques, puisque la crise des convictions et des valeurs touche également les fondements éthiques de la vie des nations et rend plus difficile d’orienter le multilatéralisme vers le véritable bien commun. [202]

226. Internationales ordinationes, praesertim ONU, manent essentialia instrumenta ad promovendam civilizationem amoris, sustinendo dialogum inter nationes, conflictuum pacificam compositionem, integralem populorum progressum, magis vulnerabilium personarum tutelam, exarmationem et creationis custodiam. Per haec instrumenta, communitas internationalis quaerere potest inaequalitates minuere, profugorum et minoritatum iura defendere, resources ab armamentis liberare ad humanam promotionem et Communis Domus tutelam destinandas. Sancta Sedes hoc munus sustinet et comitatur, agnoscens praesentem debilitatem ONU et systematis politici internationalis revelare necessitatem profundarum reformationum. Non agitur solum de adaptationibus technicis, cum crisis convictionum et valorum etiam ethicas fundationes vitae nationum afficiat et difficiliorem reddat multilateralismum ad verum bonum commune dirigere. [202]

227. Dans le contexte international, la diplomatie du Saint-Siège fait du principe évangélique de la miséricorde un critère concret de l’action politique. C’est l’une des manières par laquelle le Saint-Siège se met au service de l’humanité, en appelant les consciences à la charité et à la vérité, en défendant la dignité de chaque personne et en se faisant la voix des pauvres, des migrants et des victimes des guerres. La diplomatie pontificale exprime ainsi la catholicité de l’Église et contribue à l’édification d’une civilisation de l’amour au sein de laquelle même les nouvelles technologies sont orientées vers le bien commun.

227. In contextu internationali, diplomatia Sanctae Sedis ex evangelico misericordiae principio criterium concretum politicae actionis facit. Est una ex viis quibus Sancta Sedes humanitati servit, conscientias ad caritatem et veritatem appellans, uniuscuiusque personae dignitatem defendens et seipsam faciens vocem pauperum, migrantium et victimarum bellorum. Pontificia diplomatia ita exprimit catholicitatem Ecclesiae et confert aedificationi civilizationis amoris intra quam etiam novae technologiae ad bonum commune diriguntur.

Prier et espérer

Orare et sperare

228. Ces axes d’engagement se nourrissent de la prière et la nourrissent à leur tour. Pour nous, en effet, la paix « vient de Dieu, Dieu qui nous aime tous inconditionnellement ». [203] C’est un don que Jésus a remis à ses disciples le jour de Pâques : « Que la paix soit avec vous ! C’est la paix du Christ ressuscité, une paix désarmée et une paix désarmante, humble et persévérante ». [204] C’est par ces mots que j’ai salué l’Église et le monde le jour de mon élection au Siège de Pierre, et je souhaite les répéter pour inviter chacun à demander ce don. Ne nous lassons pas de prier pour la paix et de nous engager à la réaliser dans nos relations et dans la société.

228. Hae operis lineae oratione aluntur et eam vicissim alunt. Nobis enim pax «venit a Deo, Deo qui omnes incondicionate amat». [203] Est donum quod Iesus suis discipulis tradidit die Paschae: «Pax vobis! Est pax Christi resuscitati, pax exarmata et pax exarmans, humilis et perseverans». [204] His verbis Ecclesiam et mundum salutavi die mei electionis ad Sedem Petri, et velim ea repetere ut unumquemque invitem hoc donum petere. Ne defatigemur orare pro pace et nos impendere ad eam in nostris relationibus et in societate realizandam.

Conclusion

Conclusion

229. « Que chacun prenne garde à la manière dont il bâtit » ( 1 Co 3, 10) : ce sont là les paroles de saint Paul exhortant les chrétiens de Corinthe à préserver l’unité. Chers frères et sœurs, nous nous sommes interrogés sur le monde que nous construisons, en nous demandant ce que signifie préserver la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle. Au terme de ce parcours, je souhaite vous proposer un itinéraire de vie chrétienne sobre et exigeant pour vivre ce changement d’époque à la lumière de l’Évangile. C’est un chemin qui naît de la contemplation du dessein de Dieu, vit l’unité ecclésiale en se nourrissant de la Parole et de l’Eucharistie, construit le monde dans le sens du bien et prie avec la Vierge Marie.

229. « Videat unusquisque quomodo superaedificet » (1 Cor 3, 10): haec sunt verba sancti Pauli Christianos Corinthios adhortantis ut unitatem servarent. Carissimi fratres et sorores, de mundo quem aedificamus nos interrogavimus, quaerentes quid significet personam humanam tueri aetate intellegentiae artificialis. In fine huius itineris, vobis proponere cupio rationem vitae christianae sobriam et exigentem, qua hanc commutationem aetatis sub luce Evangelii vivamus. Est iter quod ex contemplatione consilii Dei oritur, unitatem ecclesialem vivit ex Verbo et Eucharistia nutritum, mundum in bonum aedificat et cum Virgine Maria orat.

Le Verbe s’est fait chair

Verbum caro factum est

230. Dans un monde où se multiplient les manœuvres visant à conquérir des marchés et des sphères d’influence, souvent revêtues de rhétoriques rassurantes et de constructions idéologiques séduisantes, notre cœur ressent le besoin de découvrir un dessein différent, sage et bienveillant, semblable à celui que Marie contemple dans le Magnificat , lorsqu’elle proclame que, de génération en génération, la miséricorde de Dieu s’étend sur ceux qui le craignent. [205] Ce dessein de miséricorde traverse l’histoire encore aujourd’hui, au cœur des changements les plus rapides et les plus troublants marqués par les algorithmes et les réseaux mondiaux, et devient la boussole d’une existence évangélique à l’ère numérique.

230. In mundo in quo multiplicantur machinationes ad mercatus et ambitus influxus capiendos, saepe rhetoricis securitatem praebentibus et ideologicis constructionibus blandientibus involutae, cor nostrum sentit necessitatem detegendi consilium diversum, sapiens et benignum, simile ei quod Maria in Magnificat contemplatur, cum proclamat misericordiam Dei a progenie in progenies super timentes eum extendi. [205] Hoc consilium misericordiae historiam etiam hodie pertransit, in medio mutationum celerrimarum et turbulentissimarum algorithmis et retibus mundialibus signatarum, et fit acus magnetica existentiae evangelicae in aetate digitali.

231. Au cœur se trouve le mystère de l’Incarnation : le Verbe s’est fait chair et Il a planté sa tente parmi nous. La chair du Fils, pauvre et vulnérable, rappelle celle de tant de frères et sœurs dépouillés de leur dignité et réduits au silence. [206] Par cette proximité, le don de la paix entre dans le monde de manière paradoxale : comme un pouvoir de devenir enfants de Dieu, un pouvoir qui se réveille lorsque nous nous laissons toucher par les pleurs des petits, par la fragilité des personnes âgées, par le silence des victimes, par la fatigue de ceux qui luttent contre le mal qu’ils ne voudraient pas commettre. [207] Dans cette chair blessée et aimée, le Père nous montre la véritable humanité d’une vie qui trouve son accomplissement dans l’ouverture et la communion, jusqu’à nous faire désirer la réalisation de sa volonté sur la terre comme au ciel. [208]

231. In corde mysterium Incarnationis collocatur: Verbum caro factum est et tabernaculum suum inter nos fixit. Caro Filii, pauper et vulnerabilis, illam tot fratrum et sororum in memoriam revocat dignitate spoliatorum et ad silentium redactorum. [206] Per hanc propinquitatem, donum pacis in mundum modo paradoxali ingreditur: tamquam potestas filios Dei fieri, potestas quae excitatur cum nos a fletibus parvulorum, a fragilitate senum, a silentio victimarum, a labore eorum qui contra malum quod facere nollent pugnant, tangi sinimus. [207] In hac carne vulnerata et amata, Pater nobis veram humanitatem vitae ostendit quae in apertione et communione adimpletionem invenit, usque dum desideremus voluntatem eius fieri sicut in caelo et in terra. [208]

232. Dans les promesses du transhumanisme et de certains courants posthumanistes, qui poursuivent une humanité améliorée et presque désincarnée, nous reconnaissons un désir qui nous concerne : le besoin d’une vie plus accomplie, moins exposée aux limites et à la fragilité. L’Incarnation ouvre cependant une voie différente. Alors que les idéologies anciennes et nouvelles poussent l’homme au dépassement technique de la limite et à s’élever au-dessus des autres pour affirmer une domination, le mystère du Fils de Dieu qui entre dans notre condition décrit un mouvement opposé : le Dieu vivant descend dans notre histoire pour nous libérer de toute servitude, [209] Il prend sur Lui notre faiblesse et la transforme en lieu de salut. Il n’y a pas un moment ou une condition de l’humain qui ne soit digne de Dieu : « Selon les enseignements de notre foi, nous adorons en nos mystères un Dieu naissant en la crèche, un Dieu vivant et voyageant en la Judée, un Dieu mourant en la croix, un Dieu mort dans le sépulcre ». [210] L’avenir de l’humanité trouve ainsi son critère dans la capacité d’accueillir cette manière divine de se faire proche, de partager le poids du monde, de transformer les relations de l’intérieur. « Ô merveille […] que l’homme soit Dieu et ce Dieu-homme passe par tous ces degrés, supporte tous ces états et les ennoblisse, les sanctifie, les déifie en soi-même ! ». [211] Ce qui sauve l’homme, c’est l’amour divin qui descend jusqu’au point le plus fragile de son histoire et la régénère du plus profond.

232. In promissionibus transhumanismi et quorundam motuum posthumanisticorum, qui humanitatem emendatam et quasi incorpoream sectantur, desiderium agnoscimus quod nos tangit: necessitatem vitae plenioris, minus limitibus et fragilitati expositae. Incarnatio tamen viam diversam aperit. Dum ideologiae antiquae et novae hominem ad limitis transgressionem technicam impellunt et ut super alios dominationem affirmando se efferat, mysterium Filii Dei qui in condicionem nostram intrat motum oppositum describit: Deus vivus in historiam nostram descendit ut nos ab omni servitute liberet, [209] infirmitatem nostram in se suscipit et in locum salutis transformat. Non est momentum aut condicio humani quae Deo indigna sit: « Secundum doctrinam fidei nostrae, in mysteriis nostris adoramus Deum in praesepio nascentem, Deum viventem et per Iudaeam peregrinantem, Deum in cruce morientem, Deum in sepulcro mortuum ». [210] Futurum humanitatis ita criterium suum invenit in facultate accipiendi hunc divinum modum sese propinquum faciendi, pondus mundi participandi, relationes ab intus transformandi. « O mirabile […] quod homo sit Deus et hic Deus-homo per omnes hos gradus transeat, omnes hos status sustineat eosque nobilitet, sanctificet, in seipso deificet! ». [211] Quod hominem salvat, est amor divinus qui ad punctum fragilissimum eius historiae descendit eamque ab intimo regenerat.

233. C’est pourquoi, en tant que croyant parmi les croyants, j’invite à contempler dans le visage du Fils une magnifique humanité qui éclaire également l’ère de l’IA. Dans le Christ nous comprenons que l’homme est appelé à être un collaborateur dans l’œuvre de la création, plutôt qu’un spectateur résigné face à des processus technologiques limitant sa liberté et sa responsabilité. [212] La dignité que l’Esprit Saint sculpte en chacun de nous se reconnaît aussi dans la capacité de réfléchir de manière critique, de choisir et d’aimer gratuitement, d’entrer dans des relations authentiques. Aucun système de calcul, aussi sophistiqué soit-il, ne génère un cœur qui se donne, ni une conscience qui discerne le bien. Même lorsque les machines excellent en efficacité, le centre de l’histoire reste un visage humain qui demande à être regardé. Ce visage humain est la plénitude vers laquelle l’histoire avance. C’est le mystère de la récapitulation, la certitude que le Père a décidé de ramener au Christ, Chef unique, toutes choses, celles du ciel et celles de la terre (cf. Ep 1, 10). Dans ce dessein, rien de ce qui est authentiquement humain ne sera perdu, mais tout sera purifié et réuni en Celui qui rassemble chaque fragment de vie, chaque larme et chaque authentique conquête humaine pour les soustraire au néant et les remettre, rachetées, au Père.

233. Quapropter, ut credens inter credentes, hortor ut in vultu Filii magnificam humanitatem contemplemini quae etiam aetatem IA illuminat. In Christo intellegimus hominem vocari ut sit cooperator in opere creationis, potius quam spectator resignatus coram processibus technologicis libertatem eius et responsabilitatem coartantibus. [212] Dignitas quam Spiritus Sanctus in unoquoque nostrum sculpit etiam in facultate agnoscitur critice cogitandi, eligendi et gratuito amandi, in relationes authenticas intrandi. Nullum systema computandi, quamvis sophisticatum, cor generat quod se donat, neque conscientiam quae bonum discernit. Etiam cum machinae efficientia praestent, centrum historiae manet vultus humanus qui aspici postulat. Hic vultus humanus est plenitudo ad quam historia procedit. Est mysterium recapitulationis, certitudo Patrem decrevisse ad Christum, unicum Caput, omnia revocare, quae in caelis et quae in terra (cf. Eph 1, 10). In hoc consilio, nihil quod authentice humanum est perdetur, sed omne purificabitur et reunietur in Eo qui omne fragmentum vitae, omnem lacrimam et omnem authenticam conquisitionem humanam colligit ut eas a nihilo eripiat et redemptas Patri reddat.

Un seul corps dans le Christ

Unum corpus in Christo

234. La spiritualité dont nous avons besoin est une spiritualité eucharistique, c’est-à-dire une spiritualité de l’unité ecclésiale dans l’amour. L’Incarnation et Pâques révèlent Dieu qui entre dans notre condition humaine et la transfigure par le don de soi. Ce don reste présent et agissant dans l’Eucharistie où le Seigneur se communique et rassemble l’Église, afin que son offrande devienne principe d’unité et source de vie nouvelle. De cette communion naît aussi la solidarité chrétienne, car « l’union avec le Christ est en même temps union avec tous ceux auxquels il se donne ». [213] Comme l’explique saint Augustin aux nouveaux chrétiens de son Église, le pain et le vin sur l’autel sont le sacrement de l’unité des fidèles dans le Christ : « Ce que nous voyons est une apparence corporelle, tandis que ce que nous comprenons est un fruit spirituel. Si vous voulez comprendre ce qu’est le corps du Christ, écoutez l’Apôtre, qui dit aux fidèles : Vous êtes le corps du Christ, et chacun pour votre part, vous êtes les membres de ce corps (1 Co 12, 17). Donc, si c’est vous qui êtes le corps du Christ et ses membres, c’est votre mystère qui se trouve sur la table du Seigneur, et c’est votre mystère que vous recevez. À cela, que vous êtes, vous répondez : « Amen », et par cette réponse, vous y souscrivez. On vous dit : « Le corps du Christ », et vous répondez « Amen ». Soyez donc membres du corps du Christ, pour que cet Amen soit véridique ». [214]

234. Spiritualitas qua indigemus est spiritualitas eucharistica, id est spiritualitas unitatis ecclesialis in caritate. Incarnatio et Pascha revelant Deum qui in condicionem nostram humanam ingreditur eamque dono sui transfigurat. Hoc donum praesens et operans manet in Eucharistia ubi Dominus se communicat et Ecclesiam congregat, ut oblatio eius principium unitatis et fons vitae novae fiat. Ex hac communione nascitur etiam solidarietas christiana, quia « unio cum Christo est simul unio cum omnibus quibus se donat ». [213] Sicut sanctus Augustinus novis Christianis Ecclesiae suae explicat, panis et vinum super altare sunt sacramentum unitatis fidelium in Christo: « Quod videtis species corporalis est, quod autem intellegitis fructus spiritualis est. Si vultis intellegere quid sit corpus Christi, audite Apostolum, qui dicit fidelibus: Vos estis corpus Christi et membra de membro (1 Cor 12, 17). Si ergo vos estis corpus Christi et membra, mysterium vestrum in mensa Domini positum est, mysterium vestrum accipitis. Ad id quod estis, “Amen” respondetis, et hoc respondendo subscribitis. Audis enim: “Corpus Christi”, et respondes: “Amen”. Esto membrum corporis Christi, ut verum sit Amen ». [214]

235. L’« Amen » que nous prononçons dans la liturgie, le Corps que nous mangeons et le Sang que nous buvons, façonnent toute notre vie. L’Eucharistie « est la rencontre très personnelle avec le Seigneur et, toutefois, elle n’est jamais seulement un acte individuel de dévotion ». [215] En elle, il apparaît clairement que nous « sommes l’Église du Christ, nous sommes ses membres, son corps. Nous sommes frères et sœurs en Lui. Et dans le Christ, bien que nous soyons nombreux et différents, nous sommes une seule chose : “ In Illo uno unum ” ». [216] L’Eucharistie nous ouvre à la justice et au partage, avec une attention préférentielle pour ceux qui portent le fardeau de la pauvreté et de la marginalisation. Et tandis que les nouveaux réseaux économiques et technologiques peuvent engendrer exclusion, isolement et dépendances, l’Église nourrie de l’Eucharistie est appelée à rendre visible une autre mesure, en préservant les liens, en redonnant la parole aux personnes invisibles et en orientant les processus vers la dignité des personnes.

235. « Amen » quod in liturgia pronuntiamus, Corpus quod manducamus et Sanguis quem bibimus totam vitam nostram fingunt. Eucharistia « est occursus personalissimus cum Domino et tamen numquam est tantum actus singularis devotionis ». [215] In ea manifeste apparet nos « esse Ecclesiam Christi, esse membra eius, corpus eius. Sumus fratres et sorores in Eo. Et in Christo, etsi multi et diversi sumus, unum sumus: “In Illo uno unum” ». [216] Eucharistia nos aperit ad iustitiam et communicationem, cum attentione praeferentiali erga eos qui pondus paupertatis et marginalizationis ferunt. Et dum nova retia oeconomica et technologica exclusionem, isolationem et dependentias gignere possunt, Ecclesia Eucharistia nutrita vocatur ut aliam mensuram visibilem reddat, vincula servando, vocem invisibilibus restituendo et processus ad dignitatem personarum dirigendo.

Le chantier de notre époque

Officina aetatis nostrae

236. La spiritualité que je souhaite transmettre est celle du “sage architecte” qui, habité par l’espérance du Règne de Dieu, s’emploie à bâtir le monde pour le bien (cf. 1 Co 3, 10). Comme je l’ai écrit au début de cette réflexion, [217] notre travail de construction doit aujourd’hui avoir pour fondement la relation avec Dieu, pour règle l’acceptation de la limite humaine telle une réalité naturelle et positive, et pour style la coresponsabilité et le langage évangélique. Au terme de ce parcours, le projet d’une civilisation de l’amour se dessine plus clairement ; et le chantier paraît déjà engagé, surtout grâce à tant de pierres vivantes solidement unies au Christ, la pierre angulaire (cf. 1 P 2, 4-6). Dans cette œuvre, nous sommes appelés à assumer un rôle actif, sans nous réfugier dans le spiritualisme ou dans nos petits mondes : nous devons être fidèles à la vérité, investir dans l’éducation, prendre soin des relations, aimer la justice et la paix.

236. Spiritualitas quam transmittere cupio est illa “sapientis architecti” qui, spe Regni Dei habitatus, se applicat ad mundum in bonum aedificandum (cf. 1 Cor 3, 10). Sicut in initio huius meditationis scripsi, [217] opus nostrum aedificationis hodie fundamentum habere debet relationem cum Deo, regulam acceptationem limitis humani tamquam realitatis naturalis et positivae, stilum coresponsabilitatem et linguam evangelicam. In fine huius itineris, propositum civilisationis amoris clarius delineatur; et officina iam incepta videtur, praesertim propter tot lapides vivos Christo, lapidi angulari, firmiter unitos (cf. 1 Petr 2, 4-6). In hoc opere, vocamur ut partes activas suscipiamus, sine spiritualismo aut in parvis mundis nostris refugium quaerentes: debemus veritati fideles esse, in educationem investire, relationes curare, iustitiam et pacem amare.

237. Restons fidèles à la vérité ! En vivant inondés par un flux incessant d’informations, d’opinions et d’images, nous savons combien il est facile d’orienter les décisions et les préférences à l’aide d’algorithmes toujours plus sophistiqués. [218] Dans ce contexte, il est important de garder un cœur qui aime la vérité et désire ce qui est juste plutôt que les contenus les plus attrayants, un cœur qui recherche la sagesse plutôt que les effets immédiats. La vérité que nous ne devons pas perdre de vue est celle qui concerne Dieu et l’être humain, telle que le Christ nous l’a révélée. Il convient d’abandonner une vision individualiste et technique de l’homme, comme si la réalité n’était que de la matière à modeler en fonction d’intérêts égoïstes, tant individuels que collectifs. [219] Cultivons plutôt ce que le Pape François a défini comme un « anthropocentrisme situé », [220] qui reconnaît l’être humain comme une créature insérée dans un réseau de relations avec les autres êtres vivants et avec la création tout entière. La fidélité à la vérité exige d’intégrer les possibilités offertes par la technologie dans un cheminement de sagesse, capable de préserver à la fois la dignité de toute personne et l’avenir de notre Maison commune.

237. Veritati fideles maneamus! Dum vivimus inundati a fluxu incessante informationum, opinionum et imaginum, scimus quam facile sit decisiones et praeferentias dirigere algorithmis semper sophisticatioribus. [218] In hoc contextu, magni momenti est cor servare quod veritatem amat et quod iustum est desiderat potius quam contenta magis allicientia, cor quod sapientiam quaerit potius quam effectus immediatos. Veritas quam non amittere debemus est illa quae Deum et hominem respicit, sicut Christus nobis revelavit. Convenit relinquere visionem individualisticam et technicam hominis, quasi realitas esset tantum materia secundum interesses egoisticos, tam individuales quam collectivos, formanda. [219] Colamus potius id quod Papa Franciscus definivit « anthropocentrismum situatum », [220] qui hominem agnoscit ut creaturam in rete relationum cum aliis viventibus et cum tota creatione insertam. Fidelitas veritati exigit ut possibilitates a technologia oblatas in itinere sapientiae integremus, capace tam dignitatem cuiuscumque personae quam futurum Domus communis nostrae tuendi.

238. Investissons dans l’éducation, qui commence par nous-mêmes ! Nous avons tous besoin de nous former à vivre le numérique de manière humaine, comme partie intégrante de l’éducation à la foi et à bien vivre de l’Évangile. Nous devons nous former à considérer le monde numérique comme un nouveau continent à évangéliser, qui a besoin de missionnaires généreux et mûrs dans la foi. Plus particulièrement, il faut des adultes qui redécouvrent leur vocation d’artisans de l’éducation, disponibles pour un travail quotidien et patient, soutenu par des alliances éducatives larges et partagées. Accompagner les enfants et les jeunes à utiliser les technologies comme un espace de relation responsable, en les aidant à en reconnaître les risques et à choisir ce qui fait grandir la liberté intérieure, est aujourd’hui une forme concrète de charité et de sauvegarde de leur dignité. Éduquer les nouvelles générations à croire que l’évolution des technologies ne suit pas un parcours inévitable, mais peut être orientée par la responsabilité personnelle et collective, constitue l’un des services les plus précieux au bien commun.

238. In educationem investiamus, quae a nobis ipsis incipit! Omnes opus habemus ut nos formemus ad digitale humano modo vivendum, tamquam partem integralem educationis ad fidem et ad bene vivendum ex Evangelio. Debemus nos formare ad mundum digitalem considerandum tamquam continentem novum evangelizandum, qui missionariis generosis et in fide maturis indiget. Particularius, opus est adultis qui vocationem suam artificum educationis redetegant, parati ad laborem quotidianum et patientem, sustentati a foederibus educationis latis et participatis. Comitari pueros et iuvenes in technologiis utendis tamquam spatio relationis responsabilis, eos adiuvando ut pericula agnoscant et eligant id quod libertatem interiorem crescere facit, hodie est forma concreta caritatis et tutelae eorum dignitatis. Educare novas generationes ad credendum technologiarum evolutionem non sequi iter inevitabile, sed posse a responsabilitate personali et collectiva dirigi, constituit unum ex servitiis pretiosissimis bono communi.

239. Prenons soin de nos relations ! À une époque qui tend à tout accélérer et à tout fragmenter, la chair humaine continue de demander à être soignée et reconnue par des mains capables de tendresse, par des esprits attentifs et par de bonnes paroles. La culture numérique multiplie les connexions et offre de nouvelles possibilités de rencontre ; pourtant, le cœur humain conserve un besoin irremplaçable de proximité. J’invite à préserver les lieux et les moments où la présence physique reste déterminante : la table partagée, la communauté chrétienne qui se rassemble, la visite à ceux qui sont seuls, le service aux pauvres. Ce sont là les signes d’une humanité qui continue de croire que chaque corps est temple de l’Esprit et demeure de Dieu, et c’est précisément cette alliance entre gloire et fragilité qui devient un critère pour évaluer les modèles anthropologiques proposés par la culture actuelle.

239. Curam relationum nostrarum habeamus! In aetate quae omne accelerare et omne fragmentare tendit, caro humana pergit postulare ut manibus tenerum capacibus, mentibus attentis et bonis verbis curetur et agnoscatur. Cultura digitalis nexus multiplicat et novas occursus possibilitates praebet; tamen cor humanum servat necessitatem propinquitatis insubstituibilem. Hortor ut loca et momenta serventur ubi praesentia physica decisiva manet: mensa communicata, communitas christiana quae congregatur, visitatio eorum qui soli sunt, servitium pauperibus. Haec sunt signa humanitatis quae pergit credere unumquodque corpus esse templum Spiritus et habitaculum Dei, et haec ipsa alligantia inter gloriam et fragilitatem fit criterium ad existimanda exemplaria anthropologica a cultura hodierna proposita.

240. Aimons la justice et la paix ! Les mêmes technologies qui facilitent la communication et l’accès aux ressources peuvent soutenir des modèles qui exploitent les plus vulnérables, alimentent de nouvelles formes d’esclavage et transforment les conflits en opportunités de profit. Chaque choix technologique ou économique devient un lieu de discernement spirituel, une occasion de vérifier si les progrès de l’IA ouvrent des espaces de justice et de participation ou bien concentrent la richesse et le pouvoir entre les mains d’un petit nombre. J’invite à observer avec lucidité les filières de la production numérique, les conditions de travail cachées derrière nos dispositifs, les mécanismes qui tirent profit de la manipulation et de la guerre ; et, en même temps, à chercher des voies concrètes pour faire grandir l’équité, la participation et le soin de la création. L’espérance que nous annonçons vient du ciel “pour engendrer, ici-bas, une histoire nouvelle”. C’est précisément pour cela que celui qui croit s’engage pour qu’à la place des inégalités s’installe une plus grande justice et pour que « l’industrie de la guerre cède la place à l’artisanat de la paix ». [221]

240. Iustitiam et pacem amemus! Eaedem technologiae quae communicationem et accessum ad copias faciliores reddunt, possunt exemplaria sustinere quae fragilissimos exploitant, novas formas servitutis alunt et conflictus in occasiones lucri transformant. Unaquaeque electio technologica vel oeconomica fit locus discernimenti spiritualis, occasio verificandi utrum progressus IA spatia iustitiae et participationis aperiat an divitias et potestatem in manibus paucorum concentret. Hortor ut lucide observentur filierae productionis digitalis, condiciones laboris post instrumenta nostra latentes, mechanismi qui ex manipulatione et bello lucrum extorquent; et simul, ut viae concretae quaerantur ad aequitatem, participationem et curam creationis augendam. Spes quam annuntiamus de caelo venit “ad generandum, hic, historiam novam”. Ideo qui credit operam dat ut loco inaequalitatum maior iustitia statuatur et ut « industria belli artificio pacis cedat ». [221]

241. En regardant vers l’avenir, je souhaite rappeler l’image de Néhémie que nous avons choisi au début de ce parcours comme compagnon et figure de référence. Néhémie entend le cri d’une ville meurtrie, porte cette douleur dans la prière, discerne devant Dieu, demande de l’aide, obtient la permission de partir, organise le travail, affronte les résistances internes et externes et, pierre après pierre, reconstruit avec le peuple les murs de Jérusalem. Je vois en lui une parabole lumineuse de notre vocation à être, à l’ère de la transformation numérique, non pas des spectateurs résignés face aux fractures sociales et culturelles, ni de simples commentateurs des ruines, mais des femmes et des hommes qui entrent sur les chantiers de l’histoire – laboratoires de recherche, entreprises technologiques, écoles, médias, institutions, communautés locales – pour relever ce qui s’est écroulé et protéger ce qui est exposé. Comme Néhémie, nous sommes, nous aussi, appelés à allier écoute et courage, prière et responsabilité, afin que la cité des hommes devienne plus vivable, même lorsque les logiques technocratiques et les intérêts partisans semblent prévaloir.

241. Futurum prospicientes, imaginem Nehemiae revocare cupio quam in initio huius itineris ut comitem et figuram referentiae elegimus. Nehemias clamorem civitatis vulneratae audit, hunc dolorem in orationem portat, coram Deo discernit, auxilium petit, licentiam abeundi obtinet, laborem ordinat, resistentiis internis et externis occurrit et, lapis post lapidem, cum populo muros Hierusalem reaedificat. In eo video parabolam luminosam vocationis nostrae ut simus, aetate transformationis digitalis, non spectatores resignati coram fracturis socialibus et culturalibus, neque tantum commentatores ruinarum, sed mulieres et viri qui in officinas historiae intrant – laboratoria investigationis, societates technologicas, scholas, instrumenta communicationis socialis, instituta, communitates locales – ut erigant quod corruit et tueantur quod expositum est. Sicut Nehemias, etiam nos vocati sumus ad coniungenda auditum et fortitudinem, orationem et responsabilitatem, ut civitas hominum habitabilior fiat, etiam cum logicae technocraticae et interesses partium praevalere videntur.

242. L’image de la reconstruction de Jérusalem évoque la promesse du Nouveau Testament, celle de la ville sainte qui nous est d’abord donnée comme un don. Dans l’Apocalypse, la nouvelle Jérusalem descend vers nous comme un don pour tout le peuple de Dieu, « prête comme une épouse parée pour son époux » ( Ap 21, 2). Les murs de Jérusalem ne sont plus des fortifications défensives, mais les parures précieuses de l’Épouse de l’Agneau. Ses portes, que Néhémie gardait avec tant de soin, restent ouvertes en permanence à toutes les nations. La présence de Dieu offre à chacun lumière et vie. La ville est un nouvel Éden, avec son eau vive donnée à ceux qui ont soif et son arbre de vie, dont les feuilles « servent à guérir les nations » ( Ap 22, 2). Dans l’attente de son accomplissement, cette vision se présente à nous comme une exhortation, un appel à surmonter nos divisions et à travailler ensemble : telle est le chemin de Jésus-Christ, hier, aujourd’hui et toujours.

242. Imago reaedificationis Hierusalem evocat promissionem Novi Testamenti, civitatis sanctae quae nobis primum tamquam donum datur. In Apocalypsi, nova Hierusalem ad nos descendit tamquam donum pro toto populo Dei, « parata sicut sponsa ornata viro suo » (Apoc 21, 2). Muri Hierusalem iam non sunt munimenta defensiva, sed ornamenta pretiosa Sponsae Agni. Portae eius, quas Nehemias tanto studio custodiebat, omnibus gentibus perpetuo apertae manent. Praesentia Dei unicuique lucem et vitam offert. Civitas est novus Eden, cum aqua viva sitientibus data et ligno vitae, cuius folia « ad sanitatem gentium » sunt (Apoc 22, 2). In exspectatione adimpletionis suae, haec visio nobis se praesentat tamquam exhortatio, vocatio ad superandas divisiones nostras et ad operandum simul: haec est via Iesu Christi, heri, hodie et in saecula.

Le chant de l’espérance : le Magnificat

Canticum spei: Magnificat

243. Le quatrième point de ce programme de vie chrétienne, après la foi qui contemple le dessein d’amour du Père, la charité qui nous unit en un unique corps ecclésial et l’espérance qui soutient notre action dans le monde, est la prière. Le chant de Marie accompagne notre engagement. Devant Élisabeth qui lui annonce qu’elle est devenue la mère du Seigneur, Marie laisse éclater un hymne de louange et de joie. Son âme magnifie le Seigneur et son esprit exulte en Dieu son Sauveur, car Il a choisi pour son dessein de salut une jeune fille, pauvre et humble. Soudain, Marie voit toute l’histoire à travers le prisme de cette découverte. Rien n’a changé autour d’elle : la situation socio-politique de son époque reste la même, avec les Romains qui dominent sa terre et son peuple divisé et humilié. Et pourtant, tout a changé en elle, ce qui lui permet de voir l’invisible. Dieu a déjà déployé la puissance de son bras, il a déjà dispersé les superbes, renversé les puissants, élevé les humbles, comblé de biens ceux qui ont faim et renvoyé les riches les mains vides. Il a déjà secouru Israël, son serviteur. Dieu « se range du côté des derniers. Il possède un projet qui est souvent caché sous l’apparence terne des événements humains, qui voient triompher “les superbes, les puissants et les riches”. Et pourtant, sa force secrète est destinée à se révéler à la fin ». [222]

243. Quartum punctum huius programmatis vitae christianae, post fidem quae consilium amoris Patris contemplatur, caritatem quae nos in unum corpus ecclesiale coniungit et spem quae actionem nostram in mundo sustinet, est oratio. Canticum Mariae nostrum officium comitatur. Coram Elisabeth quae ei annuntiat eam factam esse matrem Domini, Maria hymnum laudis et gaudii erumpere sinit. Anima eius magnificat Dominum et spiritus eius exsultat in Deo salutari suo, quia ad consilium salutis elegit puellam pauperem et humilem. Subito Maria totam historiam per prisma huius detectionis videt. Nihil circa eam mutatum est: status socio-politicus aetatis suae idem manet, cum Romanis terram eius dominantibus et populo eius diviso et humiliato. Et tamen omne in ea mutatum est, quod ei permittit ut invisibilia videat. Deus iam potentiam brachii sui ostendit, iam superbos dispersit, potentes deposuit, humiles exaltavit, esurientes bonis implevit et divites inanes dimisit. Iam Israel servum suum suscepit. Deus « partes ultimorum suscipit. Habet propositum quod saepe sub specie obscura eventuum humanorum latet, qui vident triumphare “superbos, potentes et divites”. Et tamen vis eius secreta destinata est ut in fine reveletur ». [222]

244. La Vierge Marie non seulement nous apprend à voir l’œuvre invisible de Dieu, mais elle dirige aussi notre regard « sur les points de fracture de l’humanité, là où se produit la distorsion du monde, dans le contraste entre les humbles et les puissants, entre les pauvres et les riches, entre les repus et les affamés », en nous apprenant « à adopter un point de vue différent pour regarder le monde à partir du bas, avec les yeux de ceux qui souffrent, et non avec le regard des grands ; pour regarder l’histoire avec les yeux des petits et non avec la perspective des puissants ; pour interpréter les événements de l’histoire du point de vue de la veuve, de l’orphelin, de l’étranger, de l’enfant blessé, de l’exilé, du fugitif ». [223] Ainsi, la Vierge devient « poétesse et prophétesse de la rédemption », car de ses lèvres jaillit « l’hymne le plus puissant et le plus novateur qui ait jamais été prononcé, le Magnificat ; c’est elle qui révèle le dessein transformateur de l’économie chrétienne, le résultat historique et social qui tire encore aujourd’hui du christianisme son origine et sa force ». [224]

244. Virgo Maria non solum nos docet videre opus invisibile Dei, sed etiam dirigit aspectum nostrum « ad puncta fracturae humanitatis, ubi distortio mundi fit, in contrastu inter humiles et potentes, inter pauperes et divites, inter satiatos et esurientes », nos docens « adoptare punctum visionis diversum ad mundum ab infra aspiciendum, oculis eorum qui patiuntur, et non aspectu magnorum; ad historiam aspiciendam oculis parvulorum et non perspectiva potentium; ad eventus historiae interpretandos ex puncto visionis viduae, orphani, peregrini, pueri vulnerati, exsulis, fugitivi ». [223] Ita Virgo fit « poetria et prophetissa redemptionis », quia ex labiis eius scaturit « hymnus potentissimus et novissimus qui umquam pronuntiatus est, Magnificat; ipsa est quae revelat consilium transformans oeconomiae christianae, exitum historicum et socialem qui adhuc hodie ex christianismo originem suam et vim suam trahit ». [224]

245. Avec la même foi que Marie, devenons des tisseurs d’espérance dans notre monde, en partageant ce que nous sommes et ce que nous avons, afin que la présence de Jésus grandisse au milieu de nous et que son Royaume prenne forme. Dans l’humble fidélité de chaque jour, l’ère de l’IA peut elle aussi devenir un passage par lequel l’Esprit fait mûrir la civilisation de l’amour dans notre vie. Le Seigneur continue de faire toutes choses nouvelles et maintient ouverte, pour chaque époque, la possibilité de devenir une histoire de salut à la lumière de l’Incarnation. Je confie ce désir à la Mère du Christ, la femme du Magnificat , pour qu’elle accompagne nos pas dans ce présent en mutation et garde en chacun de nous la confiance en l’Évangile, afin que nous puissions témoigner de la beauté d’une magnifique humanité habitée par Dieu.

245. Eadem fide qua Maria, fiamus textores spei in mundo nostro, communicantes id quod sumus et id quod habemus, ut praesentia Iesu in medio nostri crescat et Regnum eius formam accipiat. In humili fidelitate cuiusque diei, etiam aetas IA fieri potest transitus per quem Spiritus civilisationem amoris in vita nostra maturescere facit. Dominus pergit omnia nova facere et apertam servat, pro unaquaque aetate, possibilitatem fiendi historiam salutis sub luce Incarnationis. Hoc desiderium Matri Christi committo, mulieri Magnificat, ut gressus nostros in hoc praesenti in mutatione comitetur et in unoquoque nostrum fiduciam in Evangelio servet, ut testimonium reddere possimus pulchritudini magnificae humanitatis a Deo habitatae.

Donné à Rome, près de Saint-Pierre, le 15 mai de l’année 2026, la deuxième de mon Pontificat.

Datum Romae, apud Sanctum Petrum, die XV mensis Maii anno MMXXVI, Pontificatus Nostri secundo.

Notes

  1. [1] Conc. Œcum. Vat. II, Const. past. Gaudium et spes , n. 22 : AAS 58 (1966), p. 1042.
  2. [2] Cf. ibid. , n. 11 : AAS 58 (1966), pp. 1033-1034.
  3. [3] Id., Const. dogm. Lumen gentium , n. 1 : AAS 57 (1965), p. 5.
  4. [4] Cf. Léon XIII, Lett. enc. Rerum Novarum (15 mai 1891), n. 22 : AAS 23 (1890-1891), p. 648.
  5. [5] Benoît XVI, Lett. enc. Caritas in veritate (29 juin 2009), n. 69 : AAS 101 (2009), p. 702.
  6. [6] François, Lett. enc. Laudato si’ (24 mai 2015), n. 104 : AAS 107 (2015), p. 888.
  7. [7] Ibid .
  8. [8] Saint Augustin, Confessiones , I, 1, 1 : CCSL 27, Turnhout 1981, p. 1.
  9. [9] François, Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 183 : AAS 105 (2013), p. 1097.
  10. [10] Conc. Œcum. Vat. II, Const. past. Gaudium et spes , n. 36 : AAS 58 (1966), p. 1054 ; cf. Id., Décr. Apostolicam actuositatem, n. 7 : AAS 58 (1966), pp. 843-844.
  11. [11] Conc. Œcum. Vat. II, Const. past. Gaudium et spes , n. 44 : AAS 58 (1966), p. 1065.
  12. [12] François, Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 257 : AAS 105 (2013), p. 1123.
  13. [13] Saint Jean-Paul II, Lett. ap. en forme de Motu proprio Socialium scientiarum (1 er janvier 1994) : AAS 86 (1994), p. 209.
  14. [14] François, Lett. enc. Laudato si’ (24 mai 2015), n. 61 : AAS 107 (2015), p. 871.
  15. [15] Cf. Saint Jean-Paul II, Lett. enc. Sollicitudo rei socialis (30 décembre 1987), n. 41 : AAS 80 (1988), pp. 570-572.
  16. [16] Id, Lett. ap. Tertio millennio adveniente (10 novembre 1994), n. 35 : AAS 87 (1995), p. 27.
  17. [17] Discours aux membres de la Fondation Centesimus Annus Pro Pontifice (17 mai 2025) : AAS 117 (2025), p. 696.
  18. [18] François, Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 222 : AAS 105 (2013), p. 1111.
  19. [19] Cf. ibid. , n. 236 : AAS 105 (2013), p. 1115 ; Id., Lett. enc. Fratelli tutti (3 octobre 2020), n. 215 : AAS 112 (2020), pp. 1045-1046.
  20. [20] Conc. Œcum. Vat. II, Const. dogm. Lumen gentium , n. 13 : AAS 57 (1965), p. 17.
  21. [21] Cf. Saint Paul VI, Lett. ap. Octogesima adveniens (14 mai 1971), n. 4 : AAS 63/6 (1971), p. 403.
  22. [22] Cf. François, Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 243 : AAS 105 (2013), p. 1118.
  23. [23] Cf. Pie XII, Exhort. ap. Menti Nostrae (23 septembre 1950) : AAS 42 (1950), pp. 657-702.
  24. [24] Saint Jean-Paul II, Lett. enc. Centesimus annus (1 er mai 1991), n. 5 : AAS 83 (1991), p. 799.
  25. [25] Pie XI, Lett. enc. Quadragesimo anno (15 mai 1931), n. 39 : AAS 23 (1931), p. 189 ; cf. Pie XII, Message radiophonique à l’occasion du 50 e anniversaire de « Rerum novarum » : AAS 33 (1941), p. 198.
  26. [26] Cf. Id, Discours au Sacré Collège des Cardinaux et à la Prélature Romaine (24 décembre 1940) : AAS 33 (1941), p. 13.
  27. [27] Cf. Saint Jean XXIII, Lett. enc. Mater et magistra (15 mai 1961), nn. 2-3 : AAS 53 (1961), p. 402.
  28. [28] Cf. Id, Lett. enc. Pacem in terris (11 avril 1963), n. 87 : AAS 55 (1963), p. 301.
  29. [29] Cf. Conc. Œcum. Vat. II, Const. past. Gaudium et spes , n. 26 : AAS 58 (1966), pp. 1046-1047.
  30. [30] Cf. Id, Décl. Dignitatis humanae , n. 2 : AAS 58 (1966), pp. 930-931.
  31. [31] Cf. Saint Paul VI, Lett. enc. Populorum progressio (26 mars 1967), n. 14 : AAS 59 (1967), p. 264.
  32. [32] Ibid. , n. 87 : AAS 59 (1967), p. 299.
  33. [33] Id, Lett. ap. Octogesima adveniens (14 mai 1971), nn. 4-7 : AAS 63 (1971), pp. 404-406.
  34. [34] Saint Jean-Paul II, Lett. enc. Sollicitudo rei socialis (30 décembre 1987), p. 36 : AAS 80 (1988), p. 561.
  35. [35] Cf. Id, Lett. enc. Laborem exercens (14 septembre 1981), n. 19 : AAS 73 (1981), pp. 625-629.
  36. [36] Cf. ibid. , n. 10 : AAS 73 (1981), pp. 600-602.
  37. [37] Cf. Id, Lett. enc. Sollicitudo rei socialis (30 décembre 1987), n. 14 : AAS 80 (1988), pp. 526-528.
  38. [38] Cf. ibid. , n. 16 : AAS 80 (1988), p. 531.
  39. [39] Cf. ibid. , nn. 31-33 : AAS 80 (1988), pp. 555-559.
  40. [40] Cf. Id, Lett. enc. Centesimus annus (1 er mai 1991), n. 46 : AAS 83 (1991), pp. 850-851.
  41. [41] Cf. ibid. , n. 42 : AAS 83 (1991), pp. 845-846.
  42. [42] Benoît XVI, Lett. enc. Caritas in veritate (29 juin 2009), n. 21 : AAS 101 (2009), p. 656.
  43. [43] Cf. ibid. , n. 22 : AAS 101 (2009), p. 657.
  44. [44] Cf. ibid. , n. 24 : AAS 101 (2009), pp. 658-659.
  45. [45] Cf. ibid. , n. 36 : AAS 101 (2009), pp. 671-672.
  46. [46] Ibid. , n. 2 : AAS 101 (2009), p. 642.
  47. [47] Cf. François, Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 198 : AAS 105 (2013), p. 1103.
  48. [48] Id., Lett. enc. Laudato si’ (24 mai 2015), n. 49 : AAS 107 (2015), p. 866.
  49. [49] Id., Lett. enc. Fratelli tutti (3 octobre 2020), n. 127 : AAS 112 (2020), p. 1013.
  50. [50] Id., Lett. enc. Dilexit nos (24 octobre 2024), n. 167 : AAS 116 (2024), p. 1421.
  51. [51] Cf. Conseil pontifical « Justice et Paix », Compendium de la Doctrine sociale de l’Église , Cité du Vatican 2004, n. 32.
  52. [52] Conc. Œcum. Vat. II, Const. past. Gaudium et spes , n. 24 : AAS 58 (1966), p. 1045.
  53. [53] Ibid. , n. 22 : AAS 58 (1966), p. 1042.
  54. [54] Cf. Conseil pontifical « Justice et Paix », Compendium de la Doctrine sociale de l’Église , n. 38.
  55. [55] Saint Jean-Paul II, Lett. enc. Redemptor hominis (4 mars 1979), n. 14 : AAS 71 (1979), p. 284.
  56. [56] Cf. Benoît XVI, Lett. enc. Caritas in veritate (29 juin 2009), n. 11 : AAS 101 (2009), pp. 647-648.
  57. [57] Saint Jean-Paul II, Lett. enc. Veritatis splendor (6 août 1993), n. 3 : AAS 85 (1993), p. 1159.
  58. [58] Cf. Conc. Œcum. Vat. II, Const. past. Gaudium et spes , n. 26 : AAS 58 (1966), pp. 1046-1047.
  59. [59] Cf. Saint Jean-Paul II, Lett. enc. Centesimus annus (1 er mai 1991), n. 11 : AAS 83 (1991), pp. 806-807.
  60. [60] Cf. Dicastère pour la Doctrine de la Foi, Décl. Dignitas infinita (2 avril 2024), n. 7 : AAS 116 (2024), pp. 592-593.
  61. [61] Cf. ibid. , n. 8 : AAS 116 (2024), pp. 593-594.
  62. [62] Ibid. , n. 1 : AAS 116 (2024), pp. 589-590.
  63. [63] Cf. Saint Jean-Paul II, Angélus avec les personnes handicapées dans la cathédrale d’Osnabrück (16 novembre 1980) : Enseignements de Jean-Paul II , vol. III/2, Cité du Vatican 1980, p. 1232.
  64. [64] Conseil pontifical « Justice et Paix », Compendium de la Doctrine sociale de l’Église , n. 152.
  65. [65] Cf. Saint Jean-Paul II, Discours à la 50 e Assemblée générale des Nations Unies (5 octobre 1995), n. 2 : Enseignements de Jean-Paul II , vol. XVIII/2, Cité du Vatican 1998, p. 731.
  66. [66] Id., Discours à la 34 e Assemblée générale des Nations Unies (2 octobre 1979), n. 7 : AAS 71 (1979), pp. 1148.
  67. [67] Id., Message pour la 32 e Journée mondiale de la paix (1 er janvier 1999), n. 3 : AAS 91 (1999), p. 379.
  68. [68] Cf. Saint Jean XXIII, Lett. enc. Pacem in terris (11 avril 1963) , n. 5 : AAS 55 (1963), p. 259.
  69. [69] Saint Paul VI, Message à la Conférence internationale sur les droits de l’homme (15 avril 1968) : AAS 60 (1968), p. 285.
  70. [70] Cf. Saint Jean-Paul II, Lett. enc. Evangelium vitae (25 mars 1995), n. 2 : AAS 87 (1995), p. 402.
  71. [71] Cf. Conc. Œcum. Vat. II, Const. past. Gaudium et spes , n. 27 : AAS 58 (1966), pp. 1047-1048 ; Saint Jean-Paul II, Lett. enc. Veritatis splendor , (6 août 1993), n. 80 : AAS 85 (1993), pp. 1197-1198 ; Id, Lett. enc. Evangelium vitae (25 mars 1995), nn. 7-28 : AAS 87 (1995), pp. 408-427.
  72. [72] François, Lett. enc. Fratelli tutti (3 octobre 2020), n. 208 : AAS 112 (2020), p. 1043.
  73. [73] Cf. ibid. , n. 209 : AAS 112 (2020), pp. 1043-1044.
  74. [74] Ibid. , n. 23 : AAS 112 (2020), p. 977. Cf. Id., Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 212 : AAS 105 (2013), p. 1108.
  75. [75] Benoît XVI, Exhort. ap. Sacramentum caritatis (22 février 2007), n. 83 : AAS 99 (2007), p. 169.
  76. [76] Conc. Œcum. Vat. II, Const. past. Gaudium et spes , n. 26 : AAS 58 (1966), pp. 1046-1047.
  77. [77] Cf. Conseil pontifical « Justice et Paix », Compendium de la Doctrine sociale de l’Église , n. 164.
  78. [78] François, Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 235 : AAS 105 (2013), p. 1115.
  79. [79] Id., Lett. enc. Fratelli tutti (3 octobre 2020), n. 105 : AAS 112 (2020), p. 1005.
  80. [80] Saint Jean-Paul II, Lett. enc. Sollicitudo rei socialis (30 décembre 1987), n. 38 : AAS 80 (1988), p. 564.
  81. [81] François, Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 220 : AAS 105 (2013), p. 1110.
  82. [82] Conseil pontifical « Justice et Paix », Compendium de la Doctrine sociale de l’Église , n. 169.
  83. [83] François, Lett. enc. Fratelli tutti (3 octobre 2020), n. 16 : AAS 112 (2020), p. 974.
  84. [84] Cf. Saint Jean-Paul II, Discours à la 50 e Assemblée générale des Nations Unies (5 octobre 1995), n. 8 : Enseignements de Jean-Paul II , vol. XVIII/2, p. 735.
  85. [85] Conseil pontifical « Justice et Paix », Compendium de la Doctrine sociale de l’Église , n. 171.
  86. [86] Saint Jean-Paul II, Lett. enc. Centesimus annus (1 er mai 1991), n. 31 : AAS 83/10 (1991), p. 831.
  87. [87] Id., Homélie lors de la messe célébrée pour les agriculteurs à Recife, au Brésil (7 juillet 1980), n. 4 : AAS 72 (1980), p. 926.
  88. [88] Id, Lett. enc. Laborem exercens (14 septembre 1981), n. 19 : AAS 73 (1981), p. 626.
  89. [89] François, Lett. enc. Laudato si’ (24 mai 2015), n. 93 : AAS 107 (2025), p. 884 ; cf. Id., Lett. enc. Fratelli tutti (3 octobre 2020), n. 120 : AAS 112 (2020), p. 1010.
  90. [90] Id., Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 189 : AAS 105 (2013), p. 1099.
  91. [91] Cf. Conseil pontifical « Justice et Paix », Compendium de la Doctrine sociale de l’Église , n. 187.
  92. [92] Cf. Léon XIII, Lett. enc. Rerum Novarum (15 mai 1891), n. 26 : AAS 23 (1890-1891), p. 656.
  93. [93] Cf. Saint Jean-Paul II, Lett. enc. Centesimus annus (1 er mai 1991), n. 11 : AAS 83 (1991), pp. 806-807.
  94. [94] Cf. ibid.
  95. [95] Cf. ibid. , n. 48 : AAS 83 (1991), pp. 852-854.
  96. [96] Cf. François, Lett. enc. Fratelli tutti (3 octobre 2020), n. 169 : AAS 112 (2020), p. 1028.
  97. [97] Cf. ibid. , n. 168 : AAS 112 (2020), pp. 1027-1028.
  98. [98] Cf. Saint Paul VI, Lett. enc. Populorum progressio (26 mars 1967), n. 17 : AAS 59 (1967), pp. 265-266.
  99. [99] François, Lett. enc. Fratelli tutti (3 octobre 2020), nn. 32 et 54 : AAS 112 (2020), pp. 980 et 988.
  100. [100] Cf. Benoît XVI, Lett. enc. Caritas in veritate (29 juin 2009), n. 58 : AAS 101 (2009), pp. 693-694.
  101. [101] François, Lett. enc. Fratelli tutti , (3 octobre 2020), n. 116 : AAS 112 (2020), p. 1009.
  102. [102] Saint Jean-Paul II, Lett. enc. Sollicitudo rei socialis (30 décembre 1987), n. 38 : AAS 80 (1988), p. 564.
  103. [103] François, Lett. enc. Fratelli tutti , (3 octobre 2020), n. 116 : AAS 112 (2020), p. 1009.
  104. [104] Cf. Benoît XVI, Lett. enc. Caritas in veritate (29 juin 2009), n. 48 : AAS 101 (2009), p. 685.
  105. [105] Cf. Conc. Œcum. Vat. II, Const. past. Gaudium et spes , n. 25 : AAS 58 (1966), pp. 1045-1046.
  106. [106] Cf. Saint Jean-Paul II, Lett. enc. Sollicitudo rei socialis (30 décembre 1987), n. 42 : AAS 80 (1988), pp. 572-574.
  107. [107] François, Exhort. ap. Evangelii gaudium , (24 novembre 2013) n. 53 : AAS 105 (2013), p. 1042.
  108. [108] Cf. Saint Jean-Paul II, Lett. enc. Sollicitudo rei socialis (30 décembre 1987), nn. 36-37 : AAS 80 (1988), pp. 561-564.
  109. [109] François, Message pour la 110 e Journée Mondiale du Migrant et du Réfugié 2024 (29 septembre 2024) : AAS 116 (2024), p. 735.
  110. [110] Saint Paul VI, Lett. enc. Populorum progressio (26 mars 1967), n. 14 : AAS 59 (1967), p. 264.
  111. [111] Cf. ibid ., n. 17 : AAS 59 (1967), pp. 265-266 ; François, Lett. enc. Fratelli tutti (3 octobre 2020), nn. 125-127 : AAS 112 (2020), pp. 1012-1013.
  112. [112] Cf. Saint Paul VI, Lett. enc. Populorum Progressio (26 mars 1967), n. 14 : AAS 59 (1967), p. 264 ; Benoît XVI, Discours au Corps Diplomatique accrédité près le Saint-Siège (8 janvier 2007) : AAS 99 (2007), p. 73 ; François, Discours aux Représentants des peuples autochtones à l’occasion de la 60 e session du Conseil des Gouverneurs du Fonds International de Développement Agricole (15 février 2017) : AAS 109 (2017), pp. 244-245.
  113. [113] Document Final de la Deuxième Session de la 16 e Assemblée Générale Ordinaire du Synode des Évêques (26 octobre 2024), n. 17.
  114. [114] Cf. ibid. , n. 11.
  115. [115] Cf. ibid. , nn. 103-108.
  116. [116] Cf. ibid. , nn. 100-101.
  117. [117] Cf. François, Lett. enc. Fratelli tutti (3 octobre 2020), n. 94 : AAS 112 (2020), p. 1001.
  118. [118] Cf. Conseil pontifical « Justice et Paix », Compendium de la Doctrine sociale de l’Église , n. 53.
  119. [119] Cf. François, Lett. enc. Laudato si’ (24 mai 2015), nn. 106-109 : AAS 107 (2015), pp. 889-891.
  120. [120] R. Guardini, Das Ende der Neuzeit , Würzburg 1965, p. 87 (édition française : La fin des temps modernes , Paris 1952, p. 92, par la suite éd. fr.).
  121. [121] Saint Paul VI, Discours à l’occasion du 25 e anniversaire de la FAO (16 novembre 1970) : AAS 62 (1970), p. 833.
  122. [122] Cf. François, Discours aux membres du Conseil pour un capitalisme inclusif (11 novembre 2019) : L’Osservatore Romano , 11-12 novembre 2019, p. 8.
  123. [123] Cf. Dicastère pour la Doctrine de la Foi – Dicastère pour la Culture et l’Éducation, Note Antiqua et nova (14 janvier 2025) : AAS 117 (2025), pp. 159-210 ; François, Message pour la 57 e Journée Mondiale de la Paix (8 décembre 2023) : AAS 116 (2024), pp. 54-64 ; Id., Message pour la 58 e Journée Mondiale des Communications Sociales (24 janvier 2024) : AAS 116 (2024), pp. 261-266 ; Id., Discours à la Session du G7 sur l’intelligence artificielle. “Un outil fascinant et redoutable” (14 juin 2024) : AAS 116 (2024), pp. 866.875 ; Commission Théologique Internationale, Quo vadis, humanitas ? Réfléchir à l’anthropologie chrétienne face à certains scénarios sur l’avenir de l’humanité (9 février 2026) ; Message pour la 60 e Journée Mondiale des Communications Sociales (24 janvier 2026) : L’Osservatore Romano , 24 janvier 2026, pp. 2-3.
  124. [124] Cf. Dicastère pour la Doctrine de la Foi – Dicastère pour la Culture et l’Éducation, Note Antiqua et nova (14 janvier 2025), n. 96 : AAS 117 (2025), p. 201.
  125. [125] François, Discours aux participants à la rencontre des « Minerva Dialogues » organisée par le Dicastère pour la Culture et l’Éducation (27 mars 2023) : AAS 115 (2023), p. 465.
  126. [126] Cf. Dicastère pour la Doctrine de la Foi – Dicastère pour la Culture et l’Éducation, Note Antiqua et nova (14 janvier 2025), n. 41 : AAS 117 (2025), p. 178.
  127. [127] Cf. ibid. , nn. 44-45 : AAS 117 (2025), pp. 179-180.
  128. [128] Cf. Saint Jean-Paul II, Lett. enc. Centesimus annus (1 er mai 1991), n. 40 : AAS 83 (1991), p. 843.
  129. [129] Cf. Commission Théologique Internationale, Quo vadis, humanitas? Réfléchir à l’anthropologie chrétienne face à certains scénarios sur l’avenir de l’humanité (9 février 2026), n. 63.
  130. [130] Cf. Saint Paul VI, Discours à l’occasion du 25 e anniversaire de la FAO (16 novembre 1970) : AAS 62 (1970), p. 833.
  131. [131] Commission Théologique Internationale, Quo vadis, humanitas? Réfléchir à l’anthropologie chrétienne face à certains scénarios sur l’avenir de l’humanité (9 février 2026), n. 3.
  132. [132] « Si le cœur est dévalorisé, alors parler avec le cœur, agir avec le cœur, mûrir et prendre soin du cœur est également dévalorisé. Lorsque la spécificité du cœur n’est pas prise en compte, sont perdues les réponses que l’intelligence à elle seule ne peut donner, perdue la rencontre avec les autres, perdue la poésie. Et nous passons à côté de l’histoire et de nos histoires, car la véritable aventure personnelle est celle qui se construit à partir du cœur. À la fin de la vie, c’est tout ce qui comptera » : François, Lett. enc. Dilexit nos (24 octobre 2024), n. 11 : AAS 116 (2024), p. 1372.
  133. [133] V. Frankl, Man’s Search for Meaning. An Introduction to Logotherapy , Boston 1963, p. 213.
  134. [134] Saint Thomas d’Aquin, Summa Theologiae , I-II, q. 112, a. 1, co. ; q. 114, a. 5, co. : ed. Leonina, VII, Roma 1892, pp. 323 et 349.
  135. [135] Cf. ibid. , q. 114, a. 1, co. : ed. Leonina, VII, p. 344.
  136. [136] Cf. Id., Super Boetium De Trinitate , q. 1, a. 2, ad 3 : éd. Leonina, L, Rome 1992, 96 ; Summa Theologiae , I, q. 7, a. 1, ad 3 : éd. Leonina, IV, Rome 1888, p. 72.
  137. [137] François, Exhort. ap. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 8 : AAS 105 (2013), p. 1022.
  138. [138] Saint Jean-Paul II, Lett. enc. Redemptor hominis , (4 mars 1979), n. 15 : AAS 71 (1979), pp. 286-287.
  139. [139] Saint Augustin, De civitate Dei , XIV, 28 : CCSL 48, Turnhout 1955, p. 451.
  140. [140] Benoît XVI, Lett. enc. Caritas in veritate (29 juin 2009), n. 34 : AAS 101 (2009), pp. 668-669.
  141. [141] Saint Jean-Paul II, Lett. enc. Veritatis splendor (6 août 1993), n. 32 : AAS 85 (1993), p. 1159.
  142. [142] François, Lett. enc. Fratelli tutti (3 octobre 2020), n. 207 : AAS 112 (2020), p. 1043.
  143. [143] H. Arendt, The Origins of Totalitarianism , III, New York 1962, p. 474.
  144. [144] Discours aux professionnels de la communication : AAS 117 (2025), pp. 681-682.
  145. [145] Benoît XVI, Message pour la 47 e Journée Mondiale des Communications Sociales (24 janvier 2013) : AAS 105 (2013), p. 183.
  146. [146] François, Discours à l’occasion de la remise de la médaille de Chevalier et de Dame Grand-Croix de l’Ordre de Pie IX à Philip Pullella et Valentina Alazraki , (13 novembre 2021) : L’Osservatore Romano , 13 novembre 2021, p. 12.
  147. [147] Cf. Platon, Lettre VII , 344b-c. : Ed : Souilhé, XIII/1, Paris 1931 (CUF, Série grecque 63), p. 54.
  148. [148] Cf. Discours aux participants au Congrès organisé par la Fondation pour l’étude et la recherche sur l’enfance et l’adolescence sur la dignité des mineurs à l’ère du numérique (13 novembre 2025) : L’Osservatore Romano , 13 novembre 2025, p. 3.
  149. [149] Cf. Discours aux membres de l’Advisory Board de Rcs Academy (7 novembre 2025) : L’Osservatore Romano , 7 novembre 2025, p. 4.
  150. [150] Saint Jean-Paul II, Lett. enc. Laborem exercens (14 septembre 1981), n. 3 : AAS 73 (1981), p. 584.
  151. [151] Cf. François, Lett. enc. Laudato si’ (24 mai 2015), n. 128 : AAS 107 (2015), p. 898.
  152. [152] Dicastère pour la Doctrine de la Foi – Dicastère pour la Culture et l’Éducation, Note Antiqua et nova (14 janvier 2025), n. 67 : AAS 117 (2025), pp. 188-189.
  153. [153] Cf. Saint Jean-Paul II, Lett. enc. Laborem exercens (14 septembre 1981), n. 18 : AAS 73 (1981), pp. 622-625.
  154. [154] Cf. François, Lett. enc. Laudato si’ (24 mai 2015), n. 109 : AAS 107 (2015), p. 891.
  155. [155] Cf. Benoît XVI, Lett. enc. Caritas in veritate (29 juin 2009), n. 32 : AAS 101 (2009), p. 666.
  156. [156] Cf. Conseil pontifical « Justice et Paix », Compendium de la Doctrine sociale de l’Église , n. 268.
  157. [157] Cf. Benoît XVI, Lett. enc. Caritas in veritate (29 juin 2009), n. 64 : AAS 101 (2009), p. 698.
  158. [158] Cf. François, Lett. enc. Laudato si’ (24 mai 2015), n. 129 : AAS 107 (2015), p. 899.
  159. [159] Cf. ibid .
  160. [160] Cf. Id., Lett. enc. Fratelli tutti (3 octobre 2020), n. 108 : AAS 112 (2020), p. 1006.
  161. [161] Dicastère pour la Doctrine de la Foi – Dicastère pour le Service du Développement Humain Intégral, Oeconomicae et pecuniariae quaestiones. Considérations pour un discernement éthique sur certains aspects du système économique et financier actuel (6 janvier 2018), n. 6 : AAS 110 (2018), p. 772.
  162. [162] François, Salutation au personnel du Fonds International de Développement Agricole (IFAD) (14 février 2019) : AAS 111 (2019), p. 309. Cf. Benoît XVI, Lett. enc. Caritas in veritate (29 juin 2009), n. 22 : AAS 101 (2009), p. 657.
  163. [163] Cf. ibid . , n. 36 : AAS 101 (2009), pp. 671-672.
  164. [164] Cf. François, Exhort. apost. Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n. 204 : AAS 105 (2013), pp. 1105-1106.
  165. [165] Cf. Saint Paul VI, Lett. enc. Populorum progressio (26 mars 1967), n. 87 : AAS 59 (1967), p. 299.
  166. [166] Cf. Saint Jean-Paul II, Lett. enc. Centesimus annus (1 er mai 1991), n. 39 : AAS 83 (1991), p. 841.
  167. [167] Cf. Conseil pontifical « Justice et Paix », Compendium de la Doctrine sociale de l’Église , n. 211.
  168. [168] Cf. Saint Jean-Paul II, Lettre Gratissimam sane (2 février 1994), n. 17 : AAS 86 (1994), pp. 903-906.
  169. [169] Cf. Conférence des évêques catholiques des États-Unis, Sons and Daughters of the Light. A Pastoral Plan for Ministry with Young Adults (12 novembre 1996), Washington D.C. 1996, I, 3.
  170. [170] Cf. Conseil pontifical « Justice et Paix », Compendium de la Doctrine sociale de l’Église , n. 290.
  171. [171] Cf. ibid. , n. 214.
  172. [172] Cf. François, Message pour la célébration de la 48 e Journée Mondiale de la Paix (8 décembre 2014), n. 4 : AAS 107 (2015), pp. 70-71.
  173. [173] Cf. Commission Théologique Internationale, Mémoire et réconciliation : l’Église et les fautes du passé , Cité du Vatican 2000, 5. 3.
  174. [174] Ainsi dans les Bulles Sicut dudum (13 janvier 1435) et Etsi suscepti (9 janvier 1442) d’Eugène IV et dans les Bulles Dum diversas (18 juin 1452) et Romanus Pontifex (8 janvier 1455) de Nicolas V. Les pressions politiques et, parfois aussi, économiques ont pris le pas sur les exigences évangéliques. L’évangélisation fut fréquemment mise de côté ou mal interprétée en fonction des ingérences des pouvoirs temporels, relativisant l’incompatibilité de l’esclavage avec la conscience chrétienne.
  175. [175] Cf. Léon XIII, Lett. enc. In plurimis (5 mai 1888) : Acta Leonis XIII , VIII, Rome, 1889, pp. 169-192. Il faut noter qu’en 1866 encore, le Saint-Office distinguait entre aspects immoraux et moraux de la servitude, sans la condamner pleinement : Rome, Archives du Dicastère pour la Doctrine de la Foi, Instr. 1293 : Instruction du Saint-Office sur divers doutes de Mgr Massaia, Vicaire Apostolique dans le pays des Galla , avril 1866, réponse à la question n. 15.
  176. [176] Cf. Saint Jean-Paul II, Bulle Incarnationis mysterium (29 novembre 1998), n. 11 : AAS 91 (1999), pp. 139-141.
  177. [177] Cf. Saint Paul VI, Regina caeli (17 mai 1970) : Enseignements de Paul VI , VIII, Cité du Vatican 1971, p. 506.
  178. [178] Cf. François, Lett. enc. Fratelli tutti (3 octobre 2020), n. 183 : AAS 112 (2020), pp. 1033-1034.
  179. [179] Cf. Conc. Œcum. Vat. II, Const. past. Gaudium et spes , n. 26 : AAS 58 (1966), pp. 1046-1047.
  180. [180] Saint Paul VI, Discours à la 20 e Assemblée générale des Nations Unies (4 octobre 1965) : AAS 57 (1965), p. 881.
  181. [181] Organisation des Nations Unies, Charte des Nations Unies (26 juin 1945), Préambule.
  182. [182] Cf. François, Lett. enc. Fratelli tutti (3 octobre 2020), n. 258 : AAS 112 (2020), p. 1061 : « De fait, ces dernières décennies, toutes les guerres ont été prétendument “justifiées”. Le Catéchisme de l’Église catholique parle de la possibilité d’une légitime défense par la force militaire, qui suppose qu’on démontre que sont remplies certaines “conditions rigoureuses de légitimité morale”. Mais on tombe facilement dans une interprétation trop large de ce droit éventuel. On veut ainsi justifier indument même des attaques ‘‘préventives’’ ou des actions guerrières qui difficilement n’entraînent pas “des maux et des désordres plus graves que le mal à éliminer” » ; cf. Catéchisme de l’Eglise Catholique , n. 2309.
  183. [183] Cf. Dicastère pour la Doctrine de la Foi - Dicastère pour la Culture et l’Éducation, Note Antiqua et nova (14 janvier 2025), n. 99 : AAS 117 (2025), pp. 202-203.
  184. [184] Cf. ibid. , n. 103 : AAS 117 (2025), p. 204.
  185. [185] Cf. Audience aux participants à l’Assemblée Plénière de la Réunion des Œuvres d’Aide aux Églises Orientales (ROACO) (26 juin 2025) : AAS 117 (2025), pp. 847-849.
  186. [186] Cf. François, Message pour la 53 e Journée Mondiale de la Paix (8 décembre 2019) : AAS 112 (2020), pp. 54-61.
  187. [187] J.R.R. Tolkien, The Lord of the Rings. Part III: The Return of the King , New York 1965, 190 ( Le Seigneur des Anneaux : Le Retour du Roi , Tome 3, Christian Bourgeois Éditeur, Paris 1973, traduit de l’anglais par Francis Ledoux).
  188. [188] Discours aux professionnels de la communication (12 mai 2025) : AAS 117 (2025), p. 682.
  189. [189] Ibid.
  190. [190] Saint Jean-Paul II, Message pour la 31 e Journée Mondiale de la Paix (1 er janvier 1998), n. 1 : AAS 90 (1998), p. 147.
  191. [191] Saint Augustin, Enarrationes in Psalmos , 84, 12 : CCSL 39, Turnhout 1956, pp. 1172-1173.
  192. [192] Cf. François, Lett. enc. Dilexit nos (24 octobre 2024), n. 22 : AAS 116 (2024), pp. 1375-1376.
  193. [193] Cf. Id, Lett. enc. Fratelli tutti (3 octobre 2020), n. 115 : AAS 112 (2020), pp. 1008-1009.
  194. [194] Cf. ibid. , n. 261 : AAS 112 (2020), p. 1062.
  195. [195] Saint Paul VI, Discours à la 20 e Assemblée générale des Nations Unies ( 4 octobre 1965 ) : AAS 57 (1965), pp. 878-879.
  196. [196] Cf. Pie XII, Message radio Une heure grave (24 août 1939) : AAS 23 (1939), p. 334.
  197. [197] G. La Pira, Riflessioni sul Concilio. Discorso del Sindaco di Firenze Prof. Giorgio La Pira alle « Guides de France » (Rome, 4 septembre 1962), Florence 1962, p. 6.
  198. [198] Discours aux participants au Jubilé des Églises Orientales (14 mai 2025) : AAS 117 (2025), p. 686.
  199. [199] Cf. François, Lett. enc. Fratelli tutti (3 octobre 2020), n. 271 : AAS 112 (2020), p. 1066.
  200. [200] Cf. Id., Appel de paix à Assise pour la Journée Mondiale de Prière pour la Paix. « Soif de paix. Religions et cultures en dialogue » (20 septembre 2016) : AAS 108 (2016), p. 1124.
  201. [201] Id., Discours aux membres du Corps Diplomatique accrédité près le Saint-Siège pour la présentation des vœux pour la nouvelle année (9 janvier 2025) : AAS 117 (2025), p. 110.
  202. [202] Cf. Id., Discours aux participants à la 38 e session de la FAO (20 juin 2013) : AAS 105 (2013), pp. 616-617 .
  203. [203] Première Bénédiction Urbi et Orbi (8 mai 2025) : AAS 117 (2025), p. 660 .
  204. [204] Ibid.
  205. [205] Cf. Homélie aux Premières Vêpres de la Solennité de Marie, Mère de Dieu (31 décembre 2025) : L’Osservatore Romano , 2 janvier 2026, pp. 1-2.
  206. [206] Cf. Homélie de la messe du jour en la Solennité de la Nativité du Seigneur (25 décembre 2025) : L’Osservatore Romano , 27 décembre 2025, p. 3.
  207. [207] Cf. ibid.
  208. [208] Cf. Angélus de la Solennité de l’Épiphanie (6 janvier 2026) : L’Osservatore Romano , 7 janvier 2026, p. 3.
  209. [209] Cf. Homélie de la messe de la nuit en la Solennité de la Nativité du Seigneur (24 décembre 2025) : L’Osservatore Romano , 27 décembre 2025, p. 2.
  210. [210] P. de Bérulle, Discours de l’état et des grandeurs de Jésus, Discours IV, Unité de Dieu en l’incarnation : Œuvres complètes , Paris 1856, col 218, pp. 181-182.
  211. [211] Ibid.
  212. [212] Cf. Discours à la Conférence « Artificial Intelligence and Care of Our Common Home » (5 décembre 2025) : L’Osservatore Romano , 5 décembre 2025, p. 2.
  213. [213] Benoît XVI, Lett. enc. Deus caritas est (25 décembre 2025), n. 14 : AAS 98 (2006), p. 228.
  214. [214] Saint Augustin, Sermones , 272 : In die Pentecostes ad infantes de sacramento : PL 38, Paris 1865, col. 1247.
  215. [215] Benoît XVI, Homélie lors de la messe in Coena Domini (21 avril 2011) : AAS 103 (2011), p. 321.
  216. [216] Discours à la Curie romaine à l’occasion des vœux de Noël (22 décembre 2025) : L’Osservatore Romano , 22 décembre 2025, pp. 6-7.
  217. [217] Cf. supra , nn. 11-14.
  218. [218] Cf. Discours lors du colloque « La dignité des enfants et des adolescents à l’ère de l’intelligence artificielle » (13 novembre 2025) : L’Osservatore Romano , 13 novembre 2025, p. 3.
  219. [219] Cf. Benoît XVI, Lett. enc. Caritas in veritate (29 juin 2009), n. 34 : AAS 101 (2009), pp. 668-670.
  220. [220] François, Exhort. ap. Laudate Deum (4 octobre 2023), n. 67 : AAS 115 (2023), p. 1059.
  221. [221] Angélus de la Solennité de l’Épiphanie (6 janvier 2026) : L’Osservatore Romano , 7 janvier 2026, p. 3.
  222. [222] Benoît XVI, Audience générale (15 février 2006) : L’Osservatore Romano , 16 février 2006, p. 4.
  223. [223] Méditation à l’occasion de la Veillée de prière et du Rosaire pour la paix (11 octobre 2025) : L’Osservatore Romano , 13 octobre 2025, p. 2.
  224. [224] Saint Paul VI, Homélie au sanctuaire marial de Notre-Dame de Bonaria (24 avril 1970) : AAS 62 (1970), p. 301.
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